Eccli, V
2. C'est le mot de Stendhal, dans Rouge et noir. 3.1s., XXII, 13.
partient, et nous la ferons assez belle pour qu'elle nous suffise.
Eh bien, non, Dieu n'est pas tenu à sanctionner par le miracle cette philosophie. S'il ne s'est pas engagé à châtier le péché en ce monde, il n'entre pas davantage dans ses plans de Tencourager par une assurance miraculeuse contre les risques. Faudrait-il par hasard que le propriétaire fît le guet pour protéger ses voleurs contre la police et qu'il les assurât contre les accidents qui se rencontrent dans leur métier?
Mais, dira-ton, il y a les innocents qui pâtissent avec les coupables.
Hélas ! oui ; mais c'est là une expérience aussi vieille queThumanité, puisqu'elle a commencé avec Adam qui nous a faits solidaires des conséquences de sa faute. Elle s'est continuée à travers les siècles ; et parmi ceux-là mêmes qui s'indignent aujourd'hui à ce spectacle, n'y en a-t-il aucun dont les fautes aient fait pâtir des innocents ?... Le problème que pose la guerre à cet égard est troublant par son actualité, par le retentissement des forfaits, par la masse des victimes ; mais il n'est pas nouveau, lui non plus, et nous en connaissons déjà la solution.
Nous savons que les hommes sont libres et qu'ils peuvent en abuser, que nous sommes solidaires les uns des autres, que les causes mécaniques ne distinguent pas entre les justes et les pécheurs, que la justice même de Dieu ne dit pas son dernier mot en ce monde. Mais nous savons aussi que ce monde n'est qu'un commencement, que le temps passe
184 LA PROVIDENCE ET LA GUl'HRE
emportant la souffrance comme le plaisir, que Féternité vient, qu'elle mettra tout en place, que tous les maux de la vie ne peuvent pas entrer en ligne de compte avec les biens où ils nous conduisent, si nous le voulons. Et nous savons enfin que la Providence se fait plus attentive à ceux qui souffrent, plus libérale, et que le chemin du Calvaire est la voie triomphale pour monter au ciel.
Quand on prend le bateau pour les Etats-Unis, il est plus agréable de voyager par le beau temps que dans la tempête, de respirer tout à son aise la brise du large que d'être tordu par le mal de mer ; mais Fessentiel est que le bateau conduise au port. L'épreuve secoue les innocents ; mais elle les conduit au port.
La Providence d'ailleurs n'est pas la seule à laisser les innocents exposés à l'épreuve de la guerre. La France aussi pouvait empêcher la guerre, et elle ne l'a pas fait. 11 lui suffisait de capituler devant les exigences de l'Allemagne, de lacérer ses traités d'alliance comme chiffons de papier, de renoncera l'honneur, au droit de rester libre chez elle et de compter dans le monde. Il lui suffisait en somme de renier son histoire et son destin, et de disparaître comme grande nation. Elle le pouvait, oui; rien n'était plus facile ; mais personne n'oserait dire qu'elle le devait ; personne n'hésiterait à dire (ju'elle devait ne pas le vouloir.
Dieu aussi a son honneur à défendre et un rôle à jouer dans le monde. Et même pour épargner l'épreuve à des innocents, il ne devait pas plus se
LES CAUSES DE LA GUERRE ET LA PROVIDENCE iS5
mettre au service du péché, que la France s'ous le joug de l'Allemagne.
Ni les justes ni les pécheurs n'obligeaient donc la Providence à empêcher par le miracle la guerre de sortir de ses causes.
Portée au tribunal de la raison, l'accusation contre Dieu tombe devant cette évidence.
Mais cette évidence est une lumière froide. Elle éclaire Tesprit, elle ne réchauffe pas le cœur. Serait-il possible, après avoir écarté avec des certitudes l'objection, de formuler des hypothèses, de réunir des probabilités, qui nous permettraient d'entrevoir comment la Providence, de ce mal immense de la guerre, peut tirer un bien plus grand encore? Ce serait poser la question des « buts de guerre » de la Providence. La place nous manque pour la traiter ici. Nous espérons en faire la matière d'un prochain volume.