Prov., XVI
Tout autre but serait indigne de Dieu, parce que c'est le but qui donne à l'acte son niveau, sa valeur; parce que l'acte, et donc l'agent quand il pioduit cet acte, ne sont que des moyens pour le but; ce qui veut dire qu'ils lui sont adaptés, subordonnés, abandonnés, sacrifiés ; ce qui veut dire qu'en prenant un but au-dessous de soi, on se ravale, on s'avilit. Si l'on se jette à l'eau pour sauver un homme, on est un brave ; si c'est pour sauver un chien, on est un fou. La bonté elle-même ne doit pas s'avilir en poursuivant un but qui ne vaut pas le moyen. L'homme peut et doit être bon pour les animaux, du moins quand ils ne sont pas nuisibles ; mais proptHr semetipsum, il se te doit à lui-même; et il ne doit pas se sacrifier à eux. Le Créateur ne peut pas davantage se sacrifier à la créature. L'homme peut, sans déchoir, agir pour un homme ou pour Dieu. Dieu ne peut plus agir que pour lui. Et s'il a voulu se livrer pour nous et monter au Calvaire, il s'est fait homme d'abord pour être notre égal, et son but a été de nous élever jusqu'à Dieu.
Propier semetipsum operatus est Dominiis, le Seigneur, dans la création et dans le gouvernement de sa Providence, travaille donc pour lui. — Mais il ne lui manque rien : que peut-il ambitionner ? Et que peut lui donner le monde, puisque le monde n'a rien qui ne vienne de Dieu !
Le monde ne lui donnera rien : c'est lui qui donnera au monde. Et vous-même quand vous donnez à un pauvre ou à votre enfant, qu'est-ce que vous ambitionnez? D'être bon. Et puis quoi
encore? De recueillir un merci ? Peut-être ; mais '^'ous pourriez vous en passer; si vous y tenez, c'est pour le pauvre, c'est pour votre enfant, c'est parce que ce merci les honore et qu'il leur attirera |de nouveaux bienfaits. Et l'artiste qui, en pleine possession de la fortune et de la gloire, fait une ceuvre nouvelle et la donne au public dans un musée, qu'est-ce qu'il ambitionne? D'émouvoir la foule qui la visitera. Et puis quoi encore? la gloire ? Peut-être : mais il la possède déjà, la gloire, la vraie, celle que lui donnent les connaisseurs, celle surtout que lui donnent ses pairs, qui ont vu et admiré ses maîtresses œuvres. Avec cela, il pourrait se passer de l'appréciation de la foule. Mais s'il travaille pour la foule, il veut que cette œuvre reste digne de son génie; et en ce ^ens, oui, il travaille pour sa gloire. Et tant mieux pour la foule, car il s'oblige ainsi à lui donner une œuvre plus belle.
C'est ainsi, et d'une façon infiniment plus désintéressée encore, que Dieu travaille pour sa gloire.
La gloire, c'est de la grandeur qui se manifeste.
La gloire de Dieu, c'est la manifestation des attributs divins, qui, tous, sont des perfections éclatantes. Il les manifeste, il les communique à ses pairs, dans la Trinité; et cela pouvait suffire à sa gloire comme à son bonheur. Mais s'il crée, s'il agit au dehors pour la foule des êtres à tirer du néant, il ne peut le faire qu'en mettant sur son œ.uvre la marque de son génie :
La bonté d'abord. C'est, pour ainsi dire, le pre-
mier mot de la création, le premier sens du geste créateur; car c'est un geste qui donne, qui donne vraiment alors qu'il ne doit rien, qui donne Têtre au néant; or le don est lils de la bonté ; ou plutôt c'est, sous un autre nom, la bonté même : donner c'est être bon. Et voilà le premier geste de Dieu envers sa créature.
Ne devant rien à personne, il donne ce qu'il veut; et il a donc pu, pour la beauté de l'univers, tirer du néant une multitude innombrable d'êtres échelonnés à tous les degrés de perfection, depuis l'atome jusqu'à Fhomme, et au delà jusqu'aux purs esprits les plus élevés.
Mais, s'il ne doit rien à personne, il se doit à lui-même de faire une œuvre cohérente et harmonieuse. Si la bonté est le premier mot de la création, la sagesse doit être le fond même de la Providence. Le rôle d'un gouvernement, quel qu'il soit, est, avant tout, de faire de l'ordre. Et Tordre ne se fait jamais tout seul : c'est à la sagesse d'y pourvoir. Celle de Dieu doit y réussir en perfection. Sous sa conduite, l'ensemble des créatures doit faire entendre comme un hymme triomphal qui se déroule à travers la double immensité de l'espace et de la durée, et où l'auteur conduit l'exécution avec une maîtrise souveraine. Tout être y est un exécutant, tout acte y donne sa note. Cette note à elle seule n'aurait peut-être aucun sens; mais elle a son rôle dans l'orchestration d'ensemble. Des dissonances éclatent ici ou là ; les unes sont voulues par l'artiste suprême et doivent se fondre spontanément dans la phrase har-
monique préparée; les autres sont le fait d'un mauvais exécutant, mais le chef d'orchestre les a prévues et il va les résoudre quelques mesures plus loin.
Voilà pourquoi, si la sagesse est inséparable de la Providence, si le premier mot de la création est la bonté, il faut que le dernier, le finale, soit réservé à Injustice. Car il faut en définitive que toutes les dissonances soient résolues, que l'harmonie absorbe tout, que Tordre s'établisse mettant tout être à sa vraie place; il faut que Tœuvre de Dieu s'achève en beauté. 11 n'y a pas de beauté, il n'y a pas d'ordre, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir la sensation d'harmonie totale, en dehors de la justice. Il faut donc que Dieu, un jour ou Tautre, fasse la justice. D'ailleurs l'intelligence infmie du Maître souverain ne peut pas s'interdire de juger, rester indifférente au vrai et au faux, au bien et au mal, à l'ordre et au désordre. La fonction de juge est essentielle à tout gouvernement, et Dieu est, par son essence même. Juge inamovible. Or juger {jus dicere), c'est dire le droit, le juste et l'injuste; et un juge qui, par bonté, fausserait la justice, ne serait plus qu'un prévaricateur. Cette bonté pour le coupable et pour la faute aux dépens de l'ordre et du droit, ne le rendrait même pas bon, et n'empêcherait pas qu'il ne fût un « mauvais juge ».
Voilà donc les principes : Dieu ne peut gouverner qu'en Dieu, et son action doit porter la marque de tous ses attributs divins, notamment, avec la marque de la puissance souveraine, celle
de la bonté, de la sagesse et de la justice^ Voilà le point de vue primordial, essentiel, dont rien ne peut le détourner : voilà ce qu'exige de lui le souci de sa gloire. Il faut qu'au jour de ses justices, quand, dans la lumière éclatante de l'Eternité, il nous exposera le détail de son plan, nous soyions forcés de convenir qu'il s'est conduit en Dieu. Il faut qu'après ce finale qui résirmera et conclura l'œuvre entière de la Providence, toutes les âmes applaudissent, fût-ce malgré elles, et que les pécheurs comme les justes s'écrient d'une même voix : « Jiistus es. Domine.. . et omnes viœ tuœ, misericordia et veritas et judicium -. Vous êtes parfait, Seigneur... Et dans toutes vos œuvres nous voyons maintenant resplendir, fondues ensemble, la justice, la sagesse et la bonté ».
Mettons Dieu à sa place, quand nous cherchons à définir nos relations avec lui. Nous parlons beaucoup des droits de l'homme ; il faut penser aussi que Dieu a les siens. On dirait vraiment, à voir la façon dont les chrétiens eux-mêmes, trop souvent, le traitent, que tout son métier est
1. L'être, quoi qu'il soit, n'existe que pour agir, et il agit par son être même. Les êtres matériels ont des parties juxtaposées qui peuvent agir séparément : une barre de fer, par exemple, peut O'tre chaulfée par un bout et refroidie par l'autre ; une épée peut piquer par sa pointe et couper par son tranchant. Les êtres spirituels ont des facultés diverses qu'ils peuvent appliquer à tour de rôle : l'âme humaine, par exemple, peut ré ver de pitié sans penser à la justice. Mais l'être de Dieu est simple et tout en acte : en lui, pas d'activité fragmentaire ni successive : voilà pourquoi ses divers attributs que notre pensée énumère, sont en réalité inséparables et constituent, fondus ensemble, un seul et même acte qui est Dieu même.