‹ La Provence mystique au XVIIe siècleChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La sainteté ne ressemble pas à ces graines indifférentes qu'un caprice du vent sème du nord au midi, et qui s'accommodent sans effort et sans joie de la première terre venue. Encore moins ressemble-t-elle à ces fleurs de papier qu'une industrie lamentable prépare pour nos autels, bouquets inanimés qu'aucun jardin n'a vu fleurir et qui n'ont poussé leurs racines dans aucune terre. C'est là néanmoins l'image qu'évoquent trop souvent les hagiographes. Irlande, France, Allemagne, Italie, ils nous content uniformément les mêmes prouesses d'héroïque précocité, les mêmes vertus, les mêmes miracles, tirant d'une même planche, indéfiniment fatiguée, les mêmes épreuves, et les coloriant ensuite sur un modèle de convention dans lequel aucune contrée ne se résigne à reconnaître ses enfants. Une providence, ingénieuse et toujours diverse, s'efforce en vain d'adapter les leçons et les effets de la grâce à la nature propre, aux quaUtés essentielles, aux infirmités de chaque nation. Pour ceux qui prétendent

le décrire, le saint n'a pas de pays, pas d'ancêtres, pas de famille, pas de frères selon la chair, pas de langue maternelle, météore éblouissant qui promène, à des milliers de lieues, sa froide lumière, et qui poursuit méthodiquement son évolution monotone sans traverser jamais, d'aucune façon, l'histoire intime de chacun de nous.

Par bonheur, le biographe du père Yvan est dans l'impossibilité de se soumettre tout à fait à cette règle trop vénérable. Bon gré mal gré, ce curieux personnage frapperait dès l'abord, choquerait même peut-être, le moins pittoresque des écrivains. Provençal, s'il en fut jamais, et qu'on me permette d'ajouter, bien qu'il soit né sous les Valois, provençal d'avant la conquête; fruste médaille, vierge de retouches, obstinément rebelle au timide ouvrier qui voudrait la ramener au type idéal. La mère d'Antoine Yvan n'a probablement jamais prononcé un mot de français. Lui-même, qui parle toujours à Dieu, aux saints et à ses amis de cœur, en se servant de sa langue natale, quand, par hasard, il converse ou qu'il écrit en français, nous devons, pour bien l'entendre, le traduire en provençal. C'est-à-dire — pour rassurer le lecteur qui serait tenté de me prendre trop à la lettre, — c'est-à-dire que, œuvres, gestes et paroles, si l'on veut connaître le père Yvan, il faut lui laisser l'accent, la manière et la saveur de son pays.

Certes, cela est vrai de tous les saints, mais plus encore peut-être de celui-ci qui semble prendre un malin plaisir à rester jusqu'au bout ce que sa mère l'a fait, un paysan de Provence. C'est ce qu'avait bien senti Jean-Scholastique Pitton, qui écrivit en français l'histoire de l'église d'Aix, peu après la mort de notre héros. Aussitôt qu'il aborde le chapitre du père Yvan, ce grave savant ne peut se tenir de changer d'idiome.

Transposés en une langue étrangère, les propos de son vénérable ami lui sembleraient perdre leur vérité et leur charme; il les transcrit tout droit et sans crier gare, tels qu'il les a entendus (1).

Sans le suivre jusque-là, je compte bien rester fidèle à l'esprit dont Jean-Scholastique Pitton nous donne un si rare exemple. D'ailleurs, comment m'y prendrais-je pour « idéaliser », pour « déraciner » le père Yvan? Sans vanterie gasconne, je puis presque dire que je l'ai connu. Rare, unique même, par la bizarre variété de ses aventures, et l'excellence de ses vertus, au demeurant, il ressemble de point en point à nombre de provençaux dont les traditions animaient encore et la ville et les campagnes et la famille qui m'ont élevé. Le père Yvan, mais, hier à peine, l'œil sévère et la barbe hirsute, il nous arrivait de son village, il s'engageait, le bâton à la main, dans les rues étroites et solennelles qui mènent à la cathédrale. Les grosses médailles de son rosaire s'entrechoquaient sur sa robe aux mille reprises, et, bientôt, pour toute la ville d'Aix, il était « le saint ». Effrayés d'abord, un peu amusés peut-être, nos mères nous envoyaient à sa rencontre. On le disait terrible pour les pécheurs, mais nous n'étions pas encore du nombre et, vite apprivoisés, nous ne tardions pas à courir à lui de nous-mêmes, les mains tendues vers les belles images qu'il avait gravées tout exprès pour nous. Quant à Madeleine Martin, et aux premières religieuses de l'ordre fondé par le père Yvan, pour les voir, pour les entendre, je n'ai qu'à laisser rire et chanter les souvenirs de mon enfance. En furetant dans les recoins de leur histoire, en vidant les cartons des archives natio-

(1) Annales de la sainte Eglise d'Aix... par M. Jean-Scholastique Pitton, docteur en médecine de la ville d'Aix. A Lyon, chez Mathieu Libéral... 1668, in-4» (p. 273-279).

4 LA PROYENCI': MYSTIQUE

nales où dorment certains papiers que leurs mains inhabiles écrivaient sous le règne de Mazarin, vraiment je les reconnaissais une à une, et je saluais avec tendresse le petit monde vénérable dont les gronderies et les caresses ont entouré mes jeunes années, les chères saintes et les dévotes bourdonnantes dont j'ai vu fleurir dans l'ombre les travers et les vertus.

Ce petit monde s'en est allé. Né vingt ans plus tard, je n'aurais pu le décrire d'original et lui rendre mon témoignage. Dans l'auguste ville que le père Yvan a évangélisée et dans les villages qu'il a tant de fois parcourus, sauf quelques vieillards, on le regarderait aujourd'hui comme un étranger. A Aix, tout près d'une des portes du Nord, au bas de la colline de Saint-Eutrope, d'où jadis le duc d'Epernon, deux fois rebelle, conduisait le siège de la capitale, se dressent aujourd'hui les énormes bastions d'une école normale d'instituteurs et d'institutrices. Entre autres officines néfastes, c'est là surtout que s'organisent le nivellement et la ruine de notre province. Les petits garçons d'aujourd'hui ne sauraient que faire des images du père Yvan, et dans ce triste état de choses, je trouve un nouveau motif de peindre avec amour ce provençal admirable, témoin authentique d'une civilisation qui va peut-être s'éteindre, relique des anciennes mœurs et de la foi de mon pays. Le pape qui mettra le père Yvan sur les autels canonisera la vieille Provence.

« Antoine Yvan naquit la même année que saint Vincent de Paul, le 10 novembre 1576, en la vigile de saint Martin, à Rians, petite ville qui dépendait alors de l'archevêché d'Aîx et qui fait aujourd'hui partie du diocèse de Fréjus.

« Dieu, qui dispose de l'espace comme du temps, permit que celui dont les vertus devaient embaumer la Provence

entière, vît le jour au centre même de cette contrée. Rians est en effet situé (presque) au point d'intersection des quatre départements provençaux, le Var auquel il appartient, les Bouches-du-Rhône, les Basses-Alpes et Vaucluse. Par son altitude, son climat, sa culture et son aspect, il représente la zone moyenne de la région : ce ne sont ni les grandioses et sévères paysages de la nature alpestre, ni les grâces un peu molles du littoral méditerranéen; le sol y est doucement vallonné, couvert de blé dans la plaine, couronné d'oliviers sur les collines (1). » En effet, la Provence moyenne que je voudrais ressusciter dans le présent livre n'a rien de commun avec cette terre tapageuse dont plusieurs cabotins de la politique et du journalisme, complices d'un romancier languedocien, ont accrédité la légende. Certes nous ne renions ni le tambourin ni les cigales, mais nous voulons qu'on mette aussi dans nos armes, et en belle place, le tronc grêle et robuste, le grave feuillage de nos oliviers. Austère et recueillie, la vraie Provence relègue à l'extrémité de ses frontières, comme une parure douteuse, les vains palmiers et les champs de roses, fragile moisson de plaisir qu'elle abandonne aux convoitises des hommes du Nord et dont le parfum lointain lui suffit. Le ferme dessin de ses collines, le vent glacé qui la tourmente et la ranime sans trêve, ses champs rouges et brûlés qu'il faut constamment disputer à la pierre vive, ne lui prêchent ni l'étourderie ni la volupté. Obstinément fermée à tout ce qui lui viendrait de l'autre rive du Rhône, elle s'assimile sans résistance ses pesants voisins des Alpes qu'un instinct séculaire attire chez elle et dont la rudesse se marie volontiers à la gravité un peu sèche de nos ancêtres romains. De solides puissances de

(1) BUATHIER, cil. 1.

réflexion et de travail, une sobriété naturelle, une clairvoyance qui reste toujours éveillée aux heures même des pires folies, d'autres forces encore, paralysent souvent chez elle et toujours du moins atténuent le ferment qui la porte à la frivolité et au caprice. L'originalité de la Provence ne consiste pas, comme on le croit souvent, dans l'excès de ses qualités brillantes, mais plutôt dans l'équilibre qu'elle parvient d'ordinaire à maintenir entre ses tendances contraires. Féconde en paroles, le silence et la solitude lui pèsent moins qu'à telle autre race qui se montrerait plus débordante si les mots ne lui manquaient pas. Elle parle sans effort, elle joue de sa propre faconde, mais jamais jusqu'à se griser de cette mousse qu'elle surveille et dose à son gré. Dans ses effusions les plus spontanées en apparence, elle ne laisse voir d'elle-même que ce qu'elle veut. Il faut la guetter, il faut la surprendre, pour entrevoir, en une brève minute, la flamme sombre de ses vraies passions. Par ailleurs, il faut aussi compter chez elle avec l'imprévu, les soudaines volte-face, le primesaut de l'imagination, toutes les surprises de l'esprit et du cœur. Mobile, inquiète, impatiente, les accès d'une vieille fièvre sarrasine semblent, par moments, la brûler encore, si bien qu'au premier abord elle déconcerte ceux qui n'ont pas éprouvé, par un long usage, la fermeté foncière de ses volontés, de ses amitiés et de sa raison. Elle n'est pas mélancolique, parce que le vague en tout lui déplaît, mais elle n'est pas non plus insouciante ni joyeuse. Sa philosophie naturelle n'est pas gaie et sa religion n'a pas supprimé la face terrible de l'Evangile. Elle irait au jansénisme, si elle ne réprouvait pas invinciblement toutes les outrances dogmatiques, et si elle pouvait s'accommoder d'un culte où l'imagination n'a plus de place. « Notre pieux auteur — écrivait le premier biographe

du père Yvan, en envoyant la Trompette du ciel à la Reine mère, — notre pieux auteur, comme vrai enfant de Jésus-Christ et de son Eglise, se tient dans le milieu qui est le centre de la vertu et de la vérité. Il ne traite que de la pénitence dans tout ce livre, mais en telle sorte que, comme il ne propose rien de mol, rien de lâche, ni rien de complaisant ou qui approche de la flatterie, aussi n'enseigne-t-il rien de trop sévère ni de trop rigoureux. Il est vrai que sonnant la trompette de la justice divine, il crie, il menace, il tonne, il fulmine, il présente au pécheur tout ce qu'il y a de fort et de touchant dans la sainte Ecriture pour l'exciter à se convertir; mais, au même temps, il fait ouïr la voix de la miséricorde, il donne les mains à tous pour les secourir... (1) »

C'est bien cela. J'ajoute seulement qu'en se tenant ainsi « dans le milieu », le père Yvan se montre aussi comme « vrai enfant » de son pays.

Certes, qui le connaît, ne connaît pas encore tous les aspects de la Provence. Madeleine Martin, la sainte et charmante héroïne dont nous parlerons bientôt avec plus d'amour, corrigera, dès que nous l'évoquerons dans notre récit, l'impression un peu mêlée que laisserait à plusieurs la seule vue du père Yvan. Mais si, comme Madeleine nous l'apprendra, le sérieux provençal ne va pas toujours jusqu'à la rudesse, il faut bien aussi que la grâce même chez nous soit sérieuse pour que ces deux âmes, si différentes l'une de l'autre, aient pu s'accorder si étroitement.

On entend bien d'ailleurs que si le père Yvan n'avait été qu'un provençal authentique, nous n'écririons pas

(1) La Trompette du ciel qui réveille les pécheurs et qui les excite à se convertir. (Edition de Rouen, J693), p. 4, 5.

son histoire. La grâce divine qui s'empara de lui dès ses premières années façonnait, vers le même temps, au fond des Landes et dans les vallées alpestres, la vertu surhumaine de François de Sales et de Vincent de Paul. Je n'ai garde d'oublier les caractères surnaturels de cette vie toute sainte. Je rappelle seulement que nous en sommes au premier chapitre de ce livre et que nous vaticinons sur un berceau. Que deviendra cet enfant qui vient de naître à Rians le 10 novembre 1576? Nous ne savons, mais une chose déjà est sûre : si la grâce veut faire de lui un saint, elle en fera, dans toute la rigueur du terme, un saint provençal. Gomme un artiste, chargé de la décoration d'une éghse, adapte sa fantaisie au style particulier du monument, de même celui qui a dessiné le contour de nos rivages, fixé le cours de nos ruisseaux et choisi le parfum de nos collines, pliera suavement, dans la formation de cette vertu naissante, les règles inviolables de la sainteté aux exigences du sol natal. La religion d'Antoine Yvan sera sévère et presque rude, mais aussi vive, humaine, populaire; ce directeur rigide sera le plus docile des hommes; dans les démarches les plus importantes de sa vie, une main d'enfant le conduira. Souple et tenace, il se fera petit, il semblera disparaître devant les obstacles, mais ce qu'il voudra, il le voudra bien et il saura l'accomplir. Il y a de l'imprévu dans son histoire. A plus de cinquante ans, il n'est pas encore fixé. Novice en cheveux gris, il tâtonne, il expérimente, «il roule d'un coin à l'autre » (1), il s'abandonne à l'inspiration du moment. La lumière enfin venue, il s'absorbe dans l'œuvre que Dieu lui marque et ne vit plus que pour elle. « Je voudrais être mille Yvans pour

(1) Lettres, l, 62.

courir par tout le monde et y fonder des couvents de cet institut (1). » Il gardera toujours la réserve, la défiance instinctive, l'entrain, la bonhomie malicieuse, la bonté brusque des paysans provençaux. « Ma fille, toutes vos croixne sont que de l'eau claire », ainsi répondra-t-il, un jour, ex abrupto, à une religieuse en détresse (2). « Voilà mon avis, dira-t-il encore, qui ne me voudra croire ni obéir, qu'il s'en laisse. Je ne me soucie d'aucune chose (3). » A un puissant personnage : « Mon bon seigneur, ce n'est pas vous aimer que ne vous rien dire et vous laisser tout faire et tout vouloir et trouver bon et juste ce qui vient de votre nature (4). » Et à un autre : « Touchant vos cahiers, brûlez-les tous, qu'il ne s'en parle jamais plus. Humiliez-vous une bonne fois. Dieu a bien affaire de nous (5). »

Il a la clairvoyance aiguë de sa race et ne donne sa confiance qu'à bon escient. Il dit à un confesseur de religieuses : « Mandez-moi de vos nouvelles et de l'état des filles et entretenez-les dans l'amour de Dieu et dans l'humilité autant que vous pourrez, et ne vous y fiez guère, car il n'y a rien d'assuré. Le matin, elles vous réjouissent et, le soir, elles vous désolent... ne vous fiez guère aux esprits de femme (6). » En toutes choses, il veut le solide : « Laissez-moi tout cet amour perceptible et expérimental (7). » Plus impitoyable encore pour lui-même que pour les autres, il parle et s'amuse de sa propre personne, comme on ferait d'un étranger : « Grand dommage à l'église de Dieu, quand le père Yvan serait

(1) Lettres, I, 336.

(3) Id., H, 73, 74.

(4) Id., I, 103.

(5) Id., I, 34.

(6) Id., II, 166.

(7) Id., II, 97.

enseveli il y a cinquante ans!... (1) » Avec cela, il a le sourire, le rayon de vive tendresse, l'esprit cordial qui fait tout passer. « Votre nature est telle qu'on en ferait un Séraphin (2). » Sa doctrine mystique, merveilleusemont riche et qui jaillit des profondeurs de sa propre expérience, est d'une simplicité, d'une netteté incomparables.

« Car, pour bien prier, il ne faut que ce soit nous en nous qui priions, mais Notre-Seigneur crucifié par amour en nous, de telle façon qu'il ne paraisse en nous rien qui ressente le monde, ni la chair, ni la nature, mais tout Dieu... Toutes les trois heures que Jésus pria, ce ne fut que Fiat çolimtas tua ; tout le reste ne fut qu'un entretien d'amour et de jouissance, du Père, de son Fils, et de l'amour et plaisir du Fils, et du contentement de son Père en lui. Tout était commun en eux, et ce qui était de l'un était de l'autre. Ainsi aux amoureux de Dieu avec Dieu, puisque Dieu est en nous, comme le blanc au linge et à la neige, et comme la douceur au sucre et au miel, et comme la chaleur au feu, et plus proche de nous que nous, et plus nous que nous (3). »

Rien d'abstrait, rien de raffiné, pas un brouillard, pas un nuage; c'est la transparence de notre ciel, la cendre ardente de nos lavandes, et pour que la ressemblance soit complète, c'est aussi, par moments — on l'entendra mieux tout à l'heure — la fougue de notre mistral.

Sauf quelques anecdotes pittoresques et lumineuses, nous avons peu de détails sur les premières années du paysan provençal qui devait, sur ses vieux jours, écrire de pareilles lettres. Son père, Honorât Yvan, coupait du bois pour le chauffage des fours. Sa mère, Honorade

(i) Lettres, I, 16.

(2) Id., I, 97.

(3)/rf., I, 163, 164.

Lents, qui venait de la Verdière, village voisin de Rians, était lavandière. « Antoine n'avait pas trois ans quand son père décéda : et le Seigneur témoignait dès lors qu'il l'avait sous sa protection, le préservant de la maladie contagieuse de laquelle son père était mort : quoique ce petit innocent eût couché sans aucune précaution avec lui, durant tout le temps qu'il en avait été atteint (1). » Plusieurs fois encore, au cours de sa longue vie, Antoine Yvan regardera en face cette « peste » qui ravageait alors périodiquement la Provence, mais le terrible fléau le respectera toujours.

Quoiqu'on disent les biographes, le petit ménage privé de son chef ne me semble pas avoir été réduit à une misère noire. Grâce au travail d'Honorade, on vivait au jour le jour, sans manquer du nécessaire. Les mendiants le savaient bien. En effet, notre « bénit enfant se privait quelquefois d'une partie des aliments que sa mère lui donnait pour sa nourriture, et quelquefois il se privait même de tout son dîner pour le donner à ceux qu'il croyait être dans une plus grande disette. Souvent même il prenait dans sa maison ce qu'il pensait être propre pour soulager la misère des pauvres, le leur départissant avec joie. Si bien que, lors même que sa mère pétrissait, il lui dérobait innocemment de la pâte, pour en faire l'aumône, quand il n'avait aucune autre chose à donner (2). »

On nous dit encore que « rencontrant des enfants abandonnés qui allaient nu-pieds, il quittait ses souliers, les leur offrait... et les aidait encore aies chausser, il faisait de même de ses habits » (3). Honorade n'était pas assez riche pour autoriser de pareilles largesses. Elle

(1) GoNDON, V. l'Imitateur de Jésus-Christ, p. 3. (2)1(1, ibid., p. 7.

(3) Id., ibid., p. 7.

se mettait en colère, menaçait le petit Antoine, le battait, l'enfermait dans une chambre, ou bien, de guerre lasse, pour lui apprendre la valeur de ces objets dont l'enfant était si prodigue, elle l'exposait tout nu dans la rue aux injures de l'air ». Il est permis de croire que cette dernière leçon de choses se donnait en un tour de main et ne se renouvelait pas tous les jours.

« Mais sa charité lui faisait encore souffrir d'autres maux très sensibles ; car quelques fois ayant donné ses souliers, ses bas de chausses à de pauvres enfants, qui n'en avaient point, et sa mère, pour le punir, ne voulant pas lui en bailler d'autres, il endurait des froids si violents aux pieds et aux jambes, qu'il en perdait presque le sentiment. Si bien que se trouvant contraint de chercher quelque lieu, où il pût s'échauffer, comme il n'osait pas retourner dans sa maison, de peur d'être battu, il se réfugiait vers les fours du village, où il souffrait encore des douleurs très aiguës : parce que comme pour s'échaufîer tout d'un coup, il mettait ses pieds sur les cendres chaudes, qu'on venait de tirer du four, il sentait des souffrances extrêmes par l'opposition du grand froid, et de la grande chaleur. Mais ce qui est le plus admirable consiste en ce que ce généreux enfant, nonobstant tous les maux qu'il recevait à l'occasion de sa charité, ne laissait pas de continuer ses aumônes, quand il en avait l'occasion et le pouvoir » (2).

Généreux, sans doute et compatissant, il le sera jusqu'au bout, mais aussi tenace. Dès lors, il marche à son but avec une décision que rien n'arrête. Vers six ou sept ans, lorsque déjà il commençait à aider sa mère, en allant faire des fagots dans « la forêt voisine », l'idée

(1) GONDON, p. 9.

(2) Id., p. 9.

lui vient d'apprendre à lire. Il achète cinq ou six alphabets, il tâche désespérément d'en éclaircir le mystère, il demande, d'ici de là, des indications à ceux de ses amis qui étaient assez riches pour avoir un maître, et leur offre les quelques friandises de son petit panier en échange de leurs leçons. Alors il rentre chez lui. « Ainsi quand notre fervent écolier commence à connaître les lettres, il se retire dans sa maison, aussitôt qu'on lui a montré à lire; il répète seul ce qu'on lui a enseigné, s'y portant avec tant d'ardeur qu'il se menace lui-même de s'imposer de rudes pénitences s'il ne lit aussi bien qu'il le prétend. En effet, prenant son livre, après avoir étudié avec toute l'attention qu'il lui est possible; « Çà, « dit-il (pour me servir de ses propres termes), Antoine, « dites votre leçon; et si vous ne la savez pas, résolvez- « vous de jeûner, ou de coucher la nuit à terre ». Il tâchait ensuite à lire étant tout seul; et comme si le maître et le disciple eussent été en lui deux personnes différentes, quand il connaissait qu'il avait manqué, il répétait la même leçon deux ou trois fois, jusques à ce qu'il croyait l'avoir bien dite. Après quoi s'interrogeant avec rudesse : « Pourquoi est-ce, disait-il à soi-même, que tu « n'as pas aussi bien lu la première et la seconde fois, « que la troisième? Va, pauvre misérable, tu ne sauras « jamais rien! Hélas, qu'est-ce que tu deviendras »? Il se punissait de la sorte et encore bien plus sensiblement par des peines effectives, couchant à terre, ou souffrant quelques autres mortifications ainsi qu'il s'était menacé (1). »

Ce dédoublement dramatique est la chose la plus provençale du monde. Saint Ignace — au livre des Exercices spirituels — rencontrant une volonté qu'il

(1) GONDON, p. 5. ■

suppose indécise en face d'une grande résolution, lui conseille de peser le pour et le contre, comme s'il était question d'une personne étrangère. Antoine Yvan pratiqua toujours instinctivement cette méthode familière à ceux de sa race. Il se regardait vivre, se jugeait, se raillait lui-même avec un détachement et une clairvoyance absolus.

Un peu romancés par les biographes, les détails qu'on vient de lire semblent, dans leur fond, mériter toute créance. L'honnête Gondon, qui nous les raconte, les tenait du père Yvan qu'il avait vu de près pendant vingt années. « Il nous a appris lui-même, écrit-il, avec grande naïveté ce que je viens de dire, et plusieurs autres choses semblables (1). » Certes, dès qu'il s'agira de fixer une date, nous ne croirons jamais un mot de ce que nous dira Gondon. Quatre ans ou dix ans, c'est pour lui même chose, et s'il nous fallait suivre sa chronologie, Antoine Yvan serait mort plus que centenaire. Mais pour les anecdotes caractéristiques, on peut se fier à sa mémoire comme à celle du père Yvan. Il arrange un peu, il amplifie, il généralise, mais le trait pittoresque ne doit être jamais de son invention. Lorsque, par exemple, il nous dit que le petit Antoine, « pour être plus diligent à se lever le matin... couchait ordinairement dans le clocher, ou sur des pierres, ou sur des ais, tenant un livre ou son chapelet dans sa main », ce tableau d'ensemble nous paraîtra à bon droit suspect, et cependant chaque fragment de la mosaïque est à retenir. Antoine a commencé de bonne heure à se mortifier jusque dans son sommeil, mais peut-être moins prématurément que Gondon ne l'imagine. C'est aussi plus tard qu'il a appris de saint Jérôme à s'endormir un livre à la main. Enfin,

(1) Gondon, p, 6.

Dieu nous garde de sacrifier l'histoire du clocher. Il y a là manifestement une précieuse parcelle de vérité. Déjà très original et indépendant, Antoine a dû s'ingénier à abriter quelque part son travail et son humeur soHtaire. Enfant de chœur, la tour de l'église lui était ouverte. Aux heures de relâche, il allait parfois, souvent peutêtre, se blottir là-haut, et le clocher de Rians fut ainsi ou son premier, ou un de ses premiers ermitages. Que d'aventure, profitant d'une absence de sa mère, il ait passé là-haut une ou deux nuits, la chose ne paraît pas impossible, mais nous ne pouvons aucunement l'affirmer (1).

Quoi qu'il en soit, Antoine Yvan restait un petit villageois comme les autres, et dès qu'il fut en âge de travailler pour de bon, il dut chercher une place. Des religieux qui vivaient à huit kilomètres de Rians, les pères minimes de Fourrières, l'engagèrent à leur service. Antoine avait alors de dix à onze ans (1588). Il était robuste et le travail ne l'effrayait pas. On semble l'avoir traité en conséquence. « Aussi était-il le valet de tous, et de chacun en particulier : tous étant bien aises de se servir de lui, comme d'une personne qui témoignait de la joie de rendre service à tout le monde. Si bien que pour pouvoir faire tout ce qu'on lui commandait, et subvenir à toutes les occupations, il s'était tellement habitué à courir... qu'il avait quasi perdu le pouvoir de marcher lentement; ainsi qu'il nous a avoué lui-même sur la fin de sa vie (2). » C'est là encore un de

(1) L'abbé Buathier, homme du Nord, a pris trop au sérieux ce cliapitre du clocher. « C'est là qu'il loge, c'est là qu'il couche », écrit-il. Et encore : « Combien de temps dura cette vie dont le clocher de Rians fut le sanctuaire, nous ne le savons pas au juste, parce que nous ignorons l'année précise où elle commenva. »

(2) GONDON, p. 12.

ces traits que le grave Gondon n'eût jamais imaginés de lui-même. Il nous faut le retenir.

Les religieux lui donnaient quelques leçons. C'étaient là peut-être ses gages, et, entre deux corvées, il trouvait parfois le temps de revenir à ses livres. Dès lors aussi, il commence à prendre plus nettement conscience d'une autre vocation qui germait en lui. « Il montre dans ce couvent de Fourrières, qu'il est naturellement porté à graver et à peindre... il se cache souvent pour s'y exercer, y employant le temps qu'il peut dérober à ses autres occupations (1). » On voudrait ici plus de détails, savoir qui lui a donné ses premières leçons de gravure, et le moment précis où il a commencé de manier le burin. Mais sur tous ces points nous sommes réduits à des conjectures.

Ici se place une scène qu'il regarda toujours comme un des événements les plus mémorables de sa vie. D'une intelligence plus solide que prompte, Antoine, abandonné jusqu'ici aux seules ressources de son industrie personnelle, n'avançait pas, dans ses études, au gré de son professeur. Celui-ci porta plainte à qui de droit et le supérieur gronda d'importance le pauvre enfant qui aurait appris beaucoup plus vite s'il n'avait pas eu à courir du matin au soir pour le service du couvent.

« Yvan se prit à pleurer, et se plaignant contre soimême de sa mauvaise mémoire, qui ne secondait pas l'Eu-dent désir qu'il avait de devenir savant, il s'affligea si fort que ce même supérieur en fut sensiblement touché : si bien qu'il le consola, et l'encourageant, lui fit espérer que Dieu l'aiderait par sa grâce et suppléerait au défaut de sa mémoire. Après quoi, poussé sans doute par un secret mouvementde l'Esprit divin :

(1) Gondon, p. 14.

« Allez, lui dit-il, vous prosterner devant l'image de « Notre-Dame, qui est dans notre chœur, et demandez- « lui à haute voix ce que vous désirez : J'espère que « cette grande Reine, qui est la Mère des pauvres, vous « sera favorable. » Yvan obéissant entre dans le chœur, se prosterne devant l'image de la sainte Vierge, et les yeux mouillés de larmes, fait avec ferveur et simplicité cette prière à haute voix, et en présence de plusieurs religieux : « Sainte Vierge, je suis un pauvre enfant, « qui désire acquérir la vertu, mais qui ne le puis, faute « de moyens et de mémoire. J'ai recours à vous, n'ayant « ni parents ni amis. Le Père supérieur m'a envoyé ici « pour vous demander ce que je désire. Je désire, grande « Reine, savoir bien lire, bien écrire, graver, peindre; « être un bon prêtre, un bon confesseur, un bon prédi- « cateur et un saint. Je vous prie, très-sainte Dame, de « m'obtenir ces grâces de votre Fils. Si je sais bien lire, « je réciterai votre office; si je sais bien peindre et « graver, je graverai et peindrai de vos images; si je suis « prêtre, je célébrerai la sainte messe en votre honneur; « si je suis confesseur, je porterai mes pénitents à vous « servir ; si je suis prédicateur, je prêcherai vos louanges; « et si je suis saint, je vous aimerai toute ma vie, comme « ma bonne Mère, et Maîtresse. »

« La Sainte Vierge qui regarde l'oraison des humbles, et ne méprise pas leurs prières (ainsi que le prophète a dit du Seigneur) exauça celle du bon Yvan et lui obtint les grâces qu'il lui avait demandées; de manière qu'il sut bien lire en fort peu de temps et sans presque aucune assistance des créatures; il apprit à bien écrire; il devint savant en la peinture et en l'art de graver et il acquit dans son temps les autres qualités qu'il avait désirées. Enfin on remarqua d'abord un tel changement en notre petit Yvan, que ceux qui l'avaient

connu auparavant en eurent de l'admiration et sachant que ce pieux enfant s'était adressé à la Mère de Dieu, publièrent la bonté de cette grande Reine, envers ce dévot orphelin : disant à sa louange ce qu'elle avait publié à la gloire do son Fils, qu'elle avait rempli de biens le pauvre Yvan, qui en avait une grande faim, et manquait de moyens de se rassasier.

« Nous avons appris ce que je viens do dire de plusieurs personnes, et même de quelques religieux qui avaient été présents, quand le petit Antoine fit sa prière; mais nous l'avons encore su par le père Yvan même, qui sur la fin de sa vie en étant interrogé par ses plus familiers, leur avouant la vérité avec franchise : « J'ai eu, « leur dit-il, de la bonté de mon Sauveur par les inter- « cessions de sa très-sainte Mère, ce que je lui demandai « alors, hormis la sainteté. Ce n'est pas qu'elle ne m'ait « obtenu beaucoup de grâces pour devenir saint, mais je « n'y ai pas correspondu fidèlement, mes oiïenses y « ayant toujours mis de l'obstacle. »

« Cet aveu n'a été, qu'après les preuves eiïectives qu'il nous en a laissées : ses manuscrits font voir qu'il avait un bon caractère; les divers tableaux qu'il a peints et les planches de dévotion qu'il a gravées montrent qu'il était savant en ces arts. Le récit de sa vie fera voir, qu'il était bon prêtre, bon confesseur, bon prédicateur, et qu'il a vécu saintement. Enfin on pourra connaître par le récit de sa mort, qu'elle a été précieuse devant le Seigneur comme celle des saints (1).»

Après avoir passé deux ou trois ans à Fourrières, Antoine quitta brusquement les minimes pour des causes que nous ignorons. « En 1591, — écrit M. Bua-

(1) GoNDON, p. 14-16. — Pitton donne le texte provençal de cette prière que les amis du père Yvan semblent avoir sue par cœur.

thier, suivant en cela la version de Gondon — une famine effrayante sévit sur la Provence (1). Le fléau fut si terrible que les plus riches familles renvoyaient leurs domestiques, n'ayant plus de quoi les nourrir. Les religieux de Fourrières ne purent échapper à la rigueur commune, et ils se virent contraints, eux aussi, de congédier l'enfant qu'ils avaient si bien accueilli. Cette nécessité leur fut très dure, d'autant plus dure qu'ils étaient plus attachés à l'orphelin de Rians. » Cette version paraît assez peu vraisemblable. J'aime mieux croire que de part et d'autre on songeait depuis quelque temps à se séparer. Dans ce cas, la famine aurait été tout au plus l'occasion du départ d'Antoine. N'oublions pas la prière que celui-ci faisait tantôt à la sainte Vierge. Il demandait à devenir un bon prêtre, et la vie qu'il mène à Fourrières ne le prépare guère à réaliser ce désir. On le garderait volontiers comme frère convers, mais enfin il veut autre chose et ce qu'il veut, il le veut bien. II partira donc. Ni les changements, ni l'inconnu ne l'épouvantent. Lorsque, seize ans plus tard, il reviendra voir sa mère, il aura fini ses études, il saura peindre et graver, il sera prêtre (2).

(1) Cette famine ne fut que trop réelle. Les récoltes de cette année-là ne semblent pas avoir été au-dessous de la moyenne, mais les soldats ravageaient tout. On sait que l'invasion du duc de Savoie en Provence dura de novembre 1590 à mars 1592.

(2) Sur ce couvent de Fourrières, et sur l'image miraculeuse qui répondit à la prière du petit Antoine, on trouvera des détails fort intéressants dans la brochure de M. Ferdinand André, Notrc- Daiite-de-Miséricordr. Notice historique sur la statue vénérée sous ce litre dans la paroisse de Fourrières et sur la dévotion qui s'y raltacke... Marseille, Vial, 1857. Le couvent, l'église et la statue existent encore. On put môme espérer, il y a quelques années, d'installer dans ces lieux bénis une colonie miséricordienne. Des difficultés imprévues empêchèrent la réalisation de ce projet.

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