‹ La Providence et la guerreChapitre 37 sur 83 · Cauly, ouvr. cité, 215 sq · texte numérisé non relu

Cauly, ouvr. cité, 215 sq

6. Dans Eo:position du dogme catholique. Carême 1889. Paris, Lethielleux, 9« édit., sans date (1901), 102» conférence, p. 276-

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bilude de (i(.'guiser sa croyance, puisqu'elle Timpose à ses iidèleset veut qu'on la proclame. Alors, recueillez doue Técho de sa voix, fouillez l'histoire, lisez son bullaire, et faites-nous voir ; citez vos textes.

En général, s'ils ont des textes embarrassants, ils les citent sans se faire prier. S'ils n'en ont pas, il arrive qu'ils en imaginent ; ils en citent quand ils parlent du Concile qui aurait dénié une âme à la femme, uu du pape qui aurait excommunié une comète, ou de vingt autres histoires qu'ils nous content périodiquement. Ils donnent leurs références. Si on va voir, il n'y a rien ou il y a le contraire. Mais sur mille lecteurs, combien sont-ils qui voudront vérifier? Et les anecdotes ainsi lancées font leur chemin. Sur l'opposition de l'Eglise à l'hypothèse de Thabitabilité des astres, on ne cite rien. Nous ne connaissons pas à cet égard l'ombre même d'une référence. Ils disent que l'Eglise a condamné cette hypothèse, qu'elle a dû la condamner. Ils disent, et c'est tout.

Eh bien, non, en histoire, ce n'est rien. Il faut d'abord qu'ils établissent le fait, qu'ils produisent le texte. Ils ne l'ont pas montré, ils ne le montreront pas. Il n'existe pas.

En somme, qu'ils nous parlent de la science ou du dogme, dans cette objection qu'ils agitent contre nous comme un épouvantail, il n'y a pas un lambeau de vérité. Et nous pouvons leur faire en bloc la réponse de Pasteur à : s adversaires : « Si vous saviez la question, que faites-vous de

votre conscience ? et si vous ne la saviez pas, de quoi vous mêlez-vous^ ? »

Cette querelle étant viciée, puisque la foi nous laisse le champ libre, et que la science, en définitive, si elle ne nous encourao^e guère, ne nous interdit pas tout espoir, nous pouvons proposer notre hypotiiëse.

Nous croyons pour notre compte à d'autres humanités. Nous allons dire pourquoi et comment.

rj'abord, le pourquoi.

Ce n'est pas pour des raisons scientifiques ; mais pour des raisons de philosophie et de théologie. Faye nous disait qu'avec la science « les partisans de la vie universelle jouent de malheur ». La philosophie est plus accommodante. Pour elle, un homme n'est pas nécessairement un mammifère bimane à station droite. C'est un animal raisonnable, un composé de matière et d'esprit. Il peut fort bien n'être ni un bimane, ni un mammifère, n'avoir ni des pieds, ni des yeux, ni des oreilles, ni des poumons qui aient besoin d'air, ni du sang qui batte la fièvre à 38**, ni des cellules qui gèlent à 0°.

Des éléments matériels hétérogènes, quelle que soit la façon dont ils se relient entre eux, pourvu qu'ils obéissent à une idée directrice immanente,

1. Dans René Vallery-Radot, La vie de Pasteur, Paris, Hachette, 13»édit., 1911,p. 121.

L'HYPOTHiiSK d'autres HUMANITÉS 13:^

à un principe interne d'organisation, d'unification : voilà, pour la philosophie, un organisme vivant. Dans cet organisme, quelles que soient les conditions de sa vie, mettez la sensation, et vous avez un animal. Et que faut-il pour sentir ? Un organe qui recueille el interprète à sa manière, dans une conscience vivante, les modifications de la matière. Or, sans même parler de la matière massive et de son action multiple, l'éther qui remplit l'espace, vihre dans une multitude de gammes. Notre œil en prend, du rouge au violet, une quinte, pas môme une octave, une tranche qui va de 451 à 781 trillions de vibrations par seconde ^ Il y a de la place, au-dessus ou au-dessous. Gréez un organe, par exemple, pour recueillir et interpréter les vibrations électriques, ou les rayons Rœntgen, ou les rayons ultra-violets, ou les émanations du radium : et voilà, pour les animaux qui en seront pourvus, des sens nouveaux dont nous n'avons pas la moindre idée, sinon qu'ils sont possibles. A un animal, qu'il ait des pieds ou des ailes, quels que soient ses organes, sa stature et sa forme, surajoutez la raison, et vous avez un homme, aussi différent de nous que vous voudrez, un

1. En prenant comme unité fondamentale de vibration, le pendule qui bat la seconde, et en doublant successivement le nombre de façon à constituer une série doctaves, on rencontre, de la 4" à la 41" octave, le son. de 32 à 32.000 vibrations par seconde ; lélectricité coQimcnceà faire vibrer léther à la 12" octave, et va au moins jusqu'à la o3% très probablement au delà, englobant les maniiestiitions de chaleur et de lumière ; la chaleur se manifeste de la 44» à la 48» octave, la lumière embrasse une juiritc de la 48* (D'après d'Arsonval». Et il y en a d'autres plus loin.

homme, tout de même, non pas de la même espèce que nous, mais du même genre, un animal raisonnable, un composé de matière et d'esprit.

Bien de tout cela n'implique contradiction \ De tels êtres peuvent donc être réalisés à la seule condition qu'il se trouve une cause capable de les produire, à la seule condition que Dieu existe. S'il n'y a pas de Dieu, là, comme ailleurs, il n'y a rien à faire et nous n'avons rien à dire. Mais si Dieu existe, la philosophie nous montre qu'il a pu résoudre les objections de la science, et semer la vie même dans les mondes où la science ne voit et ne peut voir que des déserts inhabitables et des solitudes éternelles.

Dieu Fa pu faire ; mais l'a-t-il voulu et l'a-t-il fait?

Nous croyons pouvoir répondre : Oui, et pour deux raisons. Nous ne faisons qu'indiquer la première, qui est connue. Elle est classique. C'est la raison de finalité.

A mesure qu'on plonge plus avant, avec le télescope ou avec la photographie, dans les profondeurs de l'espace, à travers ces distances formidables qu'un rayon de lumière, faisant 300.000 kilomètres par seconde, met des siècles, des milliers de siècles, à franchir, on découvre toujours, toujours,

1. C'était lavis de Laplace. Gomme astronome, il savait, lui aussi, qu'il est difficile de réaliser toutes les conditions que réclament les organismes que nous voyons sur la terre ; mais, ajoutait-il, o ne doit-il pas y avoir une infinité d'organisations reJ.T lires auî diverses températures des globes de cet univers? » (Exposiliondu système du monde. Paris, Bachelier, o» édit., 1856,

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un nouvel anioiiccllement d'étoiles. On ne voit pas de rivage à cet océan de mondes.

Voilà le fait. Voici l'argument : Dieu est un être sage, toute la sagesse consiste quand on agit à prendre un but digne de soi et des moyens dignes du but. Où serait le but du Créateur si toutes ces myriades de soleils n'éclairent personne, si toutes ces magnificences se déroulent sans témoins à travers les espaces vides? Les moyens seraient-ils en proportion avec le but, si Dieu avait travaillé, pendant des milliards de milliards de siècles à travers des milliards de milliards de lieues, toutes ces masses gigantesques, dans la seule intention de rendre habitable pendant quelque temps, près du plus petit — ou peu s'en faut — de tant de soleils, une planète minuscule?

(( Pour nous, disait le P. Secchi, il nous semblerait absurde de regarder ces vastes régions comme des déserts inhabités ; elles doivent être peuplées d'êtres intelligents et raisonnables, capables de connaître, d'honorer et d'aimer leur Créateur*. »

1. Charles Bonnet écrivait à labbé Spallanzani : « Les mondes font ma passion : je m ypromène souvent en idée. Je condamnerais volontiers les détracteurs de cette belle philosophie (celle de Fontanelle) à ne mettre jamais le pied dans ces mondes. Voyez, je vous prie, comme ils appetissent {sic. la création. Pour moi, je vois partout des mondes, et dans ces mondes des mjTiades de c.éatures vivantes, qui célèbrent à leur manière les libéralités lue îables du Bienfaiteur de l'Univers. J'entemls ce concert de Ijuanges se répéter dans toutes les sphères célestes, et j'ose mêler mes laibles accents à cette musique majestueuse. Enfin où ne vois-je pas desmondes? (Ch. Bonnet, €E avr es d' histoire nain relie et f/e />Ai^oso/)A2<?. Neui'chatol, Samuel Fauche, 17S1, t. XII, p. •-•!). — On peut soutenir la mémo hypothèse sans y mettre autant de « passion ».

Cet argument de la finalité n'est pas méprisable, mais il n'est cependant pas péremptoire : Dieu a dû avoir un but sage, c'est incontestable ; nous ne voyons pas très bien en quoi il consiste, si la terre est seule habitée, c'est entendu ; mais si nous n'en voyons pas, il n'est pas démontre qu'il ne puisse pas en voir un. Lui, dont il no nous a pas fait confidence. Et voilà une échappatoire.

Nous pensons trouver une base plus solide sur l'autre argument, tiré, si Fon ose dire, d'une raison d'esthétique.

Dieu est artiste. Comme tout artiste, il a dû mettre l'harmonie, et donc l'unité et la variété dans son œuvre.

De fait, si je regarde le monde, j'y vois une harmonie merveilleuse resplendir. Les êtres se groupent en même temps qu'ils se nuancent, et les groupes s'échelonnent par gradations insensibles. Au bas de l'échelle, le règne minéral avec ses combinaisons innombrables, sur lesquelles la science la plus récente ouvre des horizons éblouissants de grandeur et de simphcité : c'est avec un tout petit nombre de lois fondamentales que s'explique tout le mécanisme en apparence inextricable de leurs actions réciproques, celles des soleils comme celles des atomes; et c'est peutr're à des grains d'électricité, à des électrons que 8 - rami'ne en définitive toute la diversité de la matière.

l'hypothèse d'autres humanités 137

Au-dessus du règne minéral, il y a la vie, qui :icmble hésiter d'abord, se ùistin^^uer à peine de la matière morte; mais elle s'affirme, elle s'élève peu à peu, revêtant toutes les formes, étalant avec magnificence, la multitude prodigieuse de ses espèces. Aug. Pyrame de Gandolle en a classé, h lui seul, 80.000. On en connaît actuellement « pas loin d'un million^ ».

Au-dessus du règne végétal, l'animal apparaît, avec la faculté de sentir et de se mouvoir. Lui aussi, c'est à peine d'abord s'il se distingue du règne inférieur. Sur la limite, on peut se tromper. L'éponge ou l'amibe est-elle un animal? Oui si elle se rneut et si elle sent. Est-ce qu'elle sent? Est-ce qu'elle peut vraiment se mouvoir avec conscience? C'est à peine si on ose le dire. Le ver de terre est-il un animal? Oui, sans aucun doute. Mais si peu ! Plus haut, l'animalité se déploie avec une profusion invraisemblable de formes, ;avec, pour sentir, toutes les combinaisons des organes des sens et tous les mécanismes de l'instinct; avec, pour se mouvoir, lesprocédés des reptiles, des poissons, des quadrupèdes, des insectes, des oiseaux. Tci encore, les espèces foisonnent : 320.000 décrites jusqu'à ce jour, parmi les animaux vivants; et « le nombre des espèces fossiles connues égalera bientôt celui des espèces vivantes^ ».

4. D"après Gaston Bonnier dans la Revue Hebdomadaire, 12 décembre 1914, p. 2.

2. Karl-A. Zittcl, Traité de paléontologie. Traduction de Ch. Barrois. Paris, Doin, I, 7. — Le nombre do 3iî0.000 poar les )?D^CC5 vivantes est fourni par Lubbocb. Voir ibid.

i38 LA PROVIDENCE ET LA GUERRE

Puis, au-dessus de Fanimal, un aulrc règne commence avec la raison qui apparaît : C'est THomnie. L'homme raisonne avec des idées abstraites que les sens ne suffisent plus à élaborer, il assemble des concepts, il fabrique des outils, il parle, il est libre, il est capable de science, de morale, de religion. Il se distingue de la bête, évidemment, comme le ver de terre se distingu(3 de la plante. Entre la bote et lui, la raison creuse un abîme dont rien ne peut combler la profondeur.

Mais si l'abîme est profond, il n'est pas large. Si l'homme se distingue des animaux, il en reste bien près. En lui l'esprit se mêle à la matière ; mais la dose est petite ; comme est petite aii bas de Féchcllc animale, la dose de sensation et la puissance de se mouvoir.

Jusqu'ici, on le voit, la ligne ascendante des êtres se développe d'un trait continu par des procédés identiques ; le même plan harmonieux s'accuse.

Mais voici un arrêt brusque : tandis qu'il y a des espèces de végétaux et d'animaux par centaines de mille, il n'y a qu'une espèce humaine. Les différences ne manquent pas entre les hommes, mais elles s'expliquent par les circonstances de leur vie et surtout par le jeu de leur liberté ; ce sont des différeîices individuelles : ce n'est pas la nature qui les produit. La nature confectionne tous les hommes d'après le même modèle : mêmes formes, mômes organes, mêmes sens, même méthode pour loger et attacher l'esprit dans cette matière, mêm^s fonctions déterminées. Donc une seule espèce

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d hommes^, et une espèce peu élevée, très près de l'animal : voilà le fait.

Voilà en gros, le spectacle de ce monde.

Je regarde plus haut et plus loin. La matière est inerte. Si elle vit, c'est par un perpétuel miracle, c'est par un quelque chose qui est en elle el qui la dépasse. Je cherche la vie qui la dépasse et qui s'en passe, la vie dégagée de toute matière. Par la philosophie, je sais que les purs esprits sont possibles, qu'ils sont infiniment probables, l'iir la Révélation, je sais qu'ils existent, et je sais aussi qu'ils ne sont pas créés sur un seul type. Il y a ijarmicux, comme parmi les êtres matériels, l'unité i ' !a variété ; ils se groupent et ils se distinguent. Nous

rmaissons au moins neuf groupes, neuf catégories distinctes, les« neuf chœurs des anges», qui s'échelonnent, comme dans Funiversles quatre règnes, de plus en plus vivants, de plus en plus parfaits, de plus en plus semblables à Dieu. Dans chacun de ces neuf chœurs, les espèces abondent. Saint Thomas d Aquin croit pouvoir affirmer que les espèces angéhques sont en quelque sorte incomparablement, quasi incomparahililer'- , plus nombreuses que celles des êtres matériels dans notre univers.

1. Nous avons décrit l'espèce du point de y ne philosophique. liu point de vue scisnlifique actuel, on la définit : « La collection rlrs individus qui descendent des mêmes ancêtres ou qui sont aptes à s'unir entre eux et à se propager indéfiniment. » Dans les

' ux sens, il n'y a qu'une espèce humaine. On sait qu'Armand

(iuatrelages'lbicn qu'il admette une définition un peu diffé-

liTe dans les termes; a défendu cette conclusion dans deux

b.^aux livres : L'espèce humaine et L'unité de l'espèce humaine.

Paris, Germer-Baillère.

2. Summse, 1, q. hO a. S. — Voyez aussi Contra Genl.f livre II, ch. xcii.

Donc, de Tatome jusqu'à nous, d'une part; d'autre part, du plus humble des purs esprits jusqu'au plus grand : pas un hiatus, pas une coupure, pas une anomalie ; mais une ligne continue, une progression insensible, une opulente variété de nuances dans la parfaite unité d'un môme dessin, Tœuvre délicate et colossale d'un artiste prodigieux qui a su tout imaginer, tout prodiguer et tout harmoniser. — Au contraire, entre l'homme et le pur esprit, quelle place il y aurait pour d'autres humanités plus parfaites, quel vide énorme, quelle solution de continuité! Quel hiatus béant!

Et ce hiatus se rencontre précisément au point où il est le plus criant, au point où se raccordent les deux moitiés de la création, à l'intersection de la matière et de l'esprit, là où se trouvait le nœud, la partie délicate et décisive de l'œuvre, là où les grands artistes se préoccupent de réussir et de se surpasser.

Et Dieu n'est pas seulement artiste, il est bon, il a créé par amour, pour faire des heureux, et donc il a visé surtout les êtres capables de vrai bonheur, les êtres intelligents. Ne serait-il pas étrange qu'en multipliant les types de vie, en prodiguant sans mesure les espèces parmi les pris esprits, les animaux et les végétaux, il en eût été avare, quand il arrive à l'homme, au point de n'en créer qu'une seule?

Et enfin, s'il avait voulu vraiment n'en créer qu'une seule et briser ainsi, au point le plus délicat, avec la règle d'artiste et le cachet de magnificence qu'il a imprimés partout ailleurs, aurait-il

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'iioisi, parmi toutes les humanités possibles, le ^ype d'homme le moins homme, semble-t-il, qu'on puisse imaginer, le plus rapproché de l'animal, le plus exposé à se laisser dominer par les sens, à oublier son Créateur et à mancfuer son destin? S'il n'avait voulu faire qu'un type d'animal, auraitil choisi le ver de ten-e? Aurait-il choisi l'éponge ou l'amibe?

Voilà des questions embarrassantes.

Je comprends toutefois qu'il n'y ait, sur une même planète, qu'une seule espèce humaine. La raison fait de l'homme, le roi de la création matérielle. Les rois, les monarques, le mot le dit, sont uniques dans leur royaume ^

Mais il peut y avoir dans d'autres royaumes d'autres monarques. Supposez qu'il en soit ainsi, que d'autres humanités, à divers degrés de perfection, régnent sur les planètes inconnues qui gravitent autour des étoiles % et tous les problèmes se résolvent, tous les hiatus se comblent, tout se fond dans une harmonie totale : les astres innombrables qui brillent au fond de l'azur ont leur raison d'être ; l'immensité vertigineuse où ils se déploient dans

1. Précisément parce qu'ils doivent y commander et non obéir. Dieu a donné à l'homme le droit d'utiliser à son proût la Tint'.!!-.^ inf'iicure, les plantes et les animaux (Gen, I, 28, 2'3; Cor., III, 22).

S'il y avait plusieurs espèces d hommes superposées, comment les espèces inférieures pom-raient-elles se défendre de la mainmise des autres ■? Nous voyons, par l'expérience de la guerre actuelle, à quoi peut conduire, même quand elle n'est pas justifiée, la prétention d'être des surhommes.

2. Les deux tiers des étoiles n'ont pas de plaiiètes, nous n ■■'t la science ; mais nous pouvons en supposer autour «!o 1 autre tiers, et cela fait déjà un nombre respectable de milliards.

l'espace et dans la durée, prend un sens clair autant que grandiose ; la création tout entière, matière et esprit, se déroule dans un plan gigantesque et impeccable ; et l'on n'a plus à se demander pourquoi Dieu n'a pas créé un monde plus parfait que le nôtre : il en a créé des milliards.

Le monde moral lui-même s'éclaire à de nouvelles clartés : le scandale du péché originel, du petit nombre des saints et peut-être des élus, l'échec apparent de l'œuvre de Dieu, toutes ces questions troublantes s'évanouissent devant ces milliards de mondes, ces milliards et ces milliards d'êtres raisonnables qui entrent en ligne de compte, et dont l'appoint modifie nos mesquines perspectives.

Dieu enfin nous apparaît présent et supérieur a tout, comme le chimiste éternel qui forge les mondes chacun à son heure, les remettant au creuset quand ils sont vieillis, pour en faire « de nouveaux cieux et de nouvelles terres^ »; comme le Créateur inépuisable qui répand la vie à mains pleines ; comme le général d'armée qui passe à tout instant la revue des mondes, des règnes, des espèces, des individus, des moindres atomes, et à qui rien n'échappe, pas un frisson de l'atome, pa^ une vibration de l'éther, pas un geste de l'ind • vidu, pas un mouvement de la pensée. Les Arabes disent : « Dans la nuit noire, sur le marbre noir, la fourmi noire. Dieu la voit et l'entend. » 11 voit, il entend le fond des cœurs aussi. Roi universel, il gouverne les âmes comme les corps, les anges

i. Is., LXV, 17.

l'hypothèse d'autres humanités li3

comme les hommes ; il voit tout, il ordonne tout, il pourvoit à lout, il pèse tout, il juge tout d'un juî^ement infaillible et sans appel, mettant d'accoi'd sa Providence avec la liberté, la justice avec la miséricorde, la sagesse avec l'amour, sans hâte et sans ouhîi, à travers toutes ces multitudes et toutes ces immensités.

Le roi grandit à nos yeux en proportion de son royaume; le chef, en proportion de sa tâche; l'artiste, en proportion de son œuvre. Or, dans notre hypothèse, Dieu se révèle plus artiste, plus chef, plus roi, plus agissant, plus puissant, plus bienveillant, plus magnifique, plus ineiïablement Dieu.

Et c'est là, en définitive, pour cette hypothèse, le meilleur argument : Dieu étant infini, plus nous le voyons grand, plus nous avons de chances d'approcher de la vérité et de le mesurer à sa taille.

S'il reste des objections^ nous les rencontrerons tout à l'heure.

Nous avons àïipourquoi on peut croire à d'autres humanités ; il nous reste à voir comment — ou à peu près — les choses se passent.

L'astronomie nous a fait connaître l'immensité de l'espace, et, la géologie aidant, l'immensité de la durée. La philosophie nous enseigne l'immen- Hié de la puissance divine. La théologie nous révèle l'immensité de Famour et le mystère de la

PiédeinpLion. Ce sont les grandes lignes; il y a les détails.

Nous avons à tenir compte des détails et des grandes lignes, des données positives de la science et du dogme, et nous essayons de construire une hypothèse qui ne les heurte pas, niais, autant qu'il se peut, les englobe et les relie.

Dieu a créé le chaos en donnant aux éléments qui le composent les lois qui devront le conduire à travers son évolution gigantesque.

Ces lois ont réalisé des mondes habitables ; combien? Je l'ignore; mais beaucoup, des milliards sans doute. Les uns parmi eux sont déjà morts ; d'autres vivent; d'autres plus tard vivront. Et ainsi depuis des milliards, et, dans la suite, à travers d'autres milliards de siècles et de lieues.

Que sont ces vivants ? Des végétaux, ceux qui vivent sans pouvoir sentir; des animaux ceux qui sentent; des hommes, ceux qui pensent. Mais des hommes, des animaux, des végétaux très différents peut-être de ceux que nous voyons sur notre terre.

Les hommes du moins sont différents. Ils possèdent d'autres formes extérieures, d'autres sens plus affinés, une autre âme plus haute, plus lumineuse, plus forte. Ils sont, comme nous, des composés de matière et d'esprit : c'est la marque du Règne ; mais chez eux Fesprit l'emporte sur la matière, de plus en plus, d'une planète à l'autre — toute une échelle d'humanités dont les plus hauts degrés s'approchent de la nature des esprus purs.

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Les destinées aussi diftèrent conimo les espèces^ tout en étant identiques par le fond. Dieu donne à chacun la destinée que la nature réclame.

Or, tout homme, parce qu'il est hornme, par le fait même qu'il pense, rêve d'un bonheur intégral, sans mélange de maux et sans limite dans la durée ; et il le veut inlassablement, inéluctablement, implacablement ; c'est le ressort de toute son activité, c'est le fond de son être, c'est sa nature même. Mais la nature ne palpite pas vers le vide. Il faut donc que ce bonheur, l'homme puisse le trouver, sinon dans cette vie, qui ne peut Tûffiir, du moins dans la vie immortelle où la Providence le conduit. Mais il faut aussi qu'il le mérite ; car le premier métier de l'homme, animal raisonnable, est d'être raisonnable, de mettre librement la matière sous le joug de Tesprit; comme le premier métier de la Providence est de faire de l'ordre, d'être juste et de ne laisser l'homme atteindre à son but que s'il en a pris le chemin.

Ce but, où tend la nature humaine livrée à ses propres forces, c'est un bonheur proportionné au mérite personnel dans son degré de réalisation, mais analogue dans son essence au bonheur des Limbes où s'en vont les enfants de la terre, morts sans baptême. C'est l'immortalité dans la joie et à l'abri de toute douleur, mais ce n'est pas le Ciel des élus, ce n'est pas Dieu vu et goûté face à face ; parce qu'il faut, pour voir et comprendre Dieu, une faculté divine, comme il faut une faculté sensible pour voir un animal, et une raison hum :n pour comprendre un homme.

146 LA PROVIDENCE ET Lk GUERRE

Cette faculté divine. Dieu seul la possède de droit. Il peut la communiquer ; mais elle est par elle-même quelque chose de sa puissance, de sa vie propre, qui par droit de nature n'appartient à personne, ni homme ni ange, et que Dieu ne donne à l'ange ou à Thomme que s'il les adopte pour ses enfants, que s'il les déifie. Dieu, en effet, est plus fort que les hommes, et quand il adopte, il ne se dit pas seulement, il se fait père — ut Filii Dei nomineniur et simus \ Il se penche sur cette âme ou sur cet ange, et il met, au principe même de leur vie, comme une greffe empruntée à sa propre vie, et qui leur confère, avec une vie divine, une faculté en rapport, moyennant quoi, vivant de sa vie, ils sont ses enfants. Cette 'faculté divine leur permettra de voir Dieu. Cette greffe, c'est la grâce sanctifiante; et la vie qui en résulte, étant audessus de ce que requiert la nature, c'est la vie surnaturelle.

Les humanités les plus hautes ne la possèdent pas; beaucoup du moins, j'imagine, ne la possèdent pas. — Elles peuvent plus facilement s'en passer pour vivre leur vie de façon à mériter le bonheur.

On le mérite par la maîtrise de Tesprit sur les sens, par le triomphe des aspirations humaines sur les convoitises animales, de la raison sur les instincts. Ayant la raison plus lumineuse et plus forte, ces humanités supérieures ont une tâche relativement aisée à remplir; et la destinée nalu-

l.Joan..ïlI, I.

L HYPOTHÈSE D AUTRES HUMANITlLs 147

relie peutleur suffire comme sanction de leur vcrlu.

Elle peut toujours suffire; mais Dieu peut l'embellir. Maître équitable, il donne à chacun son dû; maître magnifique, il ajoute, quand il lui plaît, ses gratifications. A beaucoup d'humanités il a donné sans doute la gratification magnifique d'un état surnaturel.

Les unes peut-être l'ont reçue sans condition; et là, tous les hommes naissent avec la grâce sanctifiante, ayant ensuite à la conserver et à la cultiver par leur effort personnel. D'autres l'ont reçue dans la personne des chefs de leur race, qui avaient à la transmettre par héritage. Parmi ces chefs de race, les uns ont été fidèles; les autres, comme Adam, ont prévariqué et, par leur faute, ramené leurs descendants à l'état de nature.

Parmi ces humanités déchues de l'état surnaturel, les unes ont été laissées dans leur déchéance, ce qui veut dire que tout se passe pour elles comme si leur premier ancêtre avait été créé du premier coup avec sa seule nature d'homme et donc avec, pour perspective, le ciel des Limbes, le bonheur tel que la nature humaine le vise.

Mais d'autres parmi les déchues ont été relevées comme nous à l'état surnaturel. Elles ont été rachetées, elles ont eu leur Rédemption.

Le Verbe divin s'est-il incarné parmi elles? — • Nous voici en face des problèmes nouveaux dont nous parlions tout à l'heure. — A-t-on vu, sur

d'autres planètes, passer doux et humble de cœur, plein de grâce et de majesté, maître de la vie et de la mort, soulevant les foules, remuant Fintime des âmes avec une parole de ses lèvres ou un regard de ses yeux, et s'en allant d'un pas tranquille au chemin de son Calvaire, le divin Rédempteur?

A-t-on vu, sur chacune de ces planètes, passer une femme devant laquelle les anges se seraient inclinés un jour en disant : « Je vous salue, pleine de grâces » ; une femme qu'on se montrait dans la foule en disant : « C'est sa mère »? — Non, il n'y a qu'une mère de l'Homme-Dieu, parce qu'il n'y a eu et il n'y aura, il ne peut y avoir qu'un Homme-Dieu, parce que 1 Homme-Dieu est une personne et que la personne ne se tire pas à plusieurs exemplaires. Elle est unique ^

Mais, dit saint Paul, le Christ « s'est donné en rédemption pour tous, dédit rede?nptionem semetipsum pro omnibus » ; et « sa grâce est surabondante » 2. Une goutte de son sang aurait suffi au rachat de tous les mondes. Or les humanités élevées au-dessus de l'état de nature ont eu nécessairement leur révélation. Un messager quelconque, homme ou ange, accrédité par le miracle, qui est

1. Que le Verbe pût sunir avec une autre nature humaine sans altérer la personnalité divine, c'est ce qu'on peut admettre ; mais il en résulterait une constitution nouvelle pour l'Homme- Dieu: il y aui^ait plusieurs Hommes-Dieu — ce qui paraît bien inadmissible. Nous n'avons pas d'ailleurs à établir une thèse, mais à formuler une hypothèse, et nous en écartons sans hésiter la conception dincarnations multiples. On va voir qu'elle aurait le tort, non seulement de répugner au sentiment et à la logique, rn^■? err-'; • r.lro parfaitement inutile.

S. I. Tim, I, 14otII, 6.

r/HYPOTHi*:sE d'autres humanités 149

la signature de Dieu, leur a porté les confidences divines. Quelles ont été ces confidences ? Sont-ce les mêmes que celles que nous avons rerues? Pour sûr, elles ne sont pas contraires : Dieu, quand il parle, doit la vérité, et il ne saurait se contredire. Mais il sait beaucoup de choses, et il peut faire des confidences diverses sans épuiser le mystère de sa vie et de sa pensée, tout comme il a pu donner sa grâce par des moyens, par des sacrements divers, ^ans épuiser les ressources de sa puissance. Parmi les dogmes qu'il a révélés aux humanités surnaturelles, il a pu dire que le Verbe, la seconde personne de la Trinité, s'est incarné dans un autre monde et qu'il fait bénéficier tous les mondes, à certaines conditions précises, des fruits de la Rédemption. De la sorte, la Rédemption est tout de même universelle, le Rédempteur étant unique.

Mais alors revient l'objection : Pourquoi le Verbe a-f-il choisi, pour s'incarner, notre terre minuscule et noire misérable humanité? — Pourquoi? J'ai la réponse, j'ai deux réponses : « Docteur, pourquoi allez-vous dans ce village, alors que la ville est à côté? Et pourquoi, dans ce village, au lieu de visiter le château, vous arrêtez-vous à la chaumière ? — Mais parce que c'est là qu'est mon malade ». Le céleste médecin a fait de même : il est venu à notre humanité parce qu'elle était la plus malade. C'est une première réponse. Voici la seconde : Semelipsum exitianivit... Humiliavit semetipsum^ Il s'est fait, il a voulu se faire aussi

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