Rom., YIII
laisser péricliter le but essentiel de la création, sans renoncer à sa gloire ; car il g-arde le moyen, par le repentir ou par le cliàtiment du pécheur, de restituer l'ordre violé et d'obliger ainsi le péché luimême à chanter sa gloire, la splendeur de sa miséricorde ou la puissance inévitable de sa justice.
La gloire de Dieu, c'est-à-dire la manifestation de ses attributs : telle est, nous l'avons vu, le but essentiel de l'action divine. Permettre à l'homme de mériter le ciel : tel est le point de vue de la Providence dans le gouvernement de ce monde. Or dans la joie ou dans les larmes, ce monde nous offre partout des mérites à moissonner; et le péché comme la vertu fait resplendir tôt ou tard la gloire de Dieu.
Les imperfections de ce monde ne sont donc en définitive que des ombres au tableau : et le tableau peut être signé du grand artiste : il porte sa marque propre de puissance, de sagesse, de justice et de bonté.
Il reste cependant quelques objections que nous n'avons pas rencontrées encore et que nous ne devons pas passer sous silence.
— Oui, peut-on dire, ce monde est harmonieux. Etant donné ce qu'il est, la douleur et le péché s'expliquent ; et Dieu triomphera du péché, comme l'homme, s'il le veut, triomphera de la douleur; mais l'homme aurait pu triompher à moins de frais, et Dieu en élargissant encore le geste de la bonté.
Et d'abord, il ne tenait qu'à Lui qu'il n'y eût pas de daiiinés. Il sait, lui qui sait tout, que tel être qu'il tire du néant se raidira contre tous les ordres qu'il lui donne et toutes les grâces qu'il lui destine, et qu'en défmi'iive, n'ayant pas voulu de la miséricorde, il viendra buter contre la justice. La justice doit être juste, c'est entendu; mais la bonté ne devait-elle pas laisser au néant cet être qui abusera de la vie ?
— Dieu n'est pas seulement bon, il est sage, et nous avons déjà vu que la bonté doit être réglée parla sagesse. Est-il sage de permettre au caprice de l'homme de poser des bornes à la puissance créatrice de Dieu? C'est donc le Créateur qui serait aux ordres de la créature ; c'est la créature qui, avant d'exister, dirait au Créateur : « Halte-là. Je te défends de créer. Prends tes mesures pour enchaîner la liberté de ceux qui voudraient être mes parents, ou pour en supprimer les résultats. Fais ceci et ne fais point cela : moi, néant, je commande : Dieu n'a qu'à obéir. » Et Dieu, pour obéir, sous prétexte d'être bon pour le coupable, devrait sacrifier les innocents. Car quel est celui d'entre nous qui ne compte pas quelque pécheur endurci dans la série de ses ancêtres ? Or, si Dieu avait dû laisser ce pécheur au néant, il y condamnait par le fait même toute sa postérité, il nous y condamnait tous. Nous qui voulons aimer Dieu, qui voulons le ciel, qui espérons le mériter, nous en aurions perdu le droit par le caprice d'un autre. L'Evangile donne la liste des ascendants de Jésus et de Marie ; ils ne sont pas tous des saints ; on y trouve des scélérats.
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Supposez qu'il y ait un damné parmi eux : il aurait donc suffi pour faire sommation à la bonté divine, 'l'avoir à le laisser dans le néant, lui et toute sa descendance; pour faii'e défense à Dieu de donner au monde Marie et Jésus ?
— Mais non, direz-vous, Dieu était assez fort pour vaincre, s'il l'avait voulu, l'obstination de la liberté. Il a des grâces en réserve oii il peut puiser el dont il peut augmenter la dose jusqu'au point où il sait d'avance que la liberté prendra parti contre le péché pour la vertu. C'est la seconde objection : Pourquoi Dieu tolëre-t-il le péché?
— La grâce, le mot le dit, est une faveur. Si Dieu la devait en justice, la grâce ne serait plus la grâce. Ll s'il devait par bonté la multiplier indéfiniment, jusqu'à la mesure où il plairait à l'homme de l'utiliser enfin, c'est l'homme,» ici encore, qui manœuwerait Dieu, et qui, pour comble, l'obligerait à dish ibuer ses faveurs à Tmverse de la justice et du bon sens, à les prodiguer surtout à ceux qui s'en montreraient le plus indignes. Nous-mêmes, nous croyons-nous obligés à répandre nos aumônes d'autant plus abondantes que nous voyons nos pauvres, au lieu d'en acheter du pain, les dépenser dans l'orgie? Devrions-nous leur donner indéfiniment au fur et à mesure qu'ils gaspilleraient nos dons, jusqu'à ce qu'enfin ils se décident à manger? Et s'ils pouvaient compter que cette manne sera inépuisable aussi longtemps que dureront leurs vices, trouveraient-ils dans cette assurance un motif pressant de se corriger? Et de même, si les hommes savaient qu'en dépit de leurs lâchetés, de
leurs mauvais vouloirs, des périls où s'ils s'engagent de gaielt' de cœur, Dieu veillera pour écarter le mal toujours ; s'ils savaient que, par le fait même de leur existence dans la vie, ils sont sacres pour le ciel, qu'ils tiennent Dieu à leur merci, qu'il ne peut plus leur échapper, quel idéal se donneraient-ils? quel souci du bien? quelle hâte d'utiliser les jours qui passent, de faire effort pour dominer leurs mauvais penchants, pour se créer de fortes habitudes? Quel stimulant resterait-il à la vertu ? Oh serait l'intérêt d'une lutte où l'on saurait d'avance que les lâches et les braves sont également sûrs de la victoire? Où seraient les héros? Où seraient les saints? Que pourrait bien être la richesse morale d'une telle humanité? et quelle pauvre gloire elle donnerait à Dieu !
— Soitî direz-vous. La Providence ne sauraitêtre tenue à rendre tout péché impossible ni à écarter le châtiment de tous les pécheurs ; mais elle pouvait, avec la double ressource de ta science qui sait tout et de la puissance qui peut tout, en diminuer le nombre. Si le miracle ni la ^i-êiCe ne doivent pas se substituer perpétuellement à la loi, ils pourraient cependant faire plus large, dans l'humanité, la part de la vertu et du bonheur. Ou même, puisque les lois de ce monde comportent tant de contre-coups. Dieu ne pouvait-il pas en imaginer un autre, taillé dans une autre substance, bâti sur un autre plan, aménagé avec d'autres lois ? Quelles lois ? Quel plan? Quelle substance ? Quel monde? Il est fort pos&ible que nous n'en sachions rien : notre intelligence est courte. Mais la sienne est
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infinie, et sa puissance : elle pouvait choisir parmi tous les mondes possibles, et il y en a en foule qui auraient mieux valu que le nôtre. Ce monde est harmonieux, il est bon oui : mais Dieu n'était pas embarrassé pour le faire meilleur. Et, le pouvant, pourquoi ne Ta-t-il pas fait? Cela ne dépose point contre sa justice, c'estentendu;maisn'est-cepas une objection, et grave, contre sabonté ? Cette bonté, si elle ne va pas jusqu'au bout de son pouvoir et jusqu'au bout du possible, comment est-elle infmie?
Voilà de toutes les objections, la plus forte peutêtre, ou du moins la plus troublante.
Si elle est troublante, c'est qu'elle contient quelque chose de trouble. Portons le débat dans la lumière, loin du sentiment, devant la raison froide. C'est elle seule qui voit clair.
Toute la force de l'objection est dans cette idée que la bonté de Dieu, pour être infmie, doit aller jusqu'au bout de son infini pouvoir.
Eh bien, non. La cause ne s'épuise pas toujours dans son effet. Vous ne parlez pas aussi fort et aussi longtemps que vous en êtes capable ; vous n'achetez pas, dans un magasin, tout ce que vous seriez à même de payer ; vous ne donnez pas au pauvre qui vous tend la main tout l'argent de votre bourse, ni à votre fils qui vous demande une somme pour ses menus plaisirs, toute votre fortune. Et il se peut fort bien que vous ayez, pour mettre des bornes à l'expression de votre bonté ou de votre pouvoir, d'excellentes raisons auxquelles la sagesse ni même la bonté ne sont étrangères. Dieu aussi peut avoir les siennes.
Il les a. La cause infinie, encore moins que nous, n'est pas tenue de donner dans tous ses actes la mesure de son pouvoir. Non seulement elle n'est pas tenue, mais il lui est impossible de s'épuiser dans son effet. Elle s'y est épuisée une fois, d'un seul coup, pour toujours : il en est résulté les trois personnes divines. C'est fini : toutes les places sont prises. Dieu ne peut plus produire que des êtres créés, et nul Titre créé n'est égal au Créateur; nul donc ne peut être infini. Tout est infini en Dieu; mais en dehors de lui, nulle de ses œuvres ne peut m l'être, pas plus celles de sa bonté que celles de sa puissance. Sa puissance, sa bonté, comme sa sagesse ou sa justice, comme toutes ses perfections sont infinies; mais précisément parce qu'elles sont infinies ; inépuisables, nulle de leurs œuvres extérieures ne les épuise et ne les mesure.
Un monde infini, parfait de tout point, est donc essentiellement impossible. Or c'est ce monde impossible que l'objection réclame. Supposons, en effet, que Dieu, pour répondre à votre désir, vous donne un monde dix fois, cent fois, mille fois meilleur que le monde actuel, votre objection restera tout entière : « La puissance de Dieu n'est pas épuisée ; elle peut faire mieux encore. Et le pouvant, pourquoi ne le fait-elle pas? » Pour que ces pourquoi se taisent, pour que l'objection tombe, un seul moyen reste ouvert : il faut que Dieu aille jusqu'au bout de son pouvoir et nous donne un monde infini ^
■• C'est la remarque de X. Moisant, dans le. Revue pratique d'Apologétique, n° du lo avril 1910, p. 90.
Or, un înonde infini, ce sont deux mots qui hurlent d'être accouplés ensemble : un monde est uRe chose créée, qui est nécessairement une chose finie. Un monde infini a la mémo signification qu'un cercle carré. Et puisque c'est cela que Tobjection réclame, elle peut bien flatter le sentiment, mais elle va tout droit contre la raison.
Et elle réclame autre chose encore : Ce que vous demandez pour le monde, chacun des êtres qui le composent peut le demander pour lui. Vous aussi, moi, tous les hommes, et tous les animaux et tous les êtres, nous tenons ce que nous sommes de la bonté divine ; et- si cette bonté doit aller, quand elle donne, jusqu'au bout de son pouvoir, eh bien, nous n'avons pas notre compte, nous devons réclamer davantage : les brins d'herbe d'être des peupliers, les huîtres d'être des aigles, les hommes d'être des anges. Et encore n'est-ce pas assez. Ce ne sera jamais assez, tant que le don ne nous égalera pas au donateur, tant que tous les êtres créés, finis et nés dans le temps, ne seront pas des dieux, incréés, éternels et infinis.
Les conséquences jugent les principes. Le principe invoqué mène à la contradiction pure : c'est donc qu'il la porte dans ses flancs, et qu'en dépit de ses apparences, il n'est pas digne de notre raison.
Et de fait, ce n'est pas dans le moyen que l'être bon et sage donne toute sa mesure, mais avant tout dans le but oia il vise. Or nous savons que le but de la Providence est d'offrir à l'homme de mériter Dieu. Voilà bien, dans le don de lui-même,
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le ion infini de l'infinie bonté. Si Thomme ne peut pas se contenter à moins, il ne peut pas imaginer plus. Le don parfait qu'il réclame, c'est au but qu'il le trouvera. Le monde n'est pas le but : c'est pour cela que Dieu n'a pas eu besoin de le faire parfait. Il est un moyen : et le moyen est parfait. comme tel, pourvu qu'il réponde bien à son but. La planche d'opération n'est pas un lit parfaitement moelleux ; ni le bistouri, un jouet ravissant ; ni l'usine ou la tranchée, des salons très confortables; ni les sous-marins, ni les tanks; mais ils peuvent être des moyens parfaits dans leur genre. Ce n'est pas parce qu'ils font souffrir qu'ils sont parfaits, et ce n'est pas — du tank au bistouri — en vue de la souffrance qu'ils ont été construits ; mais, fût-ce à travers la souffrance, en vue du but. Les tanks pourraient-ils, sans compromettre le but, être un peu plus confortables? Peut-être, et les ingénieurs pourraient nous dire pourquoi ils n'ont pas fait à cet égard le meilleur tank possible : il est probable qu'ils nous donneraient de bonnes raisons. Ce monde pourrait-il, sans être inférieur comme moyen, sans compromettre le plan de Dieu sur l'humanité, être plus confortable? Peut-être, et s'il ne l'est pas davantage, Dieu pourrait nous en dire les raisons ; car il y en a. Mais il ne nous les a pas dites. Nous n'avons pas besoin de les savoir : nous savons qu'elles ne peuvent être que bonnes, étant divines ^
1. Dans l'année 1772, Turenne et son armée fur^jent envoyés dans l'Allemagne du Nord pour combattre Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg. On était au cœur de l'hiver, et les
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Mais, si nous ne pouvons pas les savoir, nous pouvons essayei" de les deviner. C'est ce que nous ferons dans le chapitre suivant. Nous proposerons notre hypothèse. Le lecteur sera libre de la trouver inutile ou étrange : ce ne sera qu'une hypothèse ; mais nous en donnerons les raisons, et peut-èlre pourra- 1- on la trouver plausible, aT)aisante et belle...
niaiches par des routes difficiles étaient pénibles et fatigaulcs. Un jour que les troupes traversaient un profond marécage, de jeunes soldats se plaignirent ; mais les anciens leur répliquèrent : « Soyez sûrs que Turennc... est notre père et ne nous aurait pas fait endurer une pareille fatigue s'il n'avait en vue quelque grand projet que nous ne pouvons saisir. » (Samuel Smiles, le Caractère, tiaduct. de Deshorties de Beaulieu, Paris, rion, 2° édit., 1886, p. 19.)