‹ La Providence et la guerreChapitre 11 sur 83 · Deut., XXI · texte numérisé non relu

Deut., XXI

(jue soit sous ce rapport Théritage reçu de vos aïeux, vous travaillez à rag^randir encore; vous vous faites à vous-mêmes, pour le donuer à vos enfants, un nom respecté, une situation dans le monde, une fortune : c'est bien. Mais souvenezvous que ce sera la part la moins importante de votre héritage, que tout cela n'est qu'un cadre pour la vie, et que c'est la vie surtout qu'il faut leur donner riche et belle. Ils n'auront comme première mise de vie rien de plus que ce que vous leur donnerez, et vous ne leur donnerez rien de plus que ce que vous aurez. A vous de commencer par être ce que vous voulez qu'ils soient un jour. A vous de voir si vous avez assez — ou si, par hasard, vous auriez trop — de santé, de pureté, de noblesse, de vertu, pour faire le bonheur de votre enfant. On demandait à Napoléon à quel âge il fallait commencer l'éducation d'un enfant ; il répondit : « Vingt ans avant sa naissance, par l'éducation de sa mère ». Il aurait pu ajouter : « Et par celle de son père ».

En déléguant aux causes secondes une part de son action providentielle, Dieu fait acte de gouvernement et non pas d'abdication. 11 garde et il exerce, sur tous les êtres, une action immédiate, permanente et souveraine.

Mais il les gouverne d'après leur nature. Nous en faisons autant, dans la mesure où nous sommes

sages : nous ne manœuvrons pas un servitei comme un clieval, ni un revolver comme ui^ montre, ni Feau comme le feu.

L'homme, par la matière qui est en lui, est soumis aux lois mécaniques : Dieu ne pouvait pas, à moins de Télever jusqu'à en faire un ange, le dispenser habituellement de cette dépendance. Ma" Fesprit pénètre la matière humaine et y introdui la liberté : Dieu respectera surtout cette liberté, car il ne pourrait la violenter qu'en rabaissant l'homme jusqu'à en faire une brute.

Et voilà l'un des plus grands problèmes que Dieu ait eu à résoudre avec sa Providence. 11 faut qu'il reste Dieu et qu'il soit donc le maître; mais il faut que l'homme reste un homme et qu'il soit donc libre.

L'expérience nous fait voir que le problème est résolu.

Nous le voyons en nous d'abord. Nous n'avons pas à réfléchir beai:coup sur les événements de notre vie pour comprendre que nous sommes entre les mains d'une puissance qui nous dépasse, et qui se sert, au besoin, de nos résistances mêmes pour nous conduire par les chemins où nous refusions de passer. « Un autre que toi, disait Jésus à Pierre, te ceindra les reins et te mènera où tu ne veux point aller »\ Mais, malgré tous les sophismes dont nous essayons à certains jours de nous ensorceler, malgré toutes nos connivences, personne ni rien ne peut nous arracher de la conscience la con-

i. Joa., X\l, 18.

viction que, dans nos vices comme dans nos vertus, nous mettons, plus ou moins selon les heures, une part de réflexion et de liberté qui les fait nôtres, qui nous en constitue responsaI>les. Nous sentons, avec une évidence qui balaie tous les doutes, que Dieu, qui nous a créés sans nous, ne nous sauvera pas sans nous; que, pour tenir les rênes à nos instincts, pour faire notre métier d hommes, pour vivre avec notre raison et non pas avec nos sens, pour donner le grand rôle à notre conscience, pour monter en valeur morale, il faut le vouloir d'un libre élan toujours et parfois d'un rude effort. Et par une expérience qui n'est que trop claire et trop fréquente, nous voyons bien que nous restons capables de tourner le dos au devoir.

Nous le voyons pour nous, nous le voyons pour les autres. Et ce rôle de la liberté nous apparaît dans rhistoire avec un relief saisissant. Même quand elle doit bouleverser des nations, Dieu lais îe passer la liberté de l'homme : il a laissé le Kaiser déchaîner la guerre. Même quand elle bouleverse l'Eglise, quand elle déchire la robe sans couture de l'unité doctrinale et risque de compromettre pour des siècles l'orientation de l'histoire. Dieu laisse passer la liberté de l'homme : il a laissé faire Luther. Même quand elle bouleverse tout le plan de la Providence sur l'humanité : il a laissé faire Adam. « Dans votre puissance souveraine, ô Seigneur, vous jugez de tout avec tranquillité et vous disposez de nous avec un grand respects »

Page 1