Eccl., III
3. G. Ferrero, ia guerre européenne, Paris, Payot, 4916, préface, XII sq.
.-ant remonter plus haut, beaucoup plus haut. La guerre, cette guerre gigantesque, folle, abominable, est Taboutissement, la fleur terminale de la civilisation sans Dieu.
En 1320, sur la place publique de Wittenberg, un homme qui semble avoir incarné dans sa nature fruste et forte de demi-barbare, dans ses appétits sans frein, dans son imagination délirante, dan^ son orgueil démesuré, le génie de l'Allemagne, Luther, jetait au feu la bulle du pape. Un quart de siècle plus tôt, un Génois, Christophe Colomb, avait découvert l'Amérique ; un quart de siècle plus tard, un Polonais, Copernic, allait poser le fondement de la science moderne. De ces trois noms et de ces trois faits, on peut dater la civilisation nouvelle, celle dont nous payons les vices et qui sans doute est en train de se refondre au creuset de Timmense guerre.
La vieille Europe était pauvre. Elle possédait en tout 600 tonnes d'or. L'argent lui-même y était rare : 15 grammes (le poids de trois pièces d'un franc) payaient un hectolitre de blé. Les communications étaient difficiles et lentes, et, sauf pour quelques ports privilégiés, les horizons commerciaux se fermaient dans un cercle étroit autour de la glèbe ou du métier, ne faisant espérer qu'une petite clientèle et un petit bénéfice.
Et voici que peu à peu, d'un village à l'autre, une rumeur étrange circule : On a découvert un monde nouveau d'où l'on rapporte l'or à pleines caravelles.
Ce n'était pas une légende : For de l'Amérique a
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ruisselé sur la vieille Europe. En notre siècle encore, il renouvelle tous les cinq ou six ans le stock de 600 tonnes qu'avait légué le moyen âge ' ; tandis que l'Amérique espagnole, à elle seule, a fourni, iusqu'en 1847, 122.000 tonnes d'argent, douze fois plus que TEurope entière.
La découverte du Nouveau-Monde n'a pas créé le commerce, mais elle en a élargi considérablement les horizons, elle a fait circuler l'argent — qui est le nerf du commerce comme de la guerre, — elle a multiplié les désirs et les moyens d'échange, elle a donné le branle au mouvement d'oii est sortie la puissance mondiale de l'or. Cette puissance est une des caractéristiques de notre civilisation.
Celle de la science en est une autre. La science était délaissée au moyen âge. Les hommes alors se rattachaient au passé, qui leur inspirait confiance, plus qu'à l'avenir, dont ils attendaient peu. Ils travaillaient, de leurs bras ou de leur pensée, sans fièvre et sans hâte. Le temps n'était pas de l'argent, mais de la matière première, un moyen de c( finir », de produire des œuvres achevées. On mettait des années à une tapisserie, une vie à un livre, des siècles à une cathédrale. On avait ainsi créé des arts délicats, des littératures brillantes, des systèmes juridiques savants, des philosophies profondes, des morales élevées ; mais les indus-
1. 300 tonnes par an sortent des diverses e.\ploitations, ce qui ferait en deux ans les 600 tonnes du moyen âge. Là-dessus, la part fournie par l'ADiérique représente un peu plus du tiers, si on s'en rapporte aux chiffres du IJitllelin des Armées, 14 février 1917, p. 7.
tries restaient rares, timides et routinières; et la science, courte.
La science a grandi, elle a marché à pas de géant, créant à chaque pas une industrie nouvelle : elle a dompté le feu, la lumière, Télectricité ; elle s'est emparée du sol, de l'océan, des airs ; elle a transformé, de sa baguette de fée, la figure de ce monde.
Ce n'était pas une raison d'en oublier l'autre. Les hommes du moyen âge pensaient beaucoup à l'autre ; ils regardaient la vie d'un regard simple et droit, et ils la vivaient avec courage ; car « le courage n'est qu'une grande espérance^ », et ils avaient tous la grande espérance, celle que donne la foi pleine et tranquille. Ils savaient le but et la route, et que, si parfois la route était dure, le but était sûr et assez beau pour valoir l'efTort.
L'or et la science, en leur ouvrant d'autres perspectives sur la terre, ne les obligeaient pas à fermer le ciel. Copernic était un chanoine-, et son livre, le premier de la science moderne, était dédié au pape Paul IIL Colomb a laissé à son temps et à, l'histoire l'impression d'un saint, et, en 1873, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, appuyé par 700 évêques, a pu introduire à Rome une instance pour sa béatification'. Que fût-il advenu de la civilisation moderne si, à Texemple de ses deux