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Et que serait la vertu dans de semblables hypo- IhèsesV Supposez par exemple, qu'à la guerre, la Providence, pour récompenser le courage et punir la lâcheté, réserve toutes les blessures aux lâches et rende tous les braves invulnérables : où serait le mérite du courage ^ ? Où serait même le courage, puisque c'est la peur des coups qui pousserait à les braver? Supposez que la Providence, pour récompenser la mortification, verse rlans l'organisme un plaisir plus grand que celui dont on se prive : où serait la mortification? Surtout si, pour rester fidèle au mêmeprincipe; on veut encore que la gourmandise ou la sen.sualité se trouve dépouillée de tout agrément ou même, pour sa pénitence, transformée en douleur? Inutile d'insister : il est bien clair que nous sommes, là, dans l'absurdité pure.
Mais il y a une autre réponse : quand Dieu se mêle de faire la justice, il la fait en Dieu. S'il entreprend de récompenser ou de punir, il le fera, non pas d'après notre estimation, mais d'après la sienne; c'est à la balance de sa justice qu'il pèsera nos mérites. Or, pesée à cette balance, la vertu vaut le ciel, et le péché mortel, l'enfer. Si l'enfer devait suivre immédiatement chaque péché, où en seraient la plupart des hommes ? Et si le premier acte de vertu devait ouvrir le Ciel, qui donc aurait le loisir de devenir un saint?
La Providence nous a mis sur la terre pour
1. C'est la réflexion de Louis Ârnould, La Providence et le bonheur d'après Bossuet et Joseph de Maistre. Paris, Société française de -Librairie, -1017, p. 102.
lous permettre de mériter le Ciel, et au degré de )onheur, d'amour et de gloire que nous aurons choisi en utilisant au jour le jour ses grâces avec 'effort de notre liberté. Elle a voulu que le temps le l'épreuve nous restât inconnu et nous fût mesuré 3ar les causes secondes où s'encadre notre vie. Il l'entre pas dans son plan de brusquer la mort pour ,eter à l'enfer un pécheur qui peut se convertir le lendemain ou pour transporter au ciel une âme à qui le temps va permettre de prendre toute sa croissance et de porter des fruits abondants pour rEternité.
— xMais, dira-t-on, il ne s'agit pas de faire en ce monde la pleine justice. Nous demandons une sanction terrestre et provisoire, qui, sans être adéquate et tout en réservant les sanctions éternelles, servirait de leçon aux pécheurs et empêcherait le scandale des justes. Ce ne serait qu un rappel de la Providence, une confirmation de la loi morale, les premières arrhes de la justice à venir.
— Non, la justice qui n'est pas juste n'est plus la justice : elle ne convient pas à Dieu. Et puis, il y a un vieil adage du droit : Non bis in idem. On ne punit pas deux fois. Si les pécheurs étaient déjà châtiés en ce monde, ils se croiraient quittes avec Dieu.
Et puis encore, une sanction immédiate et automatique, quelle qu elle soit, ne confirme pas la loi morale, mais la masque ou la supprime. Si la morale nous montre l'infini bonheur au terme, c'est qu'elle est la loi de l'homme et que la loi d'un être, en réglant son activité, doit le conduire à son des-
tin ; mais, en nous montrant le bonheur au terme, elle ne nous parle que de mérite et de perfection sur la route; son métier n'est pas de flatter nos caprices mais de les dompter, de nous faire préférer le devoir à l'intérêt et la conscience au plaisir.
Et enfin, la morale ni la Providence n'ont besoin de cette sanction provisoire comme preuve. Elles en ont assez d'autres. Au mauvais riche qui voulait envoyer un message pour avertir ses frères de la réalité du jugement, Abraham répondit : « Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent... Que s'ils ne veulent pas les écouter, ils ne croiraient pas davantage quelqu'un qui viendrait à eux d'entre les morts ^ »
A mesure qu'on réfléchit au pian de la Providence, on voit qu'il ne gagnerait rien à être corrigé par les hommes.
Mais si nous voyons que les bonnes raisons ne manquent pas pour abandonner la distribution des biens et des maux de la terre à l'action des causes secondes, nous savons que la Cause Première surveille cette action et qu'au besoin elle la supplée. Et c'est ici que la Providence fait une distinction entre les justes et les pécheurs.
A 1 égard des justes, elle peut se définir d'un mot : c'est une Providence paternelle. Le juste,