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CHAPITRE V

LA PROVIDENCE ET LE iMAL

— S'il y a une Providence, d'où vient le mal?

— Et s'il n'y en avait pas, d'où viendrait le bien? Or, il y a du bien aussi dans le monde; et c'est lui qu'il faut dabord expliquer. Le mal ensuite s'expliquera tout seul. Pourquoi ? Parce que c'est le bien qui explique le mal : le mal n'est que l'abus ou l'inconvénient accidentel d'un bien^

— Le bien peut-il avoir des inconvénients ?

— Oui. Non pas sans doute l'idée de bien ni le bien infiniiç.^ qui n'est que bien et ce qui est tout le bien, n'a pas d'inconvénient ^ Mais les biens concrets que nous rencontrons dans le monde, tous

4. Le mal serait indéfinissable, impensable, impossible, s'il n'y avait pas de bien. Une se comprend, en effet, et ne se définit que par opposition au bien ; il est essentiellement une -privation; mais toute privation suppose un sujet privé, un sujet positif et donc quulque chose de bien, une réalité existante, et qui doit avoir une cause .

t. L'idée abstraite de bien exclut de son concept tout inconvénient, parce quelle n'exprime que ce qui répond aux teudanees, que ce qui convient. Le bien concret inOni étant ce qui convient parfaitement à toutes les tendances, exclut de même tout inconvénient toute disconvenance), mais inclut en outre toute réalité harmonieuse. Le mal étant le contraire, la privation du bien, ne trouve donc aucune place ni dans la réalisation du bien total ni dans la conception du bien abstrait.

ces faits et toutes ces choses dont nous disons que c'est pour nous un avantage, un intérêt, un plaisir, uue satisfaction, peuvent avoir des inconvénients, et ils en ont. Et la raison en est qu'ils ne sont pas infinis ; et nous, pas davantage.

Si l'iiomme était infini, il se suffirait à lui-même. Mais il ne l'est pas; et devant sans cesse demander à d'autres un complément de son ôtre, il lui reste toujours, quel que soit en ce monde le lot qu'il détienne, beaucoup à désirer ou beaucoup à craindre \ Si les biens dont il s'empare étaient infinis, ils répondraient à tous ses besoins. Mais ils ne le sont pas; ils sont mesquins, et en donnant satisfaction à certains désirs, ils en laissent d'autres inassouvis ou violentés; ils ont un revers, et ils peuvent, selon la face qu'ils nous présentent, nous caresser ou nous meurtrir; ils changent et nous changeons, et ce qui fait la joie d'aujourd'hui peut faire le dégoût du lendemain; ils sont limités, on se les dispute, et le succès de l'un fait l'insuccès de l'autre.

La victoire, la bonne victoire française que nous espérons aura ses inconvénients,... pour l'Allemagne, dont elle sera la défaite; les sports qui nous ravissaient quand nous étions jeunes, n'ont aucun attrait quand nous sommes vieux ou malades ; la pluie qui fait la joie du cultivateur,

1. Les désirs de l'homme sont infinis (quant à leur objet, tantôt dans le sens plein, tantôt en ce sens qu ils vont indéfiniment au delà de ce qu'il possède) : mais non sa nature ni son pouvoir. Et le poète a été bon philosophe, quand il a dit de Thomme :

Borné dans sa nature,, infini dans ses vœux.

incommode le touriste sur sa montagne et le soldat dans ses tranchées; la loi qui fait l'eau se congeler, alimente avec la neige des cimes les sources qui fécondent la plaine, mais elle précipite la grêle qui ravage les moissons; le feu qui nous échauffe est aussi le feu qui nous brûle; la science qui, de sa baguette magique, a fait jaillir tant de merveilles, est aussi la fée malfaisante à qui Ton doit les gaz asphyxiants, les obus incendiaires, les torpilles et tous les « progrès » qui ont fait celte guerre particulièrement atroce; la fortune a ses avantages, mais elle entraîne bien des soucis et elle donne bien de mauvais conseils: la renommée chatouille Tamour-propre, mais elle le menace pour le moindre écart, qui sera crié aux quatre vents; l'exercice du pouvoir a ses charmes,, mais il a ses risques et ses déboires ; et s'il est un moyen puissant pour l'ambitieux qui veut dominer ou pour le patriote qui veut servir son pays, il est un obstacle pour le père de famille ou l'homme de science dont il dévore les loisirs, ou pour Thomme fatigué qui ne trouve plus de repos; une éducation raffmée, des sens délicats, un organisme vibrant, une âme ardente et sonore, sont la source de bien des joies, mais enfantent aussi bien des douleurs; la vertu elle-même, si elle donne les joies les plus hautes, a ses inconvénients qui sont des sacrifices ; le vice lui-même a ses attraits, mais il a son revers et ses suites, et en voulant mordre à Tappât on avale l'hameçon; l'amour lui-même se chitlVe par profits et pertes, fût-ce l'amour d'une mère pour son fils : il lui fait l'angoisse plus vive si un péril le guette,

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et la douleur plus cruelle si la mort le prend; et la mort elle-même n'est que rinconvéniont de la vie, quand cette vie, composée d'éléments divers, est par là sujette à décomposition.

Et ainsi de tout. Tous les êtres qui nous entourent, parce qu'ils agissent, peuvent, en certains cas, gêner notre action; toutes les lois, qui sont la beauté de ce monde et nous permettent d'y vivre, peuvent, un jour ou l'autre, nous tuer; tous les plaisirs qui nous enchantent, même les plus nobles, peuvent par contre-coup nous amener la douleur. Ces plaisirs, ces lois, ces êtres, tous ces biens ont ainsi leurs inconvénients. N'étant pas infinis, ils ont une limite par où ils peuvent nous faire sentir leur insuffisance; et parce qu'ils ont une limite, ils ont un revers par où ils peuvent contrecarrer nos désirs \

Voilà une première source de nos maux.

Et en voici une autre au dedans de nous, plus abondante encore et plus amère : les abus de notre liberté.

La liberté aussi est un bien : c'est par elle que nous pouvons mériter le ciel; mais c'est par elle

1. Le bien est une convenance. Seul le bien infini est la convenance totale, qui exclut donc tous les maux. Le bien partiel ne convient qu à une partie de l'être et de l'activité ; et parce qu'il ne convient qu'à une partie de l'-Hre, il peut, non seulement ne pas conienir, mais disconvenir à une autre partie et au tout : Le verre d'absinthe, par exemple, convient à la gorge du buveur mais non point à son estomac ni à sa vie morale.

que nous pouvons le perdre. Le péché qui le fait perdre, le mal moral, le plus grand de tous les maux, est un produit de la liberté. Si grand que soit ce mal et quel que soit le prix dont il faille, un jour ou l'autre, le payer, le pécheur ne peut s'en prendre qu'à lui. S'il a péché, c'est qu'il l'a voulu.

Mais les maux physiques sortent aussi en foule de l'abus de notre liberté. Nous sommes libres comme des hommes et non pas comme des dieux. Dieu veut, et les choses sont ce qu'il les a voulues; l'homme pose des conditions, et les choses se font d'après leurs lois. Et si la loi morale ne se venge pas en ce monde, la biologie se venge, le bon sens, la prudence, l'hygiène, la chimie, la mécanique, toutes les lois de la nature se vengent quand on les viole. Si vous sautez dans le vide, la loi de la pesanteur vous ressaisit et vous écrase ; si vous laissez vos terres en friche, vous n'aurez pas de moissons; si vous gérez mal vos affaires, vous risquez la ruine; si vous gaspillez votre fortune, votre réputation, votre santé, votre vigueur dans l'orgie, vous ne les aurez plus, ni pour en jouir ni pour les transmettre à vos héritiers. Bref, nous sommes libres de semer les causes, mais il nous faut alors récolter les effets; nous sommes libres de croquer l'appât, mais alors il faut avaler l'hameçon.

Et avec les fruits de notre liberté nous avons souvent à cueillir ceux de la liberté des autres. 11 y en a de doux, il y en a d'amers. Nous avons déjà vu à quel point nos parents et toute la lignée de nos ancêtres ont influé en bien ou en mal sur la rn'-"-' de fonds de notre vie.

Et en môme temps que de nos aïeux, nous sommes solidaires de notre milieu, de notre patrie, du point de l'espace que nous occupons et du moment de l'histoire, et de toute l'histoire et de toute rhumanité.

Les tempêtes soulevées par le déplacement d'une couche d'air chaud sur la mer des Antilles, viennent déferler sur nos campagnes : de même, un geste de la liherté peut se répercuter à des siècles et à des milliers de lieues de distance. La décision, bonne ou mauvaise, déclenche les actes. Ces actes tombent dans la malière; et parce que la matière est inerte, elle reçoit et elle transmet tous les contrecoups à travers l'espace et à travers le temps. La révolte de Luther pèse encore sur Torientation de l'humanité. Un mot du Kaiser, un peu d'air remué avec ses lèvres et vibrant aux oreilles de son état-major, a suffi pour déclencher de proche en proche la formidable machine de guerre qui tient la moitié du monde sous le pressoir.

L'esprit est libre, la matière est fatale. L'homme est matière et esprit. Matière, il peut subir tous les contre-coups de la matière; il est solidaire de ses aïeux et de ses contemporains, de tous les êtres de la nature et de toutes leurs lois. Esprit, il est libre non pas de supprimer toutes les solidarités qui l'environnent, mais de s'en servir ou de s'y asservir; non pas d'éviter tous les maux de ce monde, mais d'en faire la monnaie dont il achètera l'unique bien nécessaire; non pas de trouver le paradis sur la terre, mais de le chercher où il se trouve et d'y parvenir. Il le peut; quelles que soient,

autour de la barque qui porte son destin, ia houle des flots ou la violence des vents, il peut tenir le gouvernail, et, à travers toutes les fatalités qui l'enveloppent, conduire sa barque vers le port.

Liberté et solidarité^ : voilà le double rythme de la vie humaine et les deux pôles autour desquels se déroule toute Ihistoire. Liberté et solidarité, voilà aussi, nous l'avons déjà vu, les deux canaux par où la Providence fait passer, pour une large part, les biens qu'elle nous destine; mais ces biens peuvent avoir des inconvénients et l'homme peut abuser de la liberté; et c'est de là, de ces inconvénients et de ces abus, que vient le mal.

— Mais, direz-vous, la Providence ne pouvaitelle pas, dans ces deux cas, empêcher les fuites, filtrer le bien et arrêter le mal?

— Essayez. Supposons que Dieu vous confie sa toute-puissance. Profitez-en pour purger le monde de tous ses maux.

— Je commencerai, direz-vous, par en bannir le mal moral, le péché. Il vient, nous l'avons dit, de l'abus de ia liberté. Supprimons la liberté : elle n'abusera plus.

— Le moyen est radical. Mais prenez garde ! Vous

1. Nous prenons solidarité non pas au sens moral mais physique, pour exprimer non pas un principe mais un fait, pour désigner d"un mot l'interdépendance des êtres de lunivers constituée par le déterminisme des lois qui le régissent.

supprimez l'usage en même temps que l'abus. Vous supprimez le bien avec le mal. la vertu avec le vice, le mérite avec les risques, et donc le ciel avec Tenfer. Vous supprimez l'homme aussi. Pourquoi? Parce que, tant qu'elle n'est pas en face de l'infmi vu dans sa réalité concrète — ce qui n'arrivera qu'au ciel, — la raison, dès qu'elle réfléchit, aperçoit à tous les choix qu'elle envisage du pour et du contre, des motifs d'aimer et de haïr, de dire oui et de dire non, et, par le fait même, elle engendre la liberté. Il n'y a donc qu'un moyen de supprimer la liberté, qui est de supprimer la raison. Mais alors, du même coup, vous supprimez l'homme, pour ne plus laisser vivre dans le monde que la brute.

— Eh bieni direz-vous, je supprimerai la tentation. L'homme n'éprouvera plus aucun attrait vers le mal. Il pourra, dès lors, rester libre sans péril : il ne se servira de sa liberté que pour marquer jusqu'où il veut monter dans la vertu.

— Ce serait un monde charmant; mais prenez garde! Vous supprimez l'animal dans l'homme et vous en faites un Dieu. Animal raisonnable, il doit se conduire avec sa raison qui lui impose la morale; mais il a des sens, et les sens font leur métier qui est d'aimer le plaisir et de fuir la douleur, sans se préoccuper de la morale qu'ils ne connaissent pas. Et lorsqu'ils réclament un plaisir que la morale interdit ou répugnent à une douleur qu'elle impose, c'est la tentation qu'ils installent au cœur de l'homme. Pour les mettre dans l'impossibilité de jouer ce rôle, il n'y a,jm-ua.4iioven qui est de

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les supprimer, ce qui fera de Thomme un pur esprit. Mais l'esprit à son tour peut nous induire en tentation : il a tenté les anges ; il ne suffirait donc pas de faire de nous des anges, il faudrait en faire des dieux. Mais il ne peut y en avoir qu'un et la place est prise.

— Eh bien, direz-vous, au lieu de supprimer la tentation dans le cœur de l'homme, supprimons-la dans les choses. Renvoyons au néant tout ce qui peut nous tenter.

— C'est fort bien; mais prenez garde et faites votre compte 1 Savez-vous ce que vous allez biffer de l'existence? Pas moins que tout; car tout peut tenter l'homme : l'argent, la nourriture, la boisson, l'art, la littérature, la science, le plaisir, la douleur, son corps, son esprit, lui, les autres, tous et tout. Et de fait, il a abusé de tout pour pécher, même de Dieu. Il y a des hommes qui blasphèment Dieu. Allez-vous tout abolir, tout engloutir dans le néant?

— Eh bien, direz-vous, ne supprimons rien. Que l'homme soit matière et esprit, qu'il soit libre, qu'il puisse choisir entre le bien et le mal, puisqu'il le faut; qu'il fasse le mal, s'il le veut; mais qu'il n'en souffre pas en ce monde! C'est bien assez de l'autre pour l'en punir.

— Qu'il n'en souffre pas 1

Croyez-vous que ce soit simple, et que le monde en serait plus beau? Vous allez voir : d'abord, n'est-ce pas? pas de douleurs morales. Donc que les menteurs soient crus comme s'ils disaient la vérité; que les paresseux obtiennent, dans les

affciires. dans les concours, dans la science, le même succès que les autres; que les traîtres et les lâches portent la croix de guerre comme les braves; que les voleurs et les assassins soient tiaités avec tous les égards qu'ils désirent; que les Allemands ne perdent rien, malgré leurs mœurs de sauvages, dans l'estime des civilisés : sans quoi, ils souffriraient de ces humiliations, ils en auraient une douleur morale. Donc pas de remords de nos fautes, pas de repentir : ce sont des douleurs morales. La déception aussi en est une : donc pas de déceptions dans le vice; mais un enchantement perpétuel, la satisfaction adéquate de toutes les passions, même les plus viles et les plus folles ; le paradis au fond de tous les bouges... Oh! le joli monde! Et comme il mériterait bien la collection infuiie des miracles que tout cela suppose!

Pas de douleurs physiques, non plus, pour le pécheur. Donc que les gaz asphyxiants ne puissent pas se retourner contre leurs inventeurs; que la gloutonnerie ne donne plus d'indigestion; ni rivresse, des nausées; que la débauche n'entraîne plus de maladie; que l'argent dépensé mal à propos se retrouve intact dans le porte-monnaie : faute de quoi, il pourrait manquer pour acheter du pain, et la douleur pourrait suivre le péché. Mais si la nature elle-même doit ainsi encourager le vice, la société sans doute n'aura plus le droit de le punir; car la punition, c'est de la douleur : donc supprimons la police et laissons passer en franchise les voleurs, les assassins, les anarchistes,, tous les amateurs du couteau, du revolver et de la dynamite.

— Mais non, direz-vous : ce serait la fin du monde. Laissons aux pécheurs la carte à payer : tant pis pour eux ! Ils Tont voulu. Au surplus, le vice abonde déjà malgré les risques, et, véritablement, il n'est pas besoin de rencourager. Mais que les conséquences du péché retombent sur les pécheurs, et que les innocents, du moins, n'en souffrent pas! Ce n'est pas juste qu'ils payent pour les autres.

— Non, ce n'est pas juste; et c'est pourquoi, quand ils ont payé, il faut une justice qui les rembourse, qui apure tous les comptes et rende à chacun tout son dû. Mais cette justice n'est pas de ce monde; et nous avons déjà vu que, passagers d'un même navire, nous sommes solidaires les uns des autres, pour les maux comme pour les biens. C'est un fait, et c'est la nature qui le veut. Comment ferez-vous pour corriger là-dessus la nature, pour que la Belgique ne soit pas envahie quand les Allemands l'envahissent, pour que les victimes ne meurent pas quand les assassins les tuent, pour que les martyrs ne souffrent pas quand le bourreau les torture, ni les persécutés par les persécuteurs, ni l'épouse innocente par l'infidélité du coupable, ni les enfants par l'abandon ou par la mort de leur mëre? A moins d'être seuls sur la terre, nous devons compter avec les autres, et nous restons vulnérables aux contre-coups de leur liberté.

Mais alors même que vous trouveriez une recette pour vous mettre à couvert de ces contre-coups et

pour supprimer en vous toute douleur, je vous crierais : Prenez garde! Le remède risque d'être pire que le mal.

La douleur, même au seul point de vue de la vie ori^anique, a son rôle nécessaire : c'est la sentinoîle qui signale le danger. Sans elle, nous ne saurions pas nous défendre. Si vous avez trop froid ou trop chaud, si vous vous brûlez, si vous êtes malade, si un assassin vous frappe, vous ne sentirez plus rien, mais vous en mourrez. Si vous mangez trop ou pas assez, vous n'en souffrirez plus, mais vous mourrez d'indigestion ou vous mourrez de faim. Les petits enfants ne crieront plus, ne pleureront plus : quelle joie pour les mères! Mais elles ne devineront plus ce qui leur manque, et elles ne sauront que faire pour les empêcher de mourir.

Et comment obtiendrez-vous ces beaux résultats? A m.oins de perpétuels miracles, il n'y a qu'un moven de ne pas sentir la douleur, et qui est d'être insensible^; mais alors, avec la douleur, c'est le plaisir qui s'en va; et, avec Thomme, c'est, en plus, l'animal qui disparaît de la terre; car toute la vie animale est menée par le double jeu du plaisir et de la douleur.

Et il en va de même pour toutes les lois de la

1 Ltj plaisir et la douleur sont liés à la conscience qu'on a dune partie de son activité, à la conscience de son moi (du moi expérimental). La conscience d'un moi harmonisé, dune harmonisation vitale, c'est le plaisir ; la conscience dune désharmonisation vitale, c'est la douleur. Pour que la douleur soit impossible, du point de vue psychologique, il faut, ou bien que toutes nos'tendances soient toujours harmonisées, satisfaites, ce qui est impossible en ce monde ; ou bien que la conscience de notre moi soit supprimée, ce qui nous ferait insensibles.

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nature. Elles ont des inconvénients accidentels mêlés à leur exercice; mais elles sont bonnes et, en règle générale, elles travaillent pour nous. La grêle sur les récolles, c'est un mal; mais si petit par rapport au bien d'où il résulte! Ce bien, c'est Teau et les lois qui la régissent. Si, par peur de la grêle, vous les supprimez, vous supjirimez la pluie et la rosée et la vapeur d'eau dans l'atmosphère et la sève dans les plantes et le sang dans les animaux et le plasma dans les cellules, et donc toute la vie sur la surface de la terre.

Les éclats d'obus déchirent les chairs de nos soldats. C'est beaucoup de mal, beaucoup de douleur, un inconvénient énorme d'un bien plus grand encore : la résistance de la matière, qui est le pivot ^n quelque sorte de toute action mécanique. En la supprimant vous supprimeriez toute activité dans la nature, depuis l'homme jusqu'à ratome\

La chute de Taviateur dont les balles ont désemparé Favion, encore un inconvénient et tragique. Mais la loi de la pesanteur qui le tue, en fait vivre d'autres par milliards. Sans elle, vous ne pourriez plus respirer l'air avec vos poumons, ni aspirer le sang avec votre cœur, ni tenir debout, ni toucher la terre sans être projeté dans Tespace par la force centrifuge. Que dis-je? Il n'y aurait plus de terre possible, ni de planète, ni de soleil, ni d'étoile ;

1. La sensation ni la pensée ne sont pas des actions mé.-aniques, mais elles eu dépendent, la sensation comme dune cause partielle, et la pensée comme dune condition nécessaire aussi longtemps que nous sommes en ce monde : nil in inteUecta quod prias non f'uerit in sensu.

et le monde devrait se réduire à un je ne sais quoi de plus dissous encore que le chaos ; car le chaos s'est organisé précisément parce que Dieu y avait mis la pesanteur.

Avouons que la tâche n'est pas commode qui consiste à corriger l'œuvre de Dieu. Si le généralissime nous offrait de nous passer son conmiandement, il est probable que nous ne nous sentirions pas à la hauteur. Ce n'est pas moins compliqué de gouverner le monde ; et si Dieu nous confiait sa Toute-Puissance, ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de la lui rendre, pour ne pas nous exposer à « faire des maliieurs ».

L'existence du mal, on le voit, tient à la nature de ce monde. Mais il n'empêche pas ce monde, malgré ses imperfections, de rester harmonieux. Le bien l'emporte, puisqu'il en constitue le fond. Le mal y éclate comme les dissonances dans un concert ; mais les dissonances se résolvent dans les mesures du temps ou dans celles de rElernité. Le bien, qui a le premier mot, aura le dernier aussi. Non seulement le mal en dérive, mais il y conduit. Non seulement il est la conséquence, mais il est encore la condition d'un bien plus grand ; de sorte que l'homme peut accepter les douleurs de ce monde, sans renoncer à son rêve d'infini bonheur, et Dieu peut permettre le péché sans renoncer à sa gloire.

La douleur en effet, apporte à riionime, avec un stimulant à Faction, avec la lumière sur sa destinée avec la pitié pour ses compagnons de route, avec l'occasion des vertus les plus belles et deshéroïsmes les plus hauts, l'expiation des fautes passées et une ample récolte démérites à moissonner pour le ciel ^ Cette guerre est atroce ; mais que de miasmes elle a balayés, que de chimères elle a dissipées, que de germes féconds elle a semés pour l'avenir, que de dévouements, que d'héroïsmes elle a suscités, que de vies banales elle a grandies, que d'âmes elle a sauvées et jetées, au travers de la souffrance, à Féternel bonheur ! Et ceci est définitif. Le reste, le temps l'emporte. Tout, en ce monde, même l'obstacle, même ou surtout la douleur, tout peut tourner au bien définitif de ceux qui le veulent : Biligentibus Deiim, omnia CGoperanlur in bomim^ et au regard de ce bien inefi'able de l'Eternité, toutes les douleurs du temps ne méritent plus d'entrer en ligne de compte : Non swii condignœ passiones hiijus temporis ad fiUuram gloriam quœ revelahitur in nobis^; si bien qu*on peut dire : La douleur, ce n'est, en somme, que du bonheur que nous ne comprenons pas encore.

Dieu peut permettre le péché — qui est, de tous les maux, le plus grand, le plus répugnant à l'ordre général, puisqu'il va contre la nature même de l'homme et de Dieu; il peut le permettre sans

1. C'est ce que nous avons montru dans En face de la douleur^ Paris, Beaucbesne, 191G.

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