‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Avant de revenir à Paris, Madeleine avait appris que la reine mère était gravement malade, et ce fut là, semble-t-il, une des raisons qui hâtèrent son retour. En effet, « cette grande princesse à qui la France a des obligations immortelles, parce qu'elle nous a donné le plus grand de tous les rois, cette princesse, dis-je, était attaquée depuis longtemps d'un cancer qui lui ravageait le sein... Aussitôt que (la reine mère) fut avertie du retour de la mère Madeleine, qu'elle attendait avec empressement, elle demanda de la voir, et les supérieurs ordonnèrent à Madeleine d'aller faire une visite à la reine, qui était alors dans le Louvre. Madeleine y fut reçue avec des honneurs extraordinaires; elle s'approcha du lit de la reine, qui malgré l'accablement où la douleur de sa maladie la plongeait, parut consolée et pleine de joie en la voyant (1).

« La reine, que l'on avait jusqu'alors flattée de l'espérance de recouvrer la santé, pria la mère Madeleine

(1) A partir de 1666, nos autres compagnes de route nous quittent. Le manuscrit de l'Arsenal ne nous apprend plus rien et il ne nous reste que le P. Grozes. Autant dire que nous entrons dans un tunnel.

de demander à Dieu sa guérison. Mais cette fdle généreuse ne craignit point d'affliger une si grande princesse, à qui elle avait les dernières obligations, parce qu'il était nécessaire de lui dire une vérité chagrinante que personne n'osait lui déclarer. Elle lui répondit qu'il était temps de se préparer à la mort... C'est ainsi que Madeleine parla avec liberté et rendit ce bon office à cette grande reine, qui lui en témoigna de la reconnaissance, et qui reçut avec une parfaite résignation une si terrible nouvelle... Après que la reine (eut) embrassé tendrement la mère Madeleine pour la dernière fois, (celle-ci) se retira dans son monastère, comblée des honneurs qu'elle avait reçus au Louvre, mais ayant le cœur pénétré d'une vive douleur, de voir qu'elle allait perdre son illustre protectrice qui mourut bientôt après (1). »

La mort d'Anne d'Autriche (20 janvier 1666) fut comme un signal pour les mesquines passions qui grondaient depuis longtemps contre Madeleine et que seuls l'intérêt et la crainte avaient pu jusque-là réduire au silence.

« Le confesseur de la maison avait soulevé contre elle une partie de sa communauté (pendant les voyages de la fondatrice). Il était soutenu par plusieurs religieuses qui entraient dans tous les sentiments que le faux zèle du bien du monastère, ou peut-être l'aversion qu'il avait contre la supérieure, inspirait à ce directeur.

« La charité — c'est toujours le P. Grozes qui parle — nous oblige de croire que ce prêtre n'avait que de bonnes intentions. Mais la vérité m'oblige de dire que la petite aversion qu'il avait contre Madeleine, et le désir d'élever à la charge de supérieure une autre

(4) GnozES, p. 305-307.

sœur qui était dans ses intérêts, l'aveuglèrent de telle sorte qu'il troubla toute la tranquillité de ce monastère. Madeleine voyant ce désordre... crut qu'il fallait appliquer le remède à la source du mal, et, après avoir pris le conseil de ses sœurs, dont la plus grande partie souhaitait qu'on choisît un autre confesseur, la mère Madeleine le supplia le plus honnêtement du monde qu'il lui fût possible de se retirer, et de prendre parti ailleurs.

« Le directeur avait quelque crédit dans la ville, et il avait son parti dans le monastère. Les sœurs qui lui étaient dévouées murmurèrent hautement contre la supérieure. Plusieurs personnes du dehors la condamnèrent sur l'accusation de ses ennemis... on prenait des prétextes fort plausibles, pour prouver qu'il fallait ôter la charge de supérieure de Paris à Madeleine, et la renvoyer en Provence. Le premier était qu'on l'accusait d'avoir ruiné ce monastère, en achetant des maisons pour l'agrandir, sans qu'on pût trouver de l'argent pour payer les dettes que la maison avait contractées pour faire cet agrandissement. Il était vrai que Madeleine avait contracté ces dettes, en achetant ces maisons, mais en prenant ce vaste dessein, elle avait deux ressources qui lui manquèrent dans la suite.

« La première, c'est que la reine avait conseillé à la mère Madeleine de faire cet achat, pour bâtir un grand monastère, promettant de lui fournir tout ce qui serait nécessaire pour achever son bâtiment. Cette grande princesse l'eût fait sans doute si la mort ne l'eût sitôt enlevée. Nous avons raison de croire, en comptant sur la tendresse qu'elle avait pour la mère Madeleine, que ce monastère approcherait aujourd'hui de la magnificence du Val-de-Grâce, et qu'il serait encore un mo-

numcnt éternel de la piété de cette grande reine... Mais (la fondatrice) ne s'appuyait pas tant sur la puissance de la reine, qu'elle ne comptât beaucoup plus sur la Providence divine... La vénération qu'on avait pour elle dans Paris, lui eût attiré de grandes aumônes, comme il était arrivé par le passé. Mais cette fatale division qui troubla sa maison, tarit, comme il arrive d'ordinaire, toutes les sources de la charité des fidèles. Voilà la première plainte que l'on faisait contre la mère Madeleine, voici la seconde.

« On l'accusait... d'avoir chargé sa maison d'un trop grand nombre de pauvres filles de qualité, qui n'avaient presque rien apporté pour fournir à leur entretien... J'avoue de bonne foi que cette conduite de Madeleine paraissait contraire aux lumières de la prudence humaine et que ses supérieurs pouvaient modérer en cela sa trop grande charité sur les règles de la prudence chrétienne... Mais aussi il faut tomber d'accord avec moi que cet excès de charité était fort excusable dans cette généreuse lille : parce que Dieu n'avait inspiré au P.Yvan et à la mère Madeleine le dessein de ce nouvel ordre, que pour servir d'asile aux pauvres filles de qualité. C'est la fin de cet Institut (1). »

Quoi qu'il en soit, les dettes étaient contractées, les jeunes filles sans dot avaient prononcé leurs vœux, bref, pour entrer un instant dans les dispositions des mécontentes, le mal était fait et si grave que pût sembler la situation, il n'y avait là absolument rien qui nécessitât le renvoi de la fondatrice. Pour ne parler ici ni de charité ni de justice, la simple prudence voulait qu'on utilisât et — pour dire un mot que nos révoltées auraient compris — qu'on monnayât

(1) Grozes, p. 310-314.

le prestige de Madeleine, tout en limitant, s'il le fallait, le zèle de cette grande âme par des avis que son humilité et que son obéissance auraient certainement accueillis. Mais non, comme le remarque fort justement le P. Grozes, toutes les raisons invoquées contre elle n'étaient que de vains prétextes. Elle ne plaisait pas un à confesseur intrigant, elle barrait le chemin à quelque sotte ambitieuse. Il fallait donc user de tous les moyens pour se défaire d'elle. On l'humilia par des corrections publiques, et comme tous ce& rebuts ne parvenaient pas à lui faire abandonner son poste, « on élut une autre supérieure en sa place, et la plupart des personnes qui lui faisaient la cour pendant la vie de la reine mère, se déchaînèrent contre elle et l'abandonnèrent durant cette terrible tempête... La lettre qu'elle écrivit à une de ses amies durant ce temps de disgrâce, nous fait assez connaître quelle était la situation de son cœur et la tranquillité de son âme. Voici ses paroles, elles méritent qu'on s'en souvienne : « Ma bonne fille, je voudrais avoir quelque présent pour vous l'envoyer, mais, hélas! je n'ai que des croix et je n'en voudrais pas donner la moindre pour toutes les richesses du monde. Ces croix engraissent votre bonne mère. Elles la font vivi'e en paix et lui procurent une joie et une tranquilhté au fond du cœur que nul ne saurait comprendre. Demandez à Dieu qu'il me fasse la grâce de vivre toujours sur la croix et de mourir enfin sur la croix (1). » C'est là, malheureusement, presque tout ce que nous savons sur cette période douloureuse. Les documents nous manquent, seul un triste petit papier, provenant de Saint-Germain-des-Prés et que j'ai retrouvé aux archives nationales, nous fait entrevoir

(1) Grozes, p. 315, 316.

quelque chose de ce qui a dû se passer à la veille et au lendemain de la déposition de la fondatrice. C'est une supplique, adressée au prieur de l'abbaye de Saint- Germain, par cinq religieuses de la Miséricorde. Voici le texte :

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