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Luc, XVI

DISTRIBUnON PROVIDENTIELLE DES BIENS, ETC. 79

par la grâce sanclifiante, est Tenfant de Dieu, et Dieu à son égard ne peut donc qu'être Père, — un Père qui veut à son enfant le vrai bien, la vraie vie, le vrai et définitif bonheur, mais qui ne dédaignera pas, quand elles seront sans danger, d'accorder à sa prière les consolations provisoires de ce monde, comme le père et la mère accordent à •leurs enfants des jouets inoffensifs ; mais ils refusent les jouets dangereux, et ils n'hésitent pas, quand le moment est venu, à leur faire un programme où les jeux cèdent la place à des tâches plus austères, parce qu'ils veulent, de leurs enfants, faire des hommes.

La Providence veut, des justes, faire des saints. Or l'épreuve est la grande école des saints, et la Providence ne peut pas vouloir en écarter toujours les justes.

Peut-il arriver que non seulement elle permette répreuve, mais qu'elle la leur ménage de parti pris, alors que Faction naturelle des causes secondes la leur aurait épargnée? — Oui.

Et d'abord quand les justes la demandent. Il y a des braves que leur sort retiendrait à l'arrière et qui demandent à partir pour le front. Il y en a, au front, qui réclament à leurs chefs les missions les plus dures et les plus périlleuses ; et les chefs les leur accordent, sans les garantir contre le péril ni contre la souffrance. Ces braves souffrent, et souvent ils meurent; et personne, pas même les orphelins et les veuves, n'accuse les chefs d'avoir été trop durs. Les victimes se sont ofiertes parfois pour laver dans leur sang de vieilles souillures;

plus souvent pour suivre les traditions de bravoure de leur famille, ou pour le salut des autres, ou pour l'amour de la France. Les mùnirs motifs d'expiation, de rédemption, d'amour, l'amour des hommes et l'amour de Dieu, le désir de suivre les traces de Jésus, inspirent à des cœurs vaillants la même prière ; et la Providence peut l'exaucer d'autant mieux que, si les victimes ne songent qu'à s'immoler, Dieu prévoit qu'elles vont faire leur âme plus belle et leur bonheur de l'éternité plus grand.

Mais à ceux qui ne réclament pas la souffrance ou qui la redoutent, la Providence peut-elle faire une part plus large que ne la mesurerait le jeu des causes secondes? — Oui encore. Les chefs en font autant pour des raisons d'ordre général, quand ils envoient au péril ceux qui resteraient plus volontiers à Tabri. Un père en fait autant pour des raisons de tendresse paternelle, quand il oblige son fils à des études, à des travaux, à des soins d'hygiëne dont il ne se soucierait pas. Une mère en fait autant quand elle applique sur la poitrine de son enfant un révulsif qui le fait pleurer ou quand elle appelle le chirurgien. Que le plaisir, que la satisfaction de nos aises ne soient pas le bien suprême de l'homme, qu'il faille à certains jours en faire le sacrifice, tout le monde le sait quand on n'a pas à discuter contre la Providence ou à se faire le complice de quelque passion. Ce sacrifice, la France vient de le demander à des millions d'hommes, et ils l'ont fait. Et s'ils ne l'avaient pas fait, ou seulement si, au moment de partir, sachant que c'était

le départ vers la souffrance et vers la mort, ils avaient hésité sur le seuil, les femmes elles-mêmes, les mères, les épouses, les fiancées, les auraient poussés par les épaules en leur criant : « Va te battre! »

On peut donc avoir des raisons de permettre, de souhaiter, de vouloir la souffrance à ceux qu'on aime, ou, pour mieux dire, de leur vouloir un bien assez nécessaire, assez grand, pour sentir que la souffrance ou la mort ne le payera pas trop cher.

C'est ainsi que peut aimer uae mère, c'est ainsi que Dieu a aimé son Fils. C'est ainsi que pai'fois il nous aime... Et s'il nous est donné, dans nos épreuves, de voir qu^elles sont une de ces marques d'amour, nous avons tous les droits de nous réjouir et d'espérer ; car Dieu sait tout d'avance et il est tout-puissant, et s'il modifie par un acte de sa Providence spéciale le jeu des causes secondes, pour nous mettre en face d'une épreuve qu'elles nous auraient normalement épargnée, ce n'est pas pour l'unique souci de nous faire souffrir, ni pour nous tendre un piège, c'est pour nous sauver ou nous sanctifier, pour nous arracher à la torpeur, à l'enlisement, à un péril qui menace notre âme, ou pour nous jeter de vive force à quelque grande occasion de mérite et de bonheur dont il prévoit que nous ferons notre profit ^

1. En efTet, sil peut, pour des raisons d'ordre général, laisser agir les causes secûiides, même quand il prévoit que, par notre faute, nous en abuserons, il est au moins improbable qu il en modifie le cours à dessein pour soumettre à une épreuve particulière une âme qui, en fait, n'en proiitcrait pas. La Providence vise au bien général de préfértMiee à un bien particulier, au

Vis-à-vis des pécheurs, il est clair que les raisons ne manquent pas à la Providence si elle a le dessein de les faire passer par l'épreuve, non pas, nous Tavons dit, d'une façon automatique et continue, mais de temps à autre, pour faire éclater sa puissance, pour atténuer certains scandales, pour donner au monde ou, du moins, aux pécheurs euxmêmes quelque grande leçon, pour secouer leurs âmes engourdies, pour les déprendre de la terre et leur faire regarderie cieP.

Mais pouvons-nous admettre qu'une Providence attentive leur ménage parfois plus de biens tem^porels, plus de satisfactions, que le jeu normal des causes secondes ne pouvait leur en offrir ? En fait, c'est le secret de Dieu; en droit, si l'on peut dire, cen'estpas impossible. Ces petits bonlieurs humains peuvent, en certains cas, être à leur manière des moyens de les raniener à la pensée et à Famour du devoir. Et puis, il y a des justes peut-être qui prient pour eux et que Dieu peut exaucer. Et enfin,

bien éternel de préférence à un bien temporel ; mais c'est au bien toujours quelle vise : or il ne parait pas quelle puisse avoir, au moins habituellement, dans Ihypothèse dont il sagit, une î aison digne d'elle pour intervenir, par une action immédiate, à \ encoîitre du plan général des événements.

1. Si Dieu « frappait maintenant tout péché dun châtiment manifeste, rien ne serait réservé, selon nous, au dernier jugement ; et d'autre part, si tout péché échappait aujourd'hui aux pom-suites éclatantes de la justice divine, on ne croirait point à la Providence » (Saint Augustin, Cité de Dieu, 1. I, ch. viii, traduction de Moreau, p. lo, sq).

Ces " poursuites éclatantes » ne sont pas rares dans l'Ancien Testament, depuis Ca'in jusqu'à xVntiochus. Elles ne sont pas rares non plu? dans Ihistoire, bien qu il ne soit pas toujours facile de définir la part qui revient aux causes secondes et celle qu'y superpose l'action immédiate de Dieu.

il y a peu de pécheurs, sans doute, qui n'aient à leur actif quelques bonnes actions. S'ils en ont perdu le mérite, Dieu en a conservé le souvenir; s'ils n'ont plus le droit de compter sur la récompense, y ayant renoncé, Dieu garde le droit de leur en tenir compte ; et s'ils doivent en définitive perdre le ciel, la justice n'exi<çe pas. mais n'empôche point de façon absolue qu'ils recueillent sur la terre quelque récompense, telle qu'ils Font ambitionnée, va?ii vanam.

Et voilà pourquoi quand on voit un pécheur à qui tout réussit, il y a lieu de trembler pour son avenir éternel.

Si pour le juste rien ne justifie mieux l'espoir que ses épreuves inexplicables, pour le pécheur rien ne doit inspirer plus de crainte que ses inexplicables succès.

Car, s'il est difficile de voir clair dans l'action immédiate de la Providence, parce qu'elle a ses raisons dans les deux mystères de la liberté de l'homme et de la liberté de Dieu, il y a deux choses qui sont sûres, l'une par la plus éclatante des expériences, et c'est que la justice n'est pas de ce monde, l'autre par la raison la plus évidente, par les exigences les plus absolues de la nature humaine et de la nature divine, et c'est que la justice doit avoir le dernier mot.

La justice n'est pas de ce monde. Rien n'est plus

clair. Et les terribles événements qui se déroulent sous nos yeux donnent un relief colossal à cette expérience de tous les temps. Les ruines, les mutilations, les douleurs, si elles s'expliquent par leurs causes, par le jeu des forces mécaniques et des volontés libres, ne sont pas distribuées au prorata des fautes commises et des responsabilités encourues.; mais, dans bien des cas, plutôt en sens inverse : les victimes ont souffert plus que les bourreaux : la Belgique fidèle au devoir et à Fhonneur, plus que 1 Allemagne félone ; la Pologne plus que rOural; la Serbie plus que les Bulgares ou les Grecs: les Arméniens plus que les Turcs. Môme si nous avons mérité un châtiment, cette guerre n'est pas le châtiment qui peut nous faire quittes avec la justice, ni faire la justice quitte avec nous ; car elle passe comme l'ouragan que soufflent des forces aveugles, et qui broie au hasard, du même geste indifiérent, les innocents avec les coupables.

En plus ou en moins, c'est toujours ainsi, depuis qu'il y a des hommes. Nous avons dit pourquoi : les forces aveugles ne se soucient pas de la justice, les libertés humaines s'appliquent souvent à la violer, et l'action directe de Dieu ne vise pas, en ce monde, à la rétablir. Si les lois sociales, biologiques, psychologiques, apportent bien souvent des compensations inattendues, et font aux justes la part plus belle qu'aux pécheurs, ce n'est pas toujours, ni d'une façon adéquate ; et il suffirait d'une exception ou d'un déhcit pour faire échec à la justice nécessaire. Ou même la principale compensa-

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tion (jiie trouvent les justes,, c'est précisément l'attenle de cette juslice intégrale qui doit venir à son heure. Il faut qu'elle vienne, et que cette attente ne soit pas trompée.

En somme, l'ordre réirnait dans le monde, tant que l'homme n'y est pas apparu. 11 y règne encore quand Thomme ne s'en mêle pas. Les lois mécaniques portent avec elles leur correctif. La loi de la pesanteur, par exemple, se charge d'apaiser les tempêtes qu'elle a soulevées, et les tempêtes ellesmêmes font de Tordre : elles hrassent et assainissent l'air que nous respirons.

Il n'y a que l'ordre moral qui ne se maintient ni ne se répare tout seul. Il y a une loi, une seule, qui peut introduire dans le monde des désordres que toutes les autres lois ne sufiîsent pas à réparer : c'est la liberté de l'homme. Elle peut perpétrer des injustices, des ignominies, contre lesquelles le monde crie vengeance, mais qu'il ne venge point. Elle peut accepter des sacrifices, elle peut accomphr des merveilles de dévouement, de vertu, d'héroïsme, nue le monde ne suffirait pas à payer et que d'ailleurs, trop souvent, il ignore ou il dédaigne.

C'est donc que ce monde et toutes les lois de ce monde no suffisent plus quand l'homme y apparaît; c'est que la terre, si elle est le lieu et le temps oii le mérite s'élabore, n'est pas celui où il se sanctionne ; c'est qu'elle est la scène oii se déroule le premier acte du drame de la liberté, mais que le dernier acte, celui où le drame se dénouera dans la pleine justice et dans la splendeur définitive de

bO LA PROVIDENCE ET LA GUERRE

l'ordre triomphant, aura besoin d'une autre durée et d'un autre décor.

La Providence qui a pour dessein de faire Tordre, n*a pas oublié de le mettre précisément au point qui importe le plus et qui donne sa raison d'être à toute la création. L'homme comme le reste, plus que le reste, sera ordonné. Il ne Test pas encore. Il le sera. Il n'j- a pas la place en ce monde et il n'y a pas le temps de le faire avec la précision, avec Tampleur, avec la magnilicence qu'il faut y mettre. Si nous voyons le mal l'emporter sur le bien, c'est que nous ne regardons pas assez longtemps. Il faut attendre le dernier acte avant de juger le drame, et la sentence avant de juger le

« Il faut attendre! »... L'homme ne sait pas attendre parce qu'il a toujours à craindre que la force ou le temps ne lui échappe. L'impatience est un signe de faiblesse. Dieu est patient parce qu'il est fort. Il ne se hâte point parce qu'il est éternel. Il a attendu des centaines d'années pour donner aux Hébreux la Terre Promise * , des milliers d'années pour envoyer au monde le Rédempteur, des milliers de siècles pour aménager la planète et la rendre habitable. Pour rendre sa justice, il prend son éternité, comme les sages prennent leur temps ^.

1. oous Josué. La promesse avait été faite à Abraham, Gen., XIII, 7.

2. C'est une pensée d'Arthur de Gravillon. — S'il est permis d'empruntex" une comparaison à la mécanique, on peut •constater que, dans la formule e = vt, la vitesse v est d'autant moins importante que le temps < dont on dispose est plus considérable.

Mais, là, ce sera le moment, toute chose sera réglée et le juste aura son compte comme le pécheur : Jiistum et impiîim judicabit Deiis, et tempiis omnis rei erit^. L'un et l'autre auront eu le loisir de fixer leur choix et de donner leur mesure ; et le choix qu'ils auront fait leur sera reconnu ; la mesure qu'ils auront donnée leur sera rendue. Ceux qui ont cherché Dieu le trouveront; ceux qui lui auront tourné le dos ne verront jamais sa face.

Le péché, dans la vie présente, a deux aspects : l'un qui est le mal de l'âme, et l'autre qui est un bien de ce monde ; mais les hiens de ce monde restent en ce monde; et l'âme du pécheur, en passant le seuil de la mort, emportera ses souillures, qui ne trouveront plus, de l'autre côté, le sang du Calvaire pour y être lavées. Or, rien d'impur ne peut entrer au ciel, et le ciel ne sera donc pas pour les pécheurs.

Le ciel, c'est Dieu vu face à face, c'est l'infini possédé, c'est l'amour et le bonheur sans nuage, sans limite et sans déclin. C'est le bien dans sa plénitude.

Le bien, en effet, c'est ce qui conoient. Et il n'y a que l'infini, il n'y a que Dieu possédé qui convienne pleinement à l'homme, qui réponde à toutes ses aspirations, à toute sa puissance et à tout son besoin d'amour et de bonheur. Et il n'y a donc en définitive que lui qui soit le vrai bien de l'homme. Jl sera le lot des justes.

Mais s'il n'y a qu'un bien, il n'y a qu'un mal.

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