CHAPITRE II
Antoine Yvan n'avait pas encore quinze ans lorsqu'il dit adieu aux minimes de Fourrières. Seul, sans argent, sans provisions, hésitant sur la route à suivre, la détresse de ces premiers jours d'aventures laissa chez lui un souvenir ineffaçable. Il en parlait souvent, dans la suite, comme d'un des moments les plus critiques de sa vie. Que se passa-t-il au juste? La légende veut qu'il soit demeuré dix jours, en ermite, dans le petit bois du Marquisat, à pou de distance de Fourrières. Quoi qu'il en soit, nous savons comment se dénoua cette épreuve. « Craignant de mourir de faim... ayant amassé des pièces de bois dans la forêt, il en fit un fagot qu'il mit sur ses épaules à dessein de le vendre, mais comme il descendait de la montagne (1), tout exténué par la faim et par les autres incommodités qu'il avait souffertes, il se trouva si faible que ne pouvant presque porter son fagot, il eut même de la peine à continuer son chemin. » Il eut alors une crise de découragement et de larmes, et fit au ciel une prière désespérée. Sur l'heure, Dieu lui fit entendre qu'il ne l'abandonnerait pas. Car il lui fit
(1) Il va sans dire que les montagnes de Gondon sont généralement des collines.
d'abord ouïr une céleste voix qui lui dit sensiblement et d'une manière intelligible ces paroles : « Pauvre « enfant, ne te fâche point, Dieu aura soin de toi. » Il connut, sentant l'impression que cette voix fit dans son intérieur, que le Sauveur en était l'auteur (1) », il se releva plein de courage et continua son chemin.
« Au sortir du bois », il traversa la Durance et vint séjourner quelque temps dans la ville de Pertuis. Dès cette époque il semble avoir rompu brusquement avec la gaucherie et la timidité du village. Plus tenace que jamais, il manifeste un entrain, une industrie, une adresse que nous ne lui connaissions pas. Sa joie d'avoir enfin trouvé une école l'a transformé. Humble école sans doute, et cependant il s'épanouit en y entrant comme les jeunes hommes de la Renaissance, lorsqu'ils saluaient les clochers de quelque université fameuse. Le vieux biographe lui-même est de la fête. « Yvan arrivé à Pertuis, gagne sa vie durant quelques jours, en faisant des images qu'il vendait à des écoliers et en aidant au clerc de la paroisse à sonner les cloches, et à faire les autres fonctions. Mais il ne tarda pas d'éprouver ce qu'on lui avait dit dans le bois, que Dieu aurait soin de lui, parce qu'il eut bientôt un honnête emploi, dans le soin qu'on lui donna d'instruire de jeunes gentilshommes. L'on ne lui eut pas plutôt destiné une chambre qu'il y mit des marques de sa piété : y peignant contre les murs, proche de son lit, une tête de mort, avec trois os au-dessous, et une grande image du Crucifix... Ayant eu le moyen, dans cette ville-là, de fréquenter quelques peintres, il se perfectionna en ce qu'il savait de la peinture, et aussitôt il peignit divers tableaux de dévotion et particulièrement deux que l'on conserve avec
(1) GO.NDON, p. 28.
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grand respect : c'est à savoir une image de saint Antoine, représentant ses tentations d'une façon singulière, et une sainte Madeleine pénitente (1) ».
Malheureusement on a perdu la trace de ces tableaux, et nous ne saurons sans doute jamais de quelle « façon singulière » notre héros, qui devait lui-même être un jour en butte à toutes les persécutions de l'enfer, se figurait alors les tentations de saint Antoine.
Les « jeunes gentilshommes » qu'il accompagnait aux écoles appartenaient à la famille de Martelly. La fille de l'un d'eux sera plus tard une des premières religieuses de l'ordre que fondera le père Yvan.
Gondon rapporte ici un petit détail savoureux que nous n'aurons garde de laisser perdre, et qui ressemble à une anecdote de Vasari.
« Je ne dois pas omettre ici une rencontre qu'il eut dans la même ville de Pertuis, qui bien que légère, peut être considérée comme un effet do la Providence divine, parce qu'il en reçut du profit. Comme il désirait depuis longtemps d'apprendre à écrire en caractère italien, espérant par ce moyen pouvoir plus facilement subsister et continuer ses études, Dieu lui en fournit le moyen par cette voie inopinée. Sortant de sa chambre pour quelque action de piété (2), il trouva par la rue des exemplaires de ce même caractère, faits à la main par un maître excellent. Quoiqu'ils fussent tout barbouillés, il les ramassa néanmoins avec plus do joie que s'il eut trouvé de l'argent. Et s'étant d'abord appliqué à les copier et à les imiter, il y réussit si heureusement qu'en peu de temps ses copies furent plus prisées que
(1) GONUON, p. 20.
(2) Voilà, pris sur lo vif, le travers des biographes panégyristes. Gondon ne sait probablement pas du tout dans quel but Antoine Yvan sortait, à ce iiiotnont-là, do sa chambre.
les originaux. Il en a laissé des marques dans l'église paroissiale de la même ville, y ayant encore deux grandes feuilles de parchemin, que l'on conserve comme chose précieuse parce qu'elles ont été écrites de sa main (1). »
Durant toute l'année 1591, le duc de la Valette rôde autour de Pertuis qu'il assiégea le 28 décembre. Yvan fut peut-être de ceux qui s'enfuirent pour éviter le siège. Quoiqu'il en soit, il quitte Pertuis à une date que nous ne pouvons fixer. Dorénavant, les voyages ne lui font plus peur. Je croirais plutôt qu'ils l'attirent. Ses biographes ne veulent pas se résigner à ce trait de caractère qui pourtant n'est en soi ni une vertu ni un défaut. A chaque nouveau départ, ils s'ingénient à prouver que le père Yvan ne pouvait faire autrement que de changer de place. Pourquoi tant d'excuses? En ce temps-là, la haute éducation impliquait une série de pèlerinages aux chaires les plus illustres, et notre jeune provençal, qui ne pouvait aller de Paris à Salamanque, faisait du moins très allègrement son tour de Provence (2).
Il lui restait encore beaucoup à apprendre, et notamment la théologie. « Malgré les décrets du concile de Trente, les séminaires n'existaient point encore en France, et l'éducation ecclésiastique était loin d'avoir
(1) GoxDoN, p. 21, 22. L'abbé Buathier semble avoir compris qu'il s'agissait là de « feuillets... écrits en langue italienne ». Ce n'est assurément pas le sens. Entre autres menus métiers, Antoine Yvan était calligraphe et il fut ravi de trouver un bon modèle de « caractères italiens ». I^our la langue, il en savait quelque chose, sans doute, en vrai provençal, sans jamais l'avoir apprise. Peut être s'agit-il do modèles d'enluminure (Cf. infra, p. 27.)
(2) Ce qui mn donne raison, entre auti-es indices, c'est l'orientation même des voyages du P. Yvan. Au lieu de se replier sur Aix, où pourtant les maîtres ne manquaient pas, il tend constamment vers le Nord. 11 ira jusqu'à Lyon.
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la marche régulière que nous lui voyons aujourd'hui et qui date chez nous de M. Oiicr. (Y van s'accommoda h mieux qu'il put à cet état de choses). On peut le suivre pendant près de quinze ans, cheminant de ville en ville dans tout le midi de la France, partout en quête de professeurs et d'élèves, donnant lui-même des leçons pour payer celles qu'il reçoit. Ce long itinéraire s'échelonne de 1591 environ à 1606, année de son ordination sacerdotale. Les dates intermédiaires sont plus difficiles à préciser, aucun document n'étant venu jusqu'à ce jour éclairer complètement ce pèlerinage austère à la recherche de la science. Nous en connaissons du moins les principales stations, ainsi que quelques faits très touchants qui s'y rapportent (1). »
Arles, où il s'arrêta en quittant Pertuis, ne le retint pas longtemps. Cette ville pourtant lui resta chère par le souvenir d'une intervention miraculeuse qui l'avait sauvé d'une mort certaine. Un jour qu'il se baignait dans le Rhône, entraîné soudain dans un tourbillon, la sainte Vierge lui apparut « portée sur un arc-en-ciel », et lui prenant la main, le ramena sur la rive (2). Peu après, sans doute, il s'embarqua « sur la même rivière pour remonter d'Arles à Avignon », où il ne devait pas non plus faire un long séjour.
En arrivant dans la ville des papes, il semble s'être dirigé tout droit vers le couvent de Saint- Jean-le- Vieux, que l'archevêque Taurugy, disciple de saint Philippe de Neri, avait donné au père César de Bus. La rencontre de ces deux provençaux nous intéresse à plus d'un titre. Le vénérable César de Bus est, comme chacun sait, un des plus admirables précurseurs du grand mouvement de
(1) BlIATHIER, cil. m.
(2) Gondon veut qu'il y ait ou trois niiraeles aualoguos, tous les trois pendaut ces courtes semaines d'Arles.
réforme sacerdotale que le cardinal de Bérulle, le P. de Condren, M. Olier et tant d'autres saints personnages allaient bientôt continuer avec un si merveilleux succès. Il était bon que le jeune Yvan, destiné par la Providence à une action originale et indépendante, traversât néanmoins, pour y recevoir l'étincelle, un de ces milieux bien disciplinés, où l'on s'organisait alors en vue de l'œuvre commune. Encore étudiant et nomade, il s'arrêtera quelque temps dans la maison de César de Bus, où peut-être le P. Romillion et les futurs fondateurs de l'Oratoire de Provence se trouvaient encore (1). Jeune prêtre, il se mettra en communication avec l'Oratoire. Plus tard même, il sera admis dans cette congrégation. Enfin, sur ses vieux jours, il résidera plusieurs mois dans la communauté de Saint-Sulpice. Ainsi, de toute façon, bien que toujours, comme nous verrons, travaillant un peu en tirailleur, il reste néanmoins dans le courant, en pleine communion avec les plus saints personnages de son temps. Nous ne pouvons dire exactement ce qu'il doit à César de Bus. Mais, si humble qu'ait été sa place auprès du vénérable fondateur, on peut s'assurer que le jeune Yvan, observateur très avide et très clairvoyant, a dû faire son profit de ce qu'il voyait et entendait dans cette maison. Jusqu'à la fin de sa vie, nous le verrons possédé du désir de travailler à la sanctification du clergé. Cette pensée a dû naître chez lui, ou se confirmer, ou du moins jeter ses premières racines pendant le séjour qu'il fit alors à Avignon. C'est de là aussi, peut-être, que date sa dévotion à saint Philippe de Néri, qui était encore si peu connu en France, mais dont le culte était déjà en
(1) Lorsque César de Bus eut imposé les vœux à ses disciples, le P. Romillion et quelques autres le quittèrent pour aller fonder l'Oratoire d'Aix (1600).
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honneur parmi les confrères de Gcsar de Bus. Nous savons enfin qu'Antoine Yvan aimera plus tard à panacher de mots italiens sa conversation et ses prières franco-provençales. Peut-être a-t-il pris cette habitude lorsqu'il résidait en terre pontificale, et que ses fonctions le mettaient en rapports assez fréquents avec les serviteurs de Mgr Taurugy.
N'oublions pas en effet qu'il n'est encore, si j'ose ainsi parler, qu'un étudiant de contrebande. Après les beaux jours de Pertuis où il faisait presque figure d'écolier, d'apprenti graveur et même de pédagogue, il est redevenu, faute de mieux, ce qu'il était à Pourrières, un domestique à tout faire. Cette situation fausse, qui retardait indéfiniment son progrès dans les études, ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques mois, de quelques semaines peut-être, nous le retrouvons sur les chemins.
Il fut plus heureux à Carpentras, où il parvint, sans trop de peine, à se loger « dans une honnête maison, pour en instruire la jeunesse, n'y ayant autre salaire que sa nourriture ». Arrivé là, comme tantôt à Pertuis, le récit de Gondon, reflet fidèle des confidences du père Yvan, se réveille soudain, s'émaille de quelques détails pittoresques et pris sur le vif. Le jeune homme n'était pas encore arrivé au complet détachement de lui-même où nous le verrons un jour. Sa grande pauvreté lui attirait des humiliations auxquelles il n'était pas insensible. « Etant mal vêtu, et dépourvu de linge... il souffrit beaucoup de mépris, de confusion, et de mille autres incommodités, à l'exemple du grand saint Ignace pendant ses études. C'étaient les apanages de notre pieux Antoine.
« Comme ses habits étaient si rompus qu'il n'osait presque plus sortir de sa chambre, ni aller au collège, le Seigneur fit naître cette occasion par
laquelle il en fut pourvu. Un cardinal passant par Carpentras, les régents du collège donnèrent des vers à plusieurs écoliers, pour les réciter devant son Eminence; et le disciple d'Yvan ayant été choisi pour ce sujet, pendant qu'il étudiait ses vers, Yvan les dépeignit sur du satin, avec l'image du même disciple, mais d'une façon très belle et très agréable; si bien que, comme l'on récitait à son Eminence les vers qu'on lui avait préparés, le disciple d'Yvan prononça les siens; après quoi il présenta au cardinal le satin sur lequel les vers et son portrait étaient dépeints. Le cardinal les reçut avec démonstration de joie, et admirant la véritable ressemblance qui était entre la copie et l'original :« Ah, s'écria- « t-il, voici deux enfans bien semblables! » Il fit ensuite des caresses particulières à ce jeune écolier, témoignant pour lui plus d'estime que pour ses compagnons : ce qui fut cause que le père do ce garçon s'estima si obligé à Yvan, d'avoir contribué à ce que dans cette occasion son fils avait été le plus caressé, qu'en reconnaissance il le fit habiller, le pourvut de linge, et des autres choses nécessaires.
« Mais si Dieu exerça sa bonté à Yvan de la façon que je viens de raconter, nous pouvons dire qu'Yvan donna une illustre marque de son amour envers Dieu dans cette rencontre. Les régents du collège connaissant sa piété, le choisissent dans une représentation publique des mystères do notre Rédemption, pour représenter la personne de Jésus-Christ portant sa croix. Il la représente tout de bon; non pas comme les images, et les statues, mais comme les apôtres et les martyrs : car non content du fardeau dont il est chargé, une couronne d'épines lui ayant été mise sur la tête, il l'enfonça si avant, que faisant entrer les pointes dans la chair, son visage en devint tout couvert de sang. Les spectateurs
touchés de compassion, voulurent la lui ôter : mais il leur résista courageusement, et en souffrit la douleur avec une patience merveilleuse; si toutefois il est permis de donner le nom de douleur à un sentiment, produit par une action, de laquelle parlant lui-même, il a dit depuis qu'elle avait rempli son âme d'une consolation et suavité extraordinaires et qu'elle l'avait confirmé dans la résolution de se mortifier toute sa vie (1) >?.
Il dut rester assez longtemps à Carpentras, peutêtre même plusieurs années. Mais enfin de nouvelles difficultés survinrent. « Sa vertu qui devait le faire estimer, l'ayant rendu l'objet de l'envie et de la persécution de ses régents, qui étaient pour lors personnes laïques, il fut contraint de sortir de Carpentras et de chercher ailleurs de quoi subsister. » On peut, avec quelque hésitation, rapprocher ces lignes bien vagues des pages malheureusement trop riches et trop précises que nous aurons bientôt à écrire sur les ennemis du père Yvan. Son âge qui le distinguait de ses autres compagnons d'étude, sa conduite exemplaire et le rayonnement de sa vertu, sa lenteur à apprendre et en même temps sa naissante réputation d'artiste, le courage enfin et la rudesse des reproches qu'il devait adresser sans plus de façon à ses jeunes camarades, il n'en faut pas davantage pour expliquer l'animosité de plusieurs élèves et même de quelques régents. Assurément il y a eu là une épreuve singulièrement pénible dont le père Yvan n'a jamais perdu le souvenir.
De Carpentras à Lyon, notre vieux biographe brûle toutes les étapes. Il nous montre son héros enseignant la calligraphie dans cette ville nouvelle « à des écoliers qui venaient écrire dans sa chambre. «Moins curieux que
(1) GoNUON, p. 26, 27.
nous, il ajoute bonnement les lignes suivantes : « Toutefois il ne put s'y arrêter longtemps, car outre que son occupation ne lui donnait pas assez de loisir pour étudier, l'amour de la pureté, qu'il chérissait plus que les sciences, le fit retourner en Provence.
«En effet il s'était logé sans y penser, dans une maison qui n'était pas honnête, et dont les personnes ne vivaient pas dans la crainte de Dieu, ni même dans la bonne odeur des gens de bien. Il n'en avait rien aperçu, lorsqu'il y entra, ni quelque temps après, parce que, s'apphquant sans relâche à des choses sérieuses bien contraires au vice, il ne prenait pas garde à ce qu'on faisait dans cette maison. Mais enfin, il fut averti de ce qui s'y passait; il reconnut lui-même par quelques réflexions qu'il fit, qu'en diverses rencontres, on y avait dressé des pièges à sa pureté et qu'il y était en danger de la perdre ou de la salir. Si bien que l'on ne saurait exprimer la confusion qu'il eut de s'y être arrêté : aussi résolu d'en sortir à l'heure même, et craignant de courir le même danger dans une semblable maison parce qu'il était contraint de se loger parmi des personnes qu'il ne connaissait pas, il détermina de sortir de Lyon et de s'en retourner en son pays. »
Gela est dit de façon charmante, mais n'allons pas nous laisser prendre au piège ingénu que nous tend la bonhomie du vieux biographe. Il a, comme toujours, sa pensée de derrière la tête. Panégyriste décidé, il veut trouver une cause toute sainte à ce nouveau déplacement de son héros. L'abbé Buathier, qui a bien soupçonné la fragilité du système, l'appuie de son mieux, sans le rendre plus solide : « Non seulement, écrit-il, [Antoine] abandonna sans retard le logement qu'il occupait, mais inquiet des périls futurs, il sortit aussitôt de Lyon, avec le dessein de rentrer en Provence, c'est-à-dire en pays connu. » Qui les a tous deux si bien
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renseignés? Et s'il est possible ou même probable que le père Yvan ait quitté Lyon assez brusquement, qui leur a dit, à tous doux, la vraie cause de ce départ?
A cette époque, notre grand voyageur n'était plus un jeune homme. Habitué de longue date aux surprises et aux tentations d'une vie nomade, on a peine à imaginer que pour une seule expérience malheureuse, il se soit cru obligé de fuir à toute vitesse une grande ville où tant de motifs sérieux devaient plutôt le retenir. Toutes les maisons de Lyon n'étaient pas suspectes, et s'il l'avait voulu, il aurait trouvé facilement une hospitalité de tout repos. S'il est parti sans plus attendre, ce qui d'ailleurs n'est pas prouvé, il aura cédé, en bon provençal, à une de ces impulsions soudaines dont sa vie nous offre d'autres exemples. Lassé des lentem-s infinies de son éducation intermittente, toujours menacé ou de manquer une classe ou de perdre une bonne occasion de gagner sa vie, désorienté, deux fois perdu, sous ce ciel gris, dans cette immense ville maussade, le découragement a dû le prendre, le regret et le besoin de son pays. Le dégoût d'une rencontre fâcheuse aura précipité le dénouement de la crise qui, sans doute, le travaillait depuis plusieurs jours, et réunissant à la hâte, ses hardes, ses burins, ses couleurs et ses images, saluant, une dernière fois, Ainay et Fourvière, il aura couru vers les quais du Rhône, pris le premier bateau en partance pour Avignon.
« Il descendit donc à Avignon par le Rhône, où s'étant arrêté quelques jours, il en partit pour aller à d'autres villes, selon que la nécessité de ses affaires et le conseil de son confesseur l'y portaient. Mais en tous ces voyages, il endura mille incommodités et des souffrances continuelles. Aussi, avons-nous souvent appris de sa bouche, que le désir de servir Uieu dans son
église et de travailler au salut des âmes, lui avait fait souffrir tous les maux et toutes les misères qu'un pauvre écolier peut endurer; ajoutant qu'il avait toujours été assisté des soins de la divine Providence, par les intercessions de la Sainte Vierge sa protectrice (1) » « D'autres villes », « mille incommodités », ces mots désespérément vagues résument plusieurs années de la vie du père Yvan. Une chose du moins est certaine. De ville en ville, d'épreuve en épreuve, l'obstiné pèlerin acquérait peu à peu, lentement et sûrement, cette science théologique dont il avait besoin pour réaliser le rêve de son enfance. Le 28 février 1604, nous le trouvons à Aix où il obtient de l'archevêque des lettres dimissoriales (2). Le 13 mars de la même année, dans la même ville, il reçoit la tonsure et les ordres mineurs, des mains de Mgr Antoine de Guppis, évêque de Sisteron. Trois mois plus tard, le 12 juin 1604, il est ordonné sous-diacre par Mgr de Camelin, évêque de Fréjus. L'année suivante, le 4 juin 1605, il est ordonné diacre dans l'Eglise des Frères de l'Observance à Marseille, par frère Jacques Turricelli, évêque de cette ville. Enfin, après um; nouvelle année d'attente, le 20 mai 1606, il est ord une prêtre dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste du château de Senez, par l'évêque de Senez, Mgr Jacques Martin. Il allait avoir trente ans.
(1) GoNDON, p. 28, 29.
(2) Rians, qui depuis le Concordat relève de Fréjus, appartenait alors au diocèse d'Aix.