‹ La Providence et la guerreChapitre 43 sur 83 · Joan., VITl · texte numérisé non relu

Joan., VITl

LES Causes de la GUERHE et la providence 17l

ressources de son territoire comme la mentalité de ses habitants devaient en faire l'idéal et le principal bénéficiaire du progrès tel que le vise la civilisation moderne. Nul peuple ne pouvait mieux réussir dans le colossal. Il n'avait qu'à creuser le sol pour y trouver en abondance le charbon, le fer, tous les minerais que réclame la grande industrie. Aussi accessible à l'orgueil que dénué du sens de la mesure, le colossal entrait dans ses rêves comme dans ses moyens. Déjà Erasme appelait Luther « le Docteur hyperbolique ». Les (ils de Luther ont gardé cette marque : l'hyperbolique, le démesuré, les enchante et les fascine. Aussi dociles en politique, aussi malléables en pratique, qu'ils sont individualistes et anarchiques en religion, tenaces d'ailleurs dans leur arrivisme, ils se sont prêtés à merveille à l'organisation industrielle et sociale. Coulés depuis quarante-cinq ans dans le moule prussien par un gouvernement fort et avisé, ils ont fait masse d'un seul bloc dans la concurrence mondiale, et ils sont devenus sans conteste le modèle du rendement dans le colossal, et dans la camelote, qui résulte du colossal industrialisé et monnayé. Devant leurs statistiques qui montaient d'un élan continu, dépassant sur tous les points celles de leurs rivaux, tous les peuples se sont inclinés dans l'admiration, et ils ont salué à Tenvi-, dans la force et les progrès de l'Allemagne, ridéal de la civilisation moderne.

Voilà — en négligeant les traits de détail, dont beaucoup mériteraient l'estime et justifieraient Tespoir — voilà, dans ses grandes lignes, riiistoire

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de notre civilisation. Elle aurait pu être douce et belle; mais des nuées venues d'Oiitre-Rhin lui ont masqué le ciel, et Teffort acharné qu'elle a consacré à embellir la terre a eu pour résultat l'apothéose de TAllemagne. Elle a mis Dieu de côté, mais elle a dû compter avec les hommes; elle a secoué le joug" de la morale, mais elle s'est livrée parla aux conflits de la force. Des crises locales ont éclaté, au long des derniers siècles, déchaînant les grèves, les révoltes, les révolutions, et disant le malaise dontsouiïre l'organisme social ; mais le mal est partout, et le dédain ou la haine de Dieu le faisant sans remède, la grande crise devait venir qui mettrait en péril l'existence même de notre civilisation.

Elle est venue et nous en sommes les témoins épouvantés.

Qu'est-ce donc qui a précipité la crise? La même cause qui l'avait préparée : l'oubli de Dieu. Frutex peccati, elle est tout entière la suite du péché.

Quelle que fût, en effet, l'estime du monde pour l'Allemagne, l'orgueil et les appétits de rAUemagne grandissaient plus vite que ces hommages. Elle trouvait toujours qu'on ne lui faisait pas tout son dû.

Nabuchodonosor avait passé comme Touragan, brisant les trônes d'un revers de son épée. La terre fil silence et l'admira dans la splendeur de sa force.

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Il SkCnivra de son triomphe. Le vin de la gloire lui monta au cerveau : il se fit dresser une slatue d'or de taille colossale, et déployant à l'enlour Tappareil fastueux de sa puissance, il exigea que tous les grands de la terre vinssent, au son des trompettes, l'adorer.

Au xx^ siècle, TAllemagne, gonflée du même orgueil, a réédité en style moderne cette folie des vieux âges. Elle s'est raidie dans son apothéose; il ne lui a pas sufti du bâton de chef d'orchestre dans le concert des peuples, elle a réclamé le sceptre. Elle s'est crue, elle s'est proclamée le superpeuple, le peuple élu et suzerain; elle s'est retournée vers son « vieux Dieu », celui de ses légendes, Teutsch, Fils de la Terre, père de la race germanique, le dieu de la Victoire; et. comme son fils, Thor, s'appuyant sur le m.arteau de la force, se croyant maîtresse de la terre, de l'océan et des airs, elle s'est proclamée dieu, s'attribuant la mission de dominer le monde, mais à la moderne, en l'organisant à son profit. A force d'organiser des usines de plus en plus énormes, à force de rêver colossal, de sentir ses espoirs grandir à la taille de son rêve, elle a fini par concevoir la planète tout entière comme une usine à exploiter sous sa direction et pour son compte et dont les autres peuples constitueraient les équipes d'ouvriers payés maigrement aux pièces ^

1, Et pas même. Son plan a été d'imposer aux vaincus une vaxe de guerre « colossale », elle aussi. Ces milliards, les vaincus ne les ont pas disponibles, ils ne pourront que les emprunter, moyennant intérêts à fournir. Et ils devront une partie — une

Une folie d'orf^ueil : voilà l'aboutissement des eiïorts accomplis pendant les derniers siècles pour faire de la raison le seul guide de Thumanité.

Mais l'estime des peuples pour l'Allemagne n'allait pas jusqu'à cette abdication; et l'Allemagne, qui le sentait, se montrait inquiète, ombrageuse, soupçonnant partout des jalousies, des rélicences, des arrière-pensées, des menaces. Le délire de la persécution, qui est la tare habituelle des mégalomanes, l'a prise peu à peu. Elle en est devenue plus nerveuse, plus turbulente, plus agressive. Elle a voulu plier tout à son caprice ; pour faire peur, elle a montré à tout propos « sa poudre sèche et son épée aiguisée », elle a multiplié les incidents de frontières, elle nous a traînés à Algésiras, elle nous a provoqués à Casablanca, elle a envoyé le Panther promener ses canons sur les côtes d'Agadir, elle a poussé l'Autriche en Herzégovine. La menace d'abord a réussi : la France, la Russie ont fait des concessions. Les concessions ne désarment pas la passion, elles la nourrissent et l'exaltent. Elles ont nourri, dans toute l'Allemagne, l'orgueil allemand; elles Font convaincu que rien ne résisterait à la force allemande, et que le moment était venu qu'annonçaient tous ses prophètes, l'heure pour la grande Allemagne de se dresser enfin sur le monde, son marteau de bronze

grande partie — de leur travail pendant un siècle ou deux, pour payer ces intérêts ; ce qui veut dire qu'ils devront travailler pour le Vainqueur sans rémunération. Mais le travail forcé et n^ii r.Jnmnéré, ce n"est pas autre chose — la remarque est de P. L!ougct — que l'esclavage.

à ia main, comme le dieu de la victoire, pour la définitive apothéose.

Elle savait qu'il lui faudrait pour piédestal des montagnes de cadavres; mais ce ne fut pas une objection. Pour expliquer la violation de la Belgique, elle ne trouvera qu'un mot : « Nécessité n'a pas de loi. » Il le fallait pour l'Allemagne, cela suffit. Pour expliquer la déclaration de guerre, qui est sortie d'une réunion secrète à Potsdam, elle n'a trouvé qu'un mot de même valeur : « Les chefs de l'armée insistèrent ^ » Ce ne sont pas les chefs d'armée qui ont à dire oii est le droit. Il ne fut pas question de droit ni de devoir, de respect de Dieu ni de pitié pour les hommes. « Les chefs de l'armée insistèrent » ; ils étaient prêts; ils se sentaient forts. Quand on ne consulte plus la morale, on ne consulte que son intérêt et sa force. Et l'Allemagne s'est jetée sur nous.

Ce sont les péchés de l'Allemagne — son oubli de Dieu, son orgueil, ses convoitises — qui ont déchaîné la guerre.

Et ce sont les péchés de la France — pour ne parler que de nous — qui l'avaient rendue possible.

« Les grandes mutations, a dit Bossuet..., sont causées ou par la mollesse ou par la violence des princes » et des nations. A la violence de l'Allemagne s'est ajoutée la mollesse de la France. Ayant supprimé Dieu, chaque peuple a suivi sa pente pour remplir la place laissée vide : « le même

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