‹ La Providence et la guerreChapitre 4 sur 83 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

S'il est aisé de croire, de savoir et même de voir qu'il y a une Providence, il ne Test pas d'en comprendre par le détail tous les procédés et toutes les intentions. Ou plutôt, c'est impossible. Il faudrait être un Dieu.

Pourquoi ? Parce que l'action de la Providence plonge dans l'infmi : l'infini du temps, Finfini de l'espace, Finfini de Fêtre; parce que pour comprendre un être il faut le dépasser ou, du moins, Fég-aler ; pour voir un animal, il faut une faculté animale, des yeux; pour comprendre un homme, il faut une faculté humaine, la raison; pour comprendre un Dieu, il faudrait une faculté divine, il faudrait être un Dieu.

L'animal peut connaître un homme, mais à sa manière, avec ses sens; ce qu'il en voit, s'il regarde bien, n'est point faux, mais ce n'est point tout; et le meilleur, le plus caractéristique, le plus essentiellement humain lui échappe. L'homme de même peut connaître Dieu, mais à sa manière, Jîivec sa raison, qui voit juste s'il en prend la peine,

qui va loin et profond, mais pas assez pour épuiser Dieu ; et sans doute ce qui lui échappe, c'est ce qu'il y a en Dieu de plus beau, de plus intime, de plus proprement divin.

II faut donc nous attendre à ne pas saisir toujours dans ses moindres détails tout le plan de Dieu.

Et sommes-nous sûrs de saisir toujours tout le plan d'un homme? La providence humaine, dès qu'elle s'exerce sur un terrain un peu étendu ou un peu compliqué, apparaît-elle toujours limpide au premier regard de l'observateur, et vide de tout mystère?

Nous avons eu divers généralissimes chargés à tour de rôle de la conduite de nos armées. Les critiques n'ont pas manqué contre eux, pas plus que contre la Providence. Des stratèges se sont improvisés partout qui les jugent de haut et préconisent une foule de recettes infaillibles qu'ils leur reprochent de n'avoir pas appliquées. Les liommes du métier ou, tout simplement, les hommes de bon sens, se montrent plus réservés : ils s'efforcent de comprendre ce qu'ils peuvent et ils savent qu'ils ne comprennent pas tout, qu'ils ne peuvent pas tout comprendre ; ils connaissent quelques faits, ils en conjecturent quelques autres ; ils connaissent quelques-uns des grands problèmes que les chefs ont dû résoudre, quelques-uns des obstacles qu'ils ont trouvés sur leur route ; ils en soupçonnent beaucoup plus ; et ils savent que l'heure n'est pas venue de les juger, que les pièces à conviction, les documents les plus décisifs, sont enfouis dans

les archives et ne parleront que plus tard, devant liiistoire. Ils se contentent, en attendant, d'admettre que ces bons Français ont voulu la victoire, et de constater avec allégresse qu'ils semblent en avoir pris le chemin.

Si nous entrons dans une usine moderne, noua pouvons bien, aussi, avec de la réflexion, conclure des mécanismes étalés sous nos yeux, au but qu'a poursuivi l'ingénieur et aux principaux moyens mis en œuvre. Nous savons si l'usine est destinée à produire de la force électrique, de la farine, des bougies ou des canons ; nous savons si elle est actionnée par une chute d'eau, par la vapeur ou par l'électricité ; nous voyons des arbres de couche, des courroies de transmission, des leviers, des engrenages; mais, sans même parler des secrets de fabrication que les industriels gardent pour eux, que de mécanismes dissimulés dans leurs gaines, que de réac tions chimiques accomplies dans Tombre, que de procédés, que de tours de main ; en un mot, que d'explications nous échappent si nous ne sommes pas des initiés. Et cependant c'est une œuvre d'homme que nous avons devant nous ; c'est une pensée d'homme qui organise cette usine et fait mouvoir ces armées.

Et alors croyons-nous épuiser facilement le mys-« tère, en face de cet atelier monté de main divine où les êtres jailHssent du néant, où se fabriquent en grand, en très grand, de la chaleur, de l'électricité^ de la lumière, des produits chimiques, mais, en outre, avec des milliards de nuances, la vie et la mort, la joie et la douleur, le vice et la vertu, toute

l'histoire et toutes les civilisations ; où palpitent, non plus seulement la vapeur dans des chaudières, mais la pensée et l'amour dans les âmes humaines ; où toutes les destinées s'élaborent, où tous les phénomènes s'entrecroisent, où toutes les lois, celles qui nous sont connues et celles que nous ignorons, sont en acte, enchevêtrant leurs effets et. d'un bout à l'autre de l'univers, battant leur rythme toutes à la fois? Cet atelier de l'univers, qui remplit le temps et l'espace, où Tingénieur s'est réservé tant de secrets, où tant de mécanismes, et surtout les plus importants, se dérobent dans le fond des consciences ou dans le fond des êtres, croyons-nous en faire le tour d'un regard? assez pour nous donner le droit de dire : « C'est compris et jugé ! Ceci ne vaut rien ».

Et qu'est-ce que la tâche d'un généralissime manœuvrant ses armées, en face de la Providence manœuvrant les armées innombrables des êtres? Et alors où sont les stratèges qui peuvent faire la leçon à la Providence ? Qu'est-ce qu'ils savent du détail et des raisons de sa conduite? Quel moyen ont-ils, avant de porter un jugement, d'instruire la cause? Quelle tranche de l'espace et de la durée ont-ils embrassée dans leur enquête? Est-ce que tous les documents sont versés au débat? Le terrible accusé a promis de les livrer un jour, de les tirer des archives pour écrire l'histoire en pleine lumière, sans réticence,, toute l'histoire, et définitive, ne varietur, où chacun aura son compte, le Créateur et la créature, avec les documents à l'appui. Ce sera au jour du Jugement général. Mais jusque-

là, nous ne pouvons, sur beaucoup de points, que « lui faire confiance ». Nous savons qu'il est meilleur, plus intelligent, plus sage, plus juste, plus puissant que nous ; et cette confiance est donc justifiée . Mais si nous n'avons pas à nous désintéresser du grand drame où nous sommes acteurs et où nous jouons notre destinée, il nous suffit, comme à l'ouvrier dans son usine, comme au soldat dans sa tranchée, de voir assez clair dans le drame pour remplir notre rôle ; et nous devons nous tenir pour satisfaits, si, incapables en face de l'œuvre divine, comme en face de tant d'œuvres humaines, de pénétrer tous les détails de Fexécution, nous pouvons du moins saisir le but que Dieu poursuit dans sa Providence et la tâche qui nous est dévolue pour y participer.

Or, ceci, nous le pouvons.

Son but d'abord est clair.

Il en a un, nous Tavons dit, puisqu'il a créé et qu'il poursuit un plan, et que le but est précisément ce qui décide de Faction et oriente le plan.

Ce but, la philosophie classique, d'accord avec l'Ecriture, proclame qu'il ne peut être que Dieu luimême. Universa pr opter semetipswn operatus est Domimis\ le Seigneur a fait tout pour lui-même.

Et ce n'est pas de l'égoïsme, c'est de la dignité en même temps que de la bonté.

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