Saint Paul, Ad Philip, II, 7 et
150 LA mOVIDENCE ET LA GUERRE
petit que possible, afin de nous apprendre l'iiumilité ; aussi douloureux que possible, afin de rester pour toutes les circonstances, môme les pires, le modèle indiscutable et l'incomparable consolateur. Etant placés si bas, dans l'écbelle des Immanités, aussi bas peut-être que le ver de terre dans la série des animaux; étant les plus faibles, les plus pécbeurs, sentant cruellement nos douleurs et nos misères ; nous avions besoin de nous appuyer sur ce compagnon de route. Nul n'en avait besoin plus que nous.
Mais une autre objection surgit : si le ver de terre pensait, il n'aurait sans doute pas le droit de se plaindre en voyant les quadrupèdes qui courent ou les oiseaux qui volent ; mais n'aurait-il pas le droit d'être jaloux ? Or, nous pensons, et l'iiypothèse que nous soutenons ne semble pas faite pour nous rendre très fiers et très satisfaits de notre sort.
A cela je réponds que l'hypothèse ne s'impose pas, et que si quelqu'un s'en effarouche, il n'a qu'à la mettre décote. Je réponds ensuite que les anges aussi nous sont supérieurs, que nous le savions déjà et que nous ne nous en trouvions pas gênés. Je réponds enfm et surtout que rien ne nous empêche de nous faire un autre sort, que tout nous y invite, qu'il dépend de nous de nourrir et de réaliser les plus hautes espérances.
En toutes choses il faut considérer la fin.
Ce qui importe, ce n'est pas tant le point de départ que le point d'arrivée. Napoléon ou Pasteur,
l'hypothèse d'autres humanités loi
partis de rien, sont iiontés plus haut dans la gloire que les fils de roi. Carnegie le milliardaire était né pauvre, il s'est fait plus riche que d'autres qui avaient trouvé la fortune dans leur berceau. Nous aussi, nous pouvons nous faire riches. Nous sommes au bas de l'échelle, mais nous pouvons monter.
C'est le métier de l'homme de monter, de se dépasser, de faire l'impossible.
il lui était impossible de traverser les mers comme les poissons, il les traverse. Il lui était impossible de courir aussi vite que la gazelle, il fait du cent à l'heure. Il lui était impossible de voler comme les oiseaux, il vole. Il n'est pas vêtu ni logé ni armé par la nature : il se fait des vêtements, des maisons et des armes. Et de môme au moral, la nature n'achève jamais un homme, elle l'ébauche, elle ne fait qu'un animal, mais elle lui donne, avec la raison, la liberté, et c'est à la liberté de faire le reste. La surnature pas davantage n'achève l'élu, elle l'ébauche, elle lui donne la grâce, la vie surnaturelle, et puis c'est au vivant de vivre sa vie et de la conduire à son destin.
Nous avons la grâce, nous : le Ciel donc nous est ouvert, le Ciel de Dieu. Or, au Ciel, ce qui fera notre part de gloire et de bonheur, ce qui nous classera à notre rang définitif dans la hiérarchie des êtres, ce n'est pas la perfection de notre nature, qui ne peut pas voir Dieu, mais celle de notre vie surnaturelle. Et qu'est-ce qui mesurera notre vie surnaturelle, et donc la puissance vitale avec laquelle nous pourrons comprendre, aimer et goûter rinfinie beauté de Dieu ? — C'est le degré de notre
grâce sanctifiante. — Et (ju'est-ce qui va mesurer au ciel la grâce sanctifiante ? — Le degré de mérite qu'on y portera? — Et qu'est-ce qui fait le mérite? — La liberté, la manière dont Thomme mène sa vie . en ce monde, loin du mal vers le bien\
Il peut la mener très bas, mais il peut la mener très haut. Il peut s'avilir, mais il peut, il doit se dépasser, il peut, s'il est en état de grâce — et il dépend de lui d'y être — se servir de tout, des sacrements, de la prière, de ses joies, de ses douleurs, de ses repentirs, même des obstacles, de tout, sauf du péché, pour se faire des mérites, pour monter.
11 en résulte ceci, que nous, pauvres terrestres, les derniers peut-être de l'humanité, mais surnaturalisés par la grâce et comblés de secours, nous sommes capables, au jour des justices éternelles, non seulement de monter au Ciel de Dieu interdit aux humanités restées à l'état de nature; mais encore nous sommes capables de monter — non pas tous, mais ceux qui l'auront voulu — plus haut que toutes les humanités supérieures, plus haut que lès anges, plus haut que les séraphins'. Et la preuve que cela se peut, c'est que cela s'est fait : La Sainte Vierge, par sa nature, appartient à notre humanité; et cependant nulle créature, pas même les séraphins, n'approche de sa gloire et de son bonheur, parce que nulle créature n'approche de son mérite.