‹ La Providence et la guerreChapitre 19 sur 83 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

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« Et vidit Deiis quod esset bomim. Et Dieu vit que c'était bien. »

Mais ce n'est pas toujours Tavis des hommes. Eux aussi ont jeté un regard. sur Thumanité, et beaucoup trouvent que ce n'est pas bien, qu'elle n'est pas établie sur un plan équitable, qu'elle est mal gouvernée. Ils se scandalisent en particulier de l'infortune des justes et de la prospérité des méchants. A les en croire, c'est à ceux-ci que vont les biens de ce monde.

Faut-il les en croire ?

Voyons d'abord les faits.

Qu'est-ce donc que cette « prospérité des méchants » ? Qu'ont-ils en partage de plus que les justes?

Les plaisirs '? Oui, il y en a qui ne sont que pour eux, tous ceux qu'on ramasse dans le péché. C'est une question de savoir s'ils témoignent ainsi d un

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goût très délicat, et s'ils y trouvent leur compte, comme c'est une question do savoir s'il faut envier, alors qu'on peut s'asseoira une table mieux servie, les malheureux qui cherchent leur pain dans le ruisseau. Mais il est naturel que les plaisirs du péché soient pour les pécheurs.

Ont-ils plus de richesses ? Oui, quelquefois ; souvent peut-être. Et cela s'explique : la conscience ne les gêne pas. Il est sûr qu'entre deux concurrents, celui qui se débarrasse de la conscience pour n'avoir plus à compter qu'avec les gendarmes, estheaucoupplusàTaiseque l'autre. Les gendarmes surveillent de moins près que la conscience. 11 y a des fortunes bâties sur Finiquité, et c'est encore un appoint pour les pécheurs.

Peuvent-ils compter sur une vie plus longue? Rarement, mais ce n'est pas impossible. Les lâches qui s'embusquent à l'arrière, ou qui, à l'heure de l'assaut, se terrent dans un trou, ont plus de chances de vivre que les braves courant au-devant des mitrailleuses. Gela s'explique.

Toute cette fameuse « prospérité des méchants » s'explique d'un mot : ils en prennent les moyens. Ils se font, de ces biens de la terre, le but suprême à conquérir, ils y mettent tout leur rêve, toute leur science, tout leur effort; ils y subordonnent tout, ils y sacrifient tout. L'ardeur de leur vouloir et l'efficacité des moyens ; en d'autres termes, le jeu de leur liberté et le déterminisme des phénomènes expliquent assez qu'ils y réussissent parfois, au moins pour un temps.

Mais ils n'y réussissent pas toujours ni pour 'ou-

jours. — « Pourquoi, se demande un auteur ', voiton le mal remporter si souvent sur le bien? » — Réponse : « Parce qu^on ne regarde pas assez longtemps. » Pour peu qu'on resrarJe longtemos on voit, dans une.sinistre évidence, que le pêcherie mépris de la morale, a répandu sur l'humanité,

même aupointdevuedes seuls intérôtsdece mondei mcomparablement plus de maux que de biens.

Il a édifié quelques fortunes, mais il en a dilapidé bien davantage; et Le Play, après Penquêle la plus minutieuse et la plus étendue sur nos sociétés modernes, a pu établir, comme une loi de sofiolog-ie. que la morale est, pour les familles et pour les peuples, la première condition de la prospérité".

yégoïsme et la lâcheté, la peur de la souffrance et le souci de jouir, ont quelquefois prolongé une vie que le devoir aurait vouée au sacrifice; mais le vice a tué plus d'hommes que les batailles les plus meurtrières, sans parler des maladies, des infirmités, des tares inexpiables, dont il grève, en même temps que ses bénéficiaires, toute'leur postéritéet, c'est encore une loi, une loi de bioloa-ie. qu'il tend, s:il se prolonge, à tuer la race après l'avoir étiolée ^

sc^Vin^^' ^^°^^^^ ^^^' L'Etrangère. Paris, C. Lévy, Acte UI,

2. Voyez Le Play, toute son œuvre. Indiquons au hasard : Uoronmsatîon de la famille. Marne, 4» édit., 1893 n 7 112- -7îo ouvHers cV Occident, Paris, Dentu, 1879. 1, 72 :~-Les ouvriers euro

mT\\ el'lo^în/.^'^' ^' ''^''~ ^"^ '"^""'''' ''"^^'' ^^^^^>^"^^'>

thèse? P^J;i9of^''' ^^'^■'"'''^''^^'i^tricauxde la dégénérescence,

Le plaisir lui-même n'apparaît comme Fapanage du pécheur, que si on ne regarde pas assez longtemps, et c'est encore une loi — une loi de psychologie — qu'il faut bientôt le payer de plus en plus cher pour une ration de plus en plus réduite. Le plaisir suffit à la bête et lui reste fidèle ; il ne suffit pas H l'homme, et peu à peu il lui échappe. En cédant au désir des sens, on le nourrit, on Texalte, on l'exaspère. Qui a bu boira, ou du moins voudra boire, de plus en plus, d'une soif horrible. Le plaisir ne désaltère pas la soif du cœur, il Tirrite par son insuffisance, il la fait inassouvissable en concentrant sur lui le besoin d'infini bonheur qui est en nous. L'organe aussi, fouetté par l'habitude, halète de plus en plus, en même temps qu'il se fatigue et se blase. De sorte que, par la liberté de Fesprit qui s'égare, qui cherche l'infini où il ne peut pas le trouver, comme par la fatalité de la matière qui garde la trace des actes passés, qui se cramponne et qui s'épuise, le désir grandit en même temps que la satisfaction diminue, faisant la soif toujours plus ardente et plus inassouvie. Et finalement le vice traîne après lui la tristesse et. le désespoir, et se fait le principal pourvoyeur du suicide. Ce sont les jouisseurs qui sont tristes; ce sont les viveurs qui se tuent. « Au lieu de demander au ciel du bonheur, disait Albert de la Ferronnays, ils ont demandé à la terre du plaisir, et le ciel et la terre les déshéritent tous deux ^ ». Ils peuvent bien, en effet, puisqu'ils sont libres,

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