M"* Craven, Récit d'une sœur
chercher rinfini où il n'est pas; mais ils ne peuvent pas l'y trouver. Ils peuvent hien prendre leurs sens pour guides; mais ils ne peuvent pas faire que leurs sens soient des guides sûrs. Ils peuvent bien, au li«u de s'adapter au monde tel que Dieu l'a fait et d'y chercher le moyen qu'il y a mis pour nous d'aller au Ciel, ils peuvent bien essayer de se faire le centre du monde et de l'adapter à leurs désir.- ; mais le monde résiste, et il n'est pas en leur pouvoir d'en changer les lois, pas plus que de changer leur nature ni les dimensions de leur cœur. Et voilà pourquoi, même quand tout leur réussit, ils ne sont pas heureux, parce qu'ils ne sont pas dans l'oi ire.
Le bonheur est la conscience d'une vie harmonieuse. Pour avoir conscience de cette harmonie, il faut qu'elle existe; pour quelle existe, il faut la vivre, il faut la faire ; et pour la faire, il faut s'adapter au réel, à la réalité du monde, qui nous fournit des moyens, mais non pas le but, à la réalité de notre nature et de notre destinée d'hommes, qui dépasse celle de la brute, qui nous impose, avec de grands devoirs, un grand idéal et une grande espérance . Nous avons été faits pour quelque chose de plus grand que nous et de plus grand que le monde. Essayer de nous suffire, c'est nous condamner à sentir le vide. Essayer de remphr ce vide avec le fini, c'est jeter une pierre dans un gouffre.
Ce ne sont pas les biens qui nous entourent, mais celui que nous réalisons ; ce n'est pas le cadre qui fait le bonheur de la vie, mais une façon
de la vivre. Combien qui se plaignent, qui trouvent rexistence iritolérable et qui se suicident, et dont les autres, parce qu'ils ne voyaient que le cadre, étaient jaloux! Combien de Carmélites, cloîtrées derrière leurs grilles, dans l'horizon étroit de leur pauvre cellule, dans le dénûment de tout, dans l'im.molation perpétuelle, portent, dans leur âme sereine et allègre, plus de vrai bonheur que n'en soupçonnent tous les « heureux de ce monde » !
Les saints ne se suicident pas. Ils ne sont, pas tristes. Un saint qui serait triste, disait finement saint François de Sales, ne serait qu'un triste saint ! Ils souffrent, mais « ils ne souffrent pas de soufî'rir^ », parce qu'ils portent leur idéal assez haut et assez vaste pour tout contenir et tout harmoniser, pour faire une place à la souff'rance et lui trouver une raison d'être ; parce qu'ils savent pour qui et pour quoi ils souff'rent, parce qu'ils espèrent, parce quils aiment.
« La prospérité des méchants? » Ah ! ce ne sont pas eux qui ont inventé ce mot : ils n'ont que de la pitié pour les pécheurs. La distribution providentielle des biens? Ce ne sont pas eux qui s'en plaignent : ils se trouvent comblés. Le plan de la Providence, les procédés de la Providence ? Ils
1. Sœur Elisabeth de la Trinité, religieuse Carmélite, ISSO-lliOô. Souvenirs. Garmel de Dijon, édition in-16 (sans date), p. 271.
DISTRIBUTION PROVIDENTIELLE DES BIENS, ETC. i
ne s'en tourmentent pas; ils ne discutent pas; ils ne dissèquent pas, en tâtonnant, en pesant les mots. Ils ne cherchent pas : ils ont trouvé. Ils savent. Ils savent que Dieu est puissant, qu'il est sage, qu'il est bon, qu'il les aime; et de toute leur foi, de tout leur cœur, ils le lui rendent. Cela leur suffît pour vouloir tout ce quMl veut, pour accueillir tout ce qu'il permet, pour gravir, quand il le faudra, les yeux fermés, le cœur vaillant, le Fiat ou V Alléluia sur les lèvres, tous les calvaires.
L'intelligence attire à elle son objet et le comprend à sa manière, à sa mesure : elle ne peut ainsi que rapetisser Dieu. L'amour va vers Tetre aimé et le prend tel qu'il est : voilà pourquoi, quand il s'agit de Dieu, aimer, c'est le meilleur moyen de comprendre. Parce qu'on ne risque pas de le surfaire, on ne risque pas de se tromper. On comprend tout sans peine, ou s'il reste quelque chose qu'on ne comprend pas, on comprend qu'on n'a pas à le comprendre. Mais sans le comprendre, on le devine, on le pressent, et l'on sait que la Providence est toujours bonne et belle, toujours digne de l'amour tout-puissant, et de la puissance tout aimable.
Aussi les saints portent-ils sur toutes les routes, même les plus rudes, où ils ont à passer, une âme chantante. C'est la Mère des douleurs qui a entonné le premier Magnificat C'est le Sauveur qui sentait son cœur à l'étroit, dans sa vie sublime, tant que l'heure n'était pas venue d'être baptisé d'un baptême de sang^ Et sur leurs traces, les