CHAPITRE III
La vie nouvelle qui s'ou\Te pour Antoine Yvan au lendemain de son ordination sacerdotale nous est plus exactement connue que cette période héroïque de sa jeunesse, où nous le suivions, en tâtonnant, au hasard de ses propres souvenirs. Nous rencontrerons encore bien des points obscurs, des vides qu'aucune recherche n'a pu remplir. Mais à partir de 1606, nous aurons, du moins, grâce aux registres paroissiaux, une chronologie précise et certaine. De plus la période où nous entrons, quoiqu'elle soit assez obscure, nous présente néanmoins un intérêt capital. Jusqu'ici, en effet, nous n'avons fait qu'entrevoir les traits les plus caractéristiques de cette originale figure. Sans doute nous aurions pu lui prêter de toutes pièces les sentiments et les vertus que la suite de sa vie nous montrera, imaginer, au gré de notre fantaisie, la ferveur de sa première communion et de sa première messe, les prières qui le soutenaient dans ses longues pérégrinations sur les routes de Provence. Mais do tout cela nous ne savons rien, et pour la mémo raison, nous devions nous abstenir de suivre les manifestations et de décrire la physionomie particulière d'une sainteté qui sans doute germait déjà, mais qui n'a pas laissé
de traces et qui peut-être ne se déclarait pas encore. Assurément le jeune provençal, pieux, sévère et taciturne, avare de son temps et qui employait ses minutes libres à peindre des images ou à ruminer péniblement les leçons de la veille, ne devait pas sembler un homme ordinaire à ses compagnons de route, de chambre, de classe ou de corvée. Ils ont dû tour à tour s'amuser de ses façons villageoises ou profiter docilement de son exemple et de ses remontrances. Mais ni les uns ni les autres ne nous ont confié leurs impressions et rien ne prouve que la rencontre d'Antoine Yvan ait été pour cette jeunesse la révélation de la sainteté.
Jeune prêtre au contraire, et libre dorénavant de tous autres soucis, il achève en très peu de temps de se définir à lui-même l'idéal qu'il compte suivre, — nous allons voir à quelle école, — et bientôt il fait tout uniment figure de saint. Vénération ou anathème, la voix du peuple le salue comme tel. Signe de contradiction pour les uns, héraut de la divine charité pour les autres, son auréole ne pâlira plus.
Brûlons ses deux premières années de ministère sacerdotal, sur lesquelles on ne nous dit rien de particulier et venons d'emblée à la petite paroisse de Cotignac, dont Antoine Yvan reçut la charge vers la fm de 1608 (1).
(1) Au lendemain de son ordination, il était parti pour Rians où il demeura six mois, faisant la classe aux enfants du village. Le 12 novembre 1606, il prend possession du bénéfice de La Verdière que lui avait conféré l'archevêque d'Aix. La Verdière, qui comptait alors 2,400 âmes, était une paroisse plus importante qu'aujourd'hui. Les Forbin d'Oppède y tenaient une sorte de petite cour. On nous dit que les seigneurs de l'endroit voulurent d'abord s'opposer à l'élection du P. Yvan, mais que dès sa première grand'messe, il fut agréé par tout le monde. Il resta là vingttrois mois. On ne s'explique pas bien dans quelles circonstances il fut transféré à Cotignac. A parler humainement, c'était le contraire d'un a avancement ». A La Verdière, il percevait directe-
C'est là, si je ne me trompe, une des des étapes les plus révélatrices de sa longue vie.
« Gotignac, aujourd'hui chef-lieu de canton du Var, est situé dans une gorge assez profonde, sur les bords de la petite rivière de Cassole, au pied d'un gigantesque rocher que dominait autrefois le château seigneurial (1). »
A quelques pas de la ville, sur une gracieuse colline appelée le Mont Verdaille, s'élève le sanctuaire de Netre-Dame de Grâces qui est devenu, depuis la vision mémorable du F. Fiacre, une des stations les plus insignes de la dévotion française. On sait dans quelles merveilleuses circonstances la Vierge miraculeuse de Gotignac, déjà chère aux provençaux, fut montrée à un humble convers augustin de Notre-Dame des Victoires, tenant entre ses bras le Dauphin que Dieu voulait bien donner à la France (Paris, 3 novembre 1637). Vingttrois ans plus tard (21 février 1660), Louis XIV vint lui-même en pèlerinage à Notre-Dame de Grâces pour ratifier le vœu et les actions de grâces de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.
« Le père Yvan y allait tous les jours rendre ses devoirs, quelque temps qu'il fît... quoique cette église soit assez éloignée du bourg et que le chemin en soit très rude. Mais ce n'est pas merveille que ce fervent serviteur de la sainte Vierge n'ait pu être détourné de son dévot pèlerinage par aucune incommodité extérieure ; puisqu'il s'incommodait lui-même volontairement, par
ment, à titre de prieur, un bénéfice de 4,000 livres, tandis qu'à Gotignac, il n'était que simple « curé », comme on disait alors, c'est-à-dire, en langage moderne, simple « vicaire », avec 500 livres de revenu. Il arrentait la cure au prieur qui jouissait du bénéfice de Gotignac.
(1) BuATUiEB, qui emprunte ici ses renseignements à l'Histoire de Notre-Dame de Grâces de Cotiynac, par l'abbé Laihe. (Marseille, Imprimerie Marseillaise, 1886.)
les rudes mortifications qu'il faisait souffrir à son corps pendant le chemin. Car outre qu'il était chargé de divers instruments de pénitence, il prenait encore la discipline, quand il était arrivé à un petit oratoire qui est au milieu du chemin de cette chapelle (1). »
A l'époque où Antoine Yvan fut nommé vicaire perpétuel de Gotignac, la chapelle du pèlerinage était desservie depuis quelques années déjà par des prêtres français, agrégés canoniquement à l'oratoire italien de Saint-Philippe de Néri. Les rapports étaient fréquents entre la paroisse et la chapelle, et Antoine rencontra làhaut un vénérable et singulier personnage qui allait bientôt exercer sur le jeune provençal une influence décisive (2).
Ce vieux prêtre, le père Paul comme on l'appelait en Provence, venait de se démettre de la cure de Barjols pour se recueillir dans la communauté de Gotignac. Il peut être regardé comme une sorte de prototype du père Yvan, comme un de ces premiers crayons où s'accusent et s'exagèrent les originalités du tableau.
« Cet excellent directeur, — c'est Gondon qui parle,
(2) Rollin Ferrier, prieur de Gotignac, était allé à Rome vers 1586 pour conférer avec saint Philippe de son projet de fonder à Notre- Dame de Grâces une communauté oratorienne. De retour, et avec l'autorisation de l'ordinaire, il érigea sur le mont Verdaille la première maison des Philippins français qui reçut de Clément VIII l'institution canonique en 1599. Tant qu'il vécut, Rollin Ferrier cumula les deux charges de prieur de Gotignac et de supérieur de l'oratoire. A sa mort (août 1608) les deux fonctions furent divisées. Claude Soleri fut élu supérieur de la petite communauté, et Gaspard Ferrier succéda à son oncle, comme prieur de Gotignac. Quelques mois après, le nouveau prieur appelait le P. Yvan comme curé (novembre 1608). — La maison de Notre-Dame s'unit au P. de Bérulle dès 1615, quatre ans avant la fusion de l'Oratoire de Provence avec l'Oratoire de Paris, qui se fit en 1619. — Buathier (loc.cit.) eihjLVRE {loc. cit.). (Cf. l'appendice.)
OU plutôt c'est le père Yvan lui-même, — s'était retiré dans la chapelle de Notre-Dame de Grâces, comme dans un lieu très propre au recueillement et à l'oraison. En effet, il employait à ce divin exercice plusieurs heures du jour et de la nuit, ce qui l'avait rendu si éclairé et si sublime dans les communications avec Dieu que le père Yvan en parlait comme du plus spirituel et du plus savant théologien mystique qu'il eût connu de son temps. On ne voyait aussi dans sa chambre que des marques de sa pauvreté et des témoignages de sa mortification, car il avait une pleine corbeille de divers instruments de pénitence... et si la nature lui avait donné un corps robuste, il employait sa force à se mortifier sans relâche (1). »
Ce saint liomme incarnait aux yeux des paysans provençaux la légende de saint Christophe. « Sa charité, nous dit encore Gondon, surpasserait la croyance si elle n'était assurée par les témoignages de personnes dignes de foi qui l'ont connu. J'en rapporterai quelques exemples que j'ai appris de la bouche du père Yvan.
« Ayant un jour rencontré un pauvre marchand qui était chargé d'un fardeau de marchandises si pesant qu'il ne pouvait presque plus marcher... il le pria et le pressa de le lui laisser porter. Le marchand croyait au commencement que ce bon prêtre se moquait de lui... mais connaissant enfin sa bonne volonté, il se déchargea de son fardeau et le lui mit sur les épaules. Si bien que notre fervent ecclésiastique le porta durant quatre lieues do Provence... Illustre marque d'une charité parfaite, qui suit à la lettre ce conseil de saint Paul : « Portez les fardeaux les uns des autres (2). »
(1) Gondon, p. 38.
(2) Id., p. 38, 39.
L'autre exemple ne paraît pas moins surprenant. Qu'on me permette de le rapporter en son entier, dans sa simplicité savoureuse. Je sais bien que l'abbé Buathier n'avait pas eu le courage de transcrire cette aventure qu'il résume à la hâte et en rougissant, mais je sais aussi que notre père Yvan s'est fait raconter sur place tous ces merveilleux détails et qu'il s'est délecté à les raconter à son tour. On le voit, sur ses vieux jours, attendri et souriant tout à la fois, évoquer une à une les belles prouesses du vieux géant qu'il avait connu de si près.
Gondon l'écoutait, la bouche entr'ouverte, et les moindres traits du récit se gravaient dans son souvenir.
« Sa charité parut encore beaucoup plus grande, en cette autre rencontre. Un pauvre homme conduisait sur le soir des pourceaux dans une maison des champs, où il avait coutume de les enfermer pendant la nuit ; lorsque survenant une furieuse pluie, un torrent par lequel il fallait nécessairement qu'il passât, sans pont ni barque, grossit tout à coup en telle sorte qu'il fut contraint d'arrêter sur le bord, sans pouvoir avancer, ni reculer. Il se trouva dans une très-grande peine, craignant que l'eau ne submergeât son bestial, s'il passait dans le torrent, ou qu'il ne s'égarât, et ne se perdit durant la nuit, s'il s'arrêtait davantage, ne pouvant déjà plus le retenir. Cependant il en était chargé, à peine de payer ceux qui se perdraient même par corps, et la pluie continuant toujours, d'une terrible façon accompagnée d'éclairs et de tonnerres épouvantables, si bien que ce pauvre homme était dans une grande extrémité, qui le portait à prier le bon Dieu de lui envoyer quelque assistance, lorsque par une rencontre favorable, le père Paul vint à son secours.
« Ce bon prêtre revenait pour lors du Synode de Fréjus, et quoique la pluie l'eût surpris dans un bourg par lequel il passa et que même quelques personnes de sa connaissance l'eussent prié de s'y arrêter, il avait néanmoins continué son chemin, pour arriver bientôt à Barjols, où il était curé, craignant que sa présence ne fût nécessaire à quelqu'un de ses paroissiens. Il semble que l'Esprit de Dieu le pressait de poursuivre sa route, afin sans doute qu'il secourût promptement ce pauvre homme affligé : en effet, dès qu'il connut la peine extrême où il était, il se porta à une action extraordinaire, et d'une charité accomplie. Car c'eût été assez qu'il eût gardé les pourceaux, tandis que le porcher les aurait passés, l'un après l'autre, sur les épaules, ou autrement, mais c'était trop peu pour sa charité, car voulant rendre le service tout entier, il ne voulut pas même permettre que ce pauvre misérable quittât ses souliers; mais s'étant mis lui-même en état de passer le torrent, il porta sur les épaules tous ces animaux immondes, l'un après l'autre, quoiqu'ils fussent en grand nombre; et après il porta aussi le gardien, ne lui demandant pour toute reconnaissance, si ce n'est qu'il ne laissât faire aucun dégât par ces bêtes au bien d'autrui, qu'il se gardât de jurer, et qu'il fût bien dévot à prier Dieu, soir et matin, et à se confesser aux fêtes solennelles de l'Eglise (1). »
Tel était le directeur et le modèle auquel Antoine Yvan, avide de sainteté mais encore hésitant sur la voie à suivre, demanda une orientation définitive. Tout rapprochait ces deux hommes. Même race, et sans doute mêmes origines modestes, même attrait vers la pénitence, même conception de la vie mystique, même cha-
(1) GoNDON, p. 39, 40.
rite, enfin dans la parole et dans l'allure, même sansfaçon original. Le plus âgé des deux, parvenu au terme de sa course, aida le plus jeune à se connaître, à se trouver lui-même : il lui légua, avec la * corbeille aux disciplines », ses principes spirituels, son zèle, sa compassion envers toute misère. Nul doute qu'Antoine Yvan, tel que nous le connaissons, ait pris à tâche de copier, et dans le détail, cette image de sainteté. Tenace et personnel, comme nous le verrons toujours, il avait, comme tous ceux de son pays, une extrême souplesse d'assimilation, et le goût des métamorphoses intérieures. J'ai déjà parlé de sa vive sympathie pour la personne de saint Philippe de Néri, qu'il appelait souvent en langue italienne il mio Padre Filippo. Or, voici de quelle façon il manifestait cette sympathie. « Ne se contentant pas d'imiter les vertus extérieures de ce grand saint, il tâchait encore de se conformer à son extérieur : de façon qu'il portait sa soutane à la façon de celle avec laquelle on dépeint ce grand saint. Et quand on lui faisait le poil, il tenait son image entre ses mains, s'en servant comme d''un miroir pour le mieux exprimer (1). » Chose plus curieuse encore, il réussissait assez bien dans cet effort, et, pour ma part, longtemps avant d'avoir appris cette précieuse anecdote, je me demandais par quelle bizarre coïncidence les portraits du P. Yvan semblaient calqués sur le type bien connu de saint Philippe de Néri.
A Cotignac, il avait sous les yeux, non pas une image lointaine, mais un modèle vivant et parlant qu'il rencontrait chaque jour, le P. Paul. Il le copiait de son mieux, mais comme les génies originaux savent copier, découvrant les profondeurs de leur propre nature, au rayon qui vient de l'âme d'autrui. En imitant, en con-
(1) GoNDON, p. 477.
tinuant le P. Paul, il le transfigure. Tout à l'heure, en songeant qu'il ne nous reste rien aujourd'hui de ce mystique extraordinaire que le P. Yvan plaçait audessus de M. Olier lui-même, on ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration mélancolique pour la merveilleuse fécondité de la grâce qui prodigue ainsi tant de trésors qu'elle abandonne si vite à l'oubli. Ces trésors ne sont pas perdus. Le P. Paul se survit dans son glorieux disciple, qui lui ressemble en le dépassant, comme les grands artistes, les saints effacent et recouvrent, mais éternisent aussi le travail de leurs précurseurs. S'il faut que le P. Yvan croisse et que le P. Paul diminue, nous n'en garderons pas moins une tendre reconnaissance au héros perdu dont nous avons entrevu la silhouette gigantesque sur les chemins du mont Verdaille et qui a travaillé mieux que personne à façonner la sainteté du P. Yvan.
Avant de lui dire adieu, écoutons une fois encore sa rude voix, contemplons ses gestes terribles. Gondon nous les montre tous deux, le maître et l'élève, assis en face l'un de l'autre, et s'apostrophant comme des héros d'Homère.
« Voici les salutations que ces pieux amis se donnaient, et les souhaits qu'ils se faisaient l'un à l'autre : « Que tu fusses réduit sur un fumier et accablé df « toutes sortes de maux, comme Job », disait le père Paul au père Yvan. — « Et vous, lui répondait le père « Yvan, fussiez- vous brûlé tout vif, sur le gril comme « saint Laurent. » — « Je voudrais, disait l'un, te voir « pour Dieu la tête et le corps tout brisés de coups de « pierres, comme saint Etienne. » « Et je désirerais, répliquait l'autre, « que pour l'amour de Jésus-Christ, « vous fussiez brisé, et mis en pièces sur une roue, a comme sainte Catherine. » — « Fusses-tu, pour la que-
« relie de Dieu, disait le confesseur à son pénitent, « écorclié tout vif, comme saint Barthélémy, ou dévoré « par les bêtes sauvages, comme saint Ignace martyr. »
— « Je prie Dieu, repartait le disciple à son directeur, « qu'il vous donne un jour la grâce d'être lié et crucifié « comme Jésus-Christ son Fils, pour vous le faire imiter. »
— Ces compliments sont bien contraires à la mode du siècle et aux compliments des mondains: aussi y avaientils renoncé, et s'étaient-ils déclarés ennemis de la vaine complaisance et de la fausse amitié des personnes du monde, qui causent la perte de leurs amis devant Dieu, quand elles leur témoignent une affection trop flatteuse, trop sensuelle et trop complaisante. L'amitié de nos vertueux ecclésiastiques était une image de l'amour du Père Eternel, et de celui de Jésus-Christ, parce qu'ils ne s'aimaient qu'en Dieu et pour Dieu; et n'aspiraient qu'à la conformité avec Jésus-Christ, laquelle consiste principalement dans l'amour des souffrances (1). »
Ce dialogue n'est pas, d'ailleurs, aussi lugubre qu'on se l'imagine. Nous ne sommes pas dans une froide cellule de Port- Royal, mais sur une colline de Provence. En ces matières tout dépend de l'accent que les mots écrits ne sauraient rendre, et si nous avions entendu « les monstres eux-mêmes », ils nous paraîtraient moins effrayants.
C'est probablement en compagnie de ce bon géant que le curé de Cotignac fit ses premières armes contre le démon. « Gomme on emmenait de divers endroits des démoniacles au P. Paul... ce sage directeur, connaissant les grâces et la pitié du P. Yvan son disciple, le prenait pour son collègue et le faisait travailler dans les exorcismes. » On voit aisément ce tableau, mais voici
(Ij GONDON, p. 42.
quelques détails pour aider les imaginations paresseuses : « Comme il entrcdt un jour dans l'église de Notre-Dame de Grâces, avec un honnête homme, pendant que le P. Paul exorcisait un démoniacle, il connut la nature du démon qui était exorcisé, soit par ses réponses, soit par une inspiration particulière; de sorte qu'il dit à cet honnête homme qui entrait avec lui, qu'il croyait que le démon qui possédait ce corps, était un des esprits de la plus basse hiérarchie et du dernier chœur. A peine eut-il achevé ces paroles, d'un ton fort bas... que le démoniacle, qui était assez éloigné, se saisit d'un bréviaire et le lui jeta furieusement au visage (1). »
Plusieurs indices nous montrent que ces années de Cotignac furent, pour le P. Yvan, comme soulevées par une vie intense, et si je puis ainsi parler, par une fermentation héroïque. L'exemple et les entretiens du P. Paul le tenaient en haleine, et, d'autre part, l'amourpropre qu'il malmenait avec une rigueur impitoyable, n'avouant pas encore sa défaite, tâchait violemment de se ressaisir. Il soufîrit toutes les tentations qui assaillent d'ordinaire les saints à cette période critique de leur développement. Quelques effrontées lui tendirent des pièges dont plus tard« le seul souvenir le faisait trembler, quand il parlait de ces sortes de tentations à ses plus familiers ». Les démons, exorcisés pendant la journée, venaient essayer leur revanche parmi les terreurs de la nuit. « Cet ennemi lui paraît visiblement sous diverses formes horribles... très souvent il excite des bruits effroyables, et si grands qu'il semble que sa chambre se doive abîmer... il joint les coups aux injures, et le bat avec tant de violence que les coups sont entendus par la mère de ce bon prêtre, qui logeait dans une chambre voi-
(1) GONDON, p. 59.
sine (1). « Cette vertueuse femme, écrit-il encore, entendant le bruit que le démon fait et les coups qu'il donne, en est au commencement toute épouvantée : mais enfin s'étant rassurée, elle se fortifie par les paroles et par la constance de notre patient ecclésiastique, en telle sorte que bien loin de craindre cet ennemi, elle le méprise et l'accuse de faiblesse (2). » Au bout de trois nuits, l'habitude est prise. Quand ce grand fracas derrière la cloison vient troubler son fragile sommeil, la bonne vieille se redresse une minute, pense, en riant tout bas, aux inutiles visites des jours précédents, et se remet paisiblement à dormir.
Ces détails et quelques autres qui nous ont été conservés sur le séjour du P. Yvan à Cotignac, montrent assez, me semble-t-il, le relief que dés lors il commençait à prendre aux yeux de la foule croyante. Encore sous le manteau du P. Paul, on s'habitue déjà à le regarder lui aussi comme un homme extraordinaire. Ses biographes nous parlent longuement de sa piété pendant les offices, de son zèle infatigable, et de toutes ses vertus professionnelles. Mais tout cela, nous le savions avant de le lire, et nous aimons mieux noter les traits particuliers qui mettent un saint hors de pair et qui font pressentir à notre imagination les plus rares merveilles de la grâce.
Pour les saints aussi « il y a la manière » et nous donnerions vingt pages de louanges prévues et monotones pour un détail concret qui mettrait cette « manière » en évidence. Voici, par exemple, un de ces menus détails qui par bonheur nous a été conservé. Un
(1) Depuis l'ordination du P. Yvan, sa mère demeura vraisemblablement toujours avec lui, sauf pendant les quatre années d« Rians, comme on le verra bientôt.
(2) GoNDON, p. 59.
bon prêtre et qui s'intéresse pour de bon à la vie de sa paroisse ne manque pas de se mettre en prière lorsqu'un danger soudain menace avec la moisson le travail de toute une année. Aussi notre P. Yvan, mais à sa façon qui n'est pas celle de tout le monde.
« Son ardeur à faire du bien allait encore plus avant, puisqu'il avait soin de travailler à la conservation même des biens temporels de ses paroissiens. C'est pourquoi comme le lieu de Cotignac, pour être élevé et environné de montagnes, est grandement exposé à la grêle, de sorte que bien souvent le terroir en est ravagé, quand le ciel se couvrait de nuages, et que le bruit du tonnerre semblait menacer de quelques horribles tempêtes, ce charitable pasteur allait par les champs d'une colline à l'autre priant Dieu et bénissant les terres avec une image du Crucifix en relief qu'il avait coutume de porter. Sa charité produisait des effets merveilleux : car Dieu exauçait ses prières, et rendant ses bénédictions efficaces, éloignait de ce terroir la grêle et toutes sortes d'orages; si bien qu'il n'y en eut point qui fît de grands dégâtSj et causât des pertes considérables durant tout le temps que notre zélé ecclésiastique y demeura. Ne vous semblet-il pas que ce bon curé imitait le zèle que Moyse avait pour son peuple? Car comme ce patriarche pour apaiser la colère de Dieu irrité contre les enfants d'Israël et en détourner les carreaux de sa justice, s'y exposait seul, voulant être effacé du livre de vie pour leur conservation , notre charitable prêtre allant par les champs, pour ôter les orages et les tempêtes, s'y exposait soi-même, pour en préserver ses paroissiens (1). »
Il a bien fallu d'ailleurs qu'on ait aperçu en lui des
(1) GoNDON, p. 56, 57.
caractères exceptionnels, et un je ne sais quoi de mystérieux, puisque nous voyons bientôt la petite ville indifférente s'émouvoir à son endroit et se partager entre la vénération et la terreur. On le prit pour un sorcier, et comme toujours un peu abstrait, il ne remarqua pas d'abord les regards méfiants qui s'allumaient à sa rencontre, l'absurde calomnie devint plus consistante et fit du chemin.
« Il y en a qui fuient sa compagnie... et qui refusent même de recevoir les sacrements de l'Eglise par ses mains. Il y en eut un particulièrement qui ayant fait porter son enfant nouvellement né dans la paroisse, pour le faire baptiser, trouvant notre vigilant pasteur disposé pour administrer ce sacrement, le refusa avec mépris et avec menaces, disant qu'il ferait mourir son fils par quelque sortilège, s'il le baptisait... [le P. Yvan] ne fit aucune résistance, il ne témoigna pas même qu'il en fût fâché, mais quittant paisiblement son surplis et l'étole, il les présenta à un autre ecclésiastique, le priant de suppléer à son défaut, pour le salut de cet «nfant, et la satisfaction de cet homme (1). »
On se trompe fort, quand on imagine avec ses biographes, que cette placidité admirable s'obtenait chez lui presque sans combats. Ces défiances, contre lesquelles il ne voulait pas se défendre, et que, souvent, sa propre rudesse semblait plutôt provoquer, Antoine Yvan les ressentait d'une façon très vive, et il en souffrit toujours. Nous reviendrons à ce trait de sa nature, qui va nous aider à mieux déchiffrer une des pages les plus significatives de cette histoire.
(1) GoNDON, p. 61,62.