Tobie, III
d'être à nos ordres, qu'il est un domestique, et suspect, que l'on somme perpétuellement de ^ rendre ses comptes, que l'on gourmande, que Ton accuse,... hélas ! qu'on invective avec les pires blasphèmes : « Il n'est pas bon, il n'est pas juste,- i il n'est pas sage ». Ce qui veut dire qu'il n'est pas de notre avis et qu'il n'est pas, autant que nous le , voudrions, au service de nos caprices. 1
Ah! qu'il ferait une jolie figure de Dieu, s'il se mettait à notre hauteur! L'expérience d'ailleurs a été faite. Les hom.mes, au temps du paganisme,^ ont cru pouvoir façonner Dieu à leur goût; mais comme il était manifestement impossible qu'un seul pût se plier à toutes leurs fantaisies contradictoires, ils en ont fait une multitude, et il y en a eu, au choix, pour tous les goûts, surtout les pires, pour toutes les violences, pour toutes les rancœurs, pour toutes les injustices, pour toutes les déchéances, pour toutes les turpitudes. Ali! les jolis dieux que fabriquent les hommes! Et le joli métier que ferait la Providence, si elle gouvernait le monde d'après nos vues
Mais nous n'avons constaté encore les vues de Dieu que dans l'ensemble de son œuvre. Quelle application va-t-il en faire à l'homme en ce monde? Quelle tâche va-t-il lui assigner?
Tout gouvernement, empire, royaume ou république, se flatte lui aussi d'être une providence,
et de poursuivre le bien de la nation dans Tordre et dans la justice ; mais nous ne sommes pas sans savoir que cette providence-là, si elle se réserve la direction, n'entend pas nous dispenser de notre concours: elle promulgue des règlements, des lois, des impôts, qui restreignent notre liberté et nous demandent des sacrifices. Il y a, pour les citoyens, des avantages qui compensent les inconvénients. Mais un jour peut venir, il est venu, où cette providence humaine, nous montrant la patrie en danger, nous a demandé les sacrifices suprêmes. Elle a pris par millions les hommes valides et elle les a jetés face à Tennemi, face à la douleur, à la torture, à la mort. La mort les a fauchés par centaines de mille. A ceux-là. qu'estce qu'on a promis comme récompense? Rien. Et qui donc s'est plaint parmi les victimes? Parmi ceux qui leur survivent, qui donc a protesté ? Personne. La patrie avant tout! L'intérêt général avant l'intérêt particulier!
En avant l Tant pis pour qui tombe !
La mort n'est rien. Vive la tombe, Quand le pays en sort vivant !
En avant !
Cette providence humaine a sa grandeur, sa beauté tragique; elle est juste, elle est nécessaire; mais elle est dure — à qui n'en connaîtrait pas d'autre.
Le chef d'usine exerce aussi une manière de providence. Il poursuit un but qui est de manufacturer certains produits. Il a disposé des méca-
nismes ; mais il faut une intelligence et une liberté pour les mettre en mouvement et en surveiller le jeu. Il fait appel à ceux qui ont besoin dargenL il leur propose un salaire. Le marché est cohcIu. Les ouvriers arrivent, l'usine marche. L'usinier atteint son but : il a des produits à vendre. Les ouvriers atteignent le leur : au jour convenu, ils touchent leur paye. Mais s'ils s'avisent de refuser le travail ou de saboter les mécanismes, non, l'usinier ne leur doit plus rien. Ce sont eux qui ont des comptes à lui rendre.
Dieu n'est pas seulement notre patron ou notre chef, mais notre auteur et, par là, notre propriétaire. Il a sur nous des droits infiniment plus sacrés que tous ceux de nos maîtres humains ; mais il est infiniment plus libéral. Lui aussi prélève un impôt sur notre liberté ; mais s'il refrène nos convoitises d'animal, c'est pour donner libre champ à nos aspirations d'homme. Lui aussi promulgue des lois; mais s'il nous fait des devoirs, c'est pour répondre à des besoins. Lui aussi, un jour ou l'autre, peut nous demander les sacrifices suprêmes ; lui aussi rencontre des âmes héroïques qui les lui offrent sans se plaindre, sans rien lui demander, dans un élan d'amour; mais il ne laissera rien sans récompense ; et il fera toujours la récompense incomparablement plus grande que le sacrifice. Lui aussi a créé une usine gigantesque, qui a pour but de manifester sa gloire. Tous les êtres de l'univers, depuis latome inerte jusqu'aux animaux, en sont les mécanismes agencés de main de maître; mais il leur manque la pensée et
rameur qui doivent donner un sens à la création et mettre des paroles à Thymme de gloire. Alors Dieu a fait Thomme pour cette tâcho. En lui donnant la pensée, il l'a fait libre, capable d'obéir ou de se révolter ; mais il lui a mis au fond de Têtre le besoin de Tinfini \ comme la marque inaliénable de sa nature d'bomme ; et il lui a dit :
Cet infini dont tu as besoin, moi seul je le possède, et tu ne Tauras que si je te le donne. Eb bien, accepte d'être un homme, à ta place dans la création^ au-dessusde labêteet au-dessous de Dieu. A tes sens préfère ta raison, à tes caprices changeants tes aspirations nécessaires, au temps qui passe l'éternité qui dure, à la créature le Créateur. En un mot. respecte l'ordre que ma sagesse a voulu. Les êtres sans raison s'y conforment sans le savoir, enchaînés par leurs lois à servir mes intentions : ta loi est d'obéir à^ta raison, à ta conscience. Les ordres qu'elle proclame sont les miens; c'est de ma part qu'elle commande"; mais elle t'oblige sans te contraindre. Je t'ai voulu libre pour faire de toi le contremaître responsable de la création.
1. Pourquoi Ihomme aspire-t-il à linfini ? Parce qu'il y pense. L'être veut le bien comme il le connaît. Si l'animal pensait à l'infini, il le voudrait. L'homme y pense, — non pas tout le temps, et c'est pour cela qu'il n'y aspire pas toujours. Mais alors même qu'il n'y pense pas, alors^ même que délibérément il veut n'y pas penser, pour s'enfermer dans le périssable, il est condamné, par sa nature même, à penser toujours et donc à désirer au delà de ce qu'il possède, et ainsi à chercher l'infini en détail
âuand il n'y aspire pas en bloc, à vouloir indéfiniment au delà u point où il voulait arrêter son rêve, au fur et à mesure qu'il le réalise. — C'est un point où nous insisterons dans un prochain volume : La Loi de la vie.
2, La loi du maître est ainsi d accord avec la loi de l'être. Nous l'expliquerons longuement dans La loi de la vie.
Tuas autorité sur tous les êtres inférieurs : à toi de les faire servir à ma gloire, en les utilisant selon mes vues. Tout est pour toi dans le monde, et c'est par toi que tout est pour Dieu\ Je t'ai voulu libre et responsable pour que tu puisses mériter et pour que je puisse passer avec toi un contrat qui liera ma justice. Ma justice, ma sagesse mettait des bornes aux manifestations de ma bonté, mais il dépend de toi de supprimer les bornes au nom même de ma justice; car je m'engage, si tu remplis la tâche que je te confie, à être moi-même ton magnifique salaire, merces tua inagna niinis'. Tu ne peux pas te contenter à moins; mais tu ne peux pas désirer et je ne puis pas te promettre davantage, puisque c'est l'infini que j'offre à ta liberté.
Tel est le point de vue essentiel de la Providence à l'égard des hommes. L'homme, parce qu'il pense, en d'autres termes parce qu'il est homme, aspire à l'infini et il est libre. Libre, il peut se révolter; mais aspirant à l'infini, il a besoin de Dieu. Et Dieu se donnera à l'homme si l'homme obéit à Dieu. C'est ainsi que l'homme étant libre, reste le maître de son destin; et que Dieu devant avoir le dernier mot, reste le maître de sa gloire.
L'homme peut manquer son but qui est d'être heureux; mais ce ne sera que par sa faute. Dieu ne peut pas manquer le sien, qui est le triomphe
i. Omnia enim vestra sunt. Vos autem Christi, Chrislus autem Dei(l Cor, m, 22 sq.)