‹ La Providence et la guerreChapitre 47 sur 83 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

« Situation inchangée » : tel fut, pendant de longs mois, le style habituel des communiqués. En ces derniers temps, les épisodes terriblement dramatiques se sont accumulés les uns sur les autres; mais ils n'amènent pas de décision. Voilà trois ans bientôt, que nos braves remuent la terre, poussent des sapes, font exploser des mines, lancent des grenades, des torpilles, des obus; ils luttent, ils souffrent, ils meurent : et la ligne fatale qui marque d'un trait noir sur nos cartes, d'un sillon rouge sur la terre de la patrie, le front des armées, ne se déplace pas, ou si peu !

Et alors, à Tarrière, on gémit, on s'impatiente, on s'agite, on trépide ; quelques-uns désespèrent; d'autres recuei41ent ou colportent les « rumeurs infâmes ».

Ne parlons pas de ces deux dernières catégories ; mais l'impatience n'est-elle pas excusable ?

Non. Peut-être le serait-elle sur le front de bataille : mais à l'arrière, non, elle ne l'est pas : elle est une injustice vis-à-vis de la France.

Pourquoi? Parce que l'œuvre do la Franco a déjà été gigantesque. Elle fera l'admiration de riîistoire. Il serait injuste, il serait intolérable que, nous, les témoins et les premiers bénéficiaires, nous ne sachions pas le reconnaître.

Pour apprécier la valeur des résultats obtenus et Théroïsme des efforts accomplis, jetons un regard sur la force de l'adversaire qu'ils ont brisée.

Cette force explique la difficulté de la tâche; et même si la Providence entend jouer, dans les péripéties de cette guerre, un rôle prépondérant, nous savons déjà que cela ne l'empêchera point de laisser agir les causes secondes.

Or, les armées qui ont déferlé sur nos frontières comme un raz de marée irrésistible, n'expriment pas toute la force que nos ennemis ont dressée contre nous. De même que leurs pièces de 420 reposent sur une plate-forme de béton , aux assises profondes, leur force militaire a eu son point d'appui dans l'ossature même de la nation, dans la culture et l'organisation allemandes, bétonnées fortement et minutieusement par l'effort opiniâtre d'un demisiècle.

Cette « Kultur » est découronnée des idées hautes et des soucis désintéressés, en un mot, de l'idéal qui en ferait une civilisation. Elle se réduit à Tutilisation de la science. Mais la science est

préciséfiient l'instrument de la force, l'arnie avec laquelle l'homme conquiert la matière. Cette science qui lui apprit d* abord à faire du feu, à semer du blé, à tailler des silex ou à aiguiser des lances ; cette science qui a progressé à travers les siècles d'une allure lente et timide, s'est mise tout à coup à marcher à pas de géant ; et ceux qui la suivent, recueillant au fur et à mesure les secrets qu*elle livre en marchant, y trouvent le moyen de conquérir une puissance presque illimitée sur la matière. Or, pas un peuple n'a su en tirer parti comme FAUemagne.

Ce n'est pas l'Allemagne qui a fait la science. Elle s'en vante, mais elle bluffe. Les idées géniales qui

ouvrent des horizons nouveaux, les grandes

découvertes centrales d'où les inventions pratiques découlent, sont pour l'ordinaire Toeuvre des autres nations, de la Belgique, de la Hollande, de la Suisse, de l'Italie, de l'Angleterre souvent, de la France surtout. Les Français inventent, mais ils ne fabriquent pas ; la plupart, les plus grands du moins, — pas plus Branly que Pasteur — ne songent pas à battre monnaie avec leur génie ^ ils

1, « J'allais un jour rendre visite à mon vieux maître le physicien Berlin, qui habitait l'Ecole normale supérieure. Je rencontrai dans l'escalier Pasteur, son ancien condisciple, qui y habitait avec lui. « Vous allez, me dit-il, voir le plus honnête des « hommes. Trois messieurs m'attendent en ce moment dans 'î mon cabinet. Ils sont venus m'offrir un million si je voulai.s « faire breveter la fabrication du vaccin contre le charbon et « leur céder le brevet. A cause des miens, qui n'ont pas de foi- « tune, je craignais de me laisser tenter. Je suis allé en parler à « Bertin. — Refuse, Pasteur, m'a-t-il dit, refuse 1 Ta gloire vaiH « mieux que cela; donne ta découverte à tout le monde. — Je « descends refuser » (Edmond Perrier, France et Allemagne, Paris, Pavot, 1915, p. 166).

PÉUIPÉTIES DK LA GUERRE, CAUSES SECONDES 189

ouvrent les mains d'un geste large, et jcUent à tous leurs idées féconrles. Les Allemands les ramassent elles induslriiiUsent. Leurs universilés, merveilleusement outillées, avec des laboratoires où rien ne manque, où tout abonde, avec des légions de professeurs et de techniciens, fournissent les tètes pensantes qui tournent et retournent l'invention, l'améliorent, la multiplient. Les industriels, avec leur cortège d'ingénieurs et de chimistes ^ poursuivent le travail sans trêve à la recherche du meilleur rendement. Les contremaîtres, admirablement formés dans d'innombrables écoles, prennent le mot d'ordre, que les ouvriers docilement appliquent. Ils n'y mettront pas le fini, le tour de main, le je ne sais quoi où les Français excellent; mais le vaste mécanisme, parfaitement étudié, maintenu à jour avec les derniers progrès de la science, marchera sans à-coup, répondant aux prévisions et fournissant des produits généralement inférieurs, mais dont le prix de revient défie la concurrence, — moyennant quoi l'industrie allemande, maîtresse du marché, nous revendra nos propres inventions.

C'est un Français, Verguin^ qui découvrit la fuchsine (-1859) ; et à sa suite, ce sont des Français, Renard, Franc, Girard, Laire, Cherpin, Lautii,

1. «Le professeur Léo Vignon, léminent directeur de l'Ecole de Chimie industrielle de Lyon, à la suite dune enquête approfondie, a consigné, dans un rapport ofùciel rooont, que la proportion de chimistes dignes de ce titre, calculi-o sur un nombre N d'habitants, est en Suisse de 300, en Allemagne de 2.";n, en France de 7 » (Victor Cambon, >!otre avenir. Paris, Pavot, 191(1, p. oû. Cf. 110-121).

Roussin, qui ont développé la science des matières colorantes ; mais « toute cette œuvre des Français fut méticuleusement industrialisée, poursuivie avec acharnement, méthodiquement agrandie en Allemagne, et elle contrihua tout à la fois à sa richesse et à notre appauvrissement... La culture de la garance a été à peu près anéantie chez nous au profit de nos voisins à la suite de découvertes françaises »'. Les usines allemandes fabriquent chaque année pour plus de 600 millions de francs de matières colorantes -. Elles en détiennent en fait le monopole ^ et TEtat français était un de leurs clients pour teindre en rouge les pantalons de nos soldats.

C'est un Français, Lumière, qui a inventé les films cinématographiques ; mais c'est l'Allemagne surtout qui en profite et « s'est taillé, dans cette invention française, une sorte de monopole européen '' ».

C'est Tellier, un Français, qui a créé l'industrie du froid; mais c'est l'Allemagne qui a multiplié les wagons et les appareils frigorifiques ; et il n'y a pas encore longtemps que, lorsqu'on voulait du poisson en France, on le commandait à Bâle, qui le faisait venir de Hambourg.

Ce sont les Français, depuis Chaptal et Bous-

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