Edm. Perrier, p
leur organisation ajoutée à leur culture scientifique, si terre à terre que soit leur culture, si monstrueux que soient les excès de leur organisation, ont fait, de ces 68 millions d'êtres humains bétonnés ensemble, une plate-forme terriblement résistante pour porter l'instrument de guerre forgé contre nous.
Cet instrument de guerre a été TefTort suprême de TAllemagne, le point culminant, le chef-d'œuvre de sa culture et de son organisation ^
Tout le monde le sait, il suffit de le rappeler en quelques mots.
Toutes les inventions de la science ont été mises à contribution pour Toutillage de ses armées. Les machines à tuer de tout modèle sortaient discrètement de ses usines et s'entassaient dans ses parce, attendant f heure fatidique. Elle a industrialisé la guerre comme le reste.
Elle l'a organisée surtout, méthodiquement, minutieusement, colossalement. Elle s'y est surpassée. Cette organisation, par les précautions prises, enserrait l'univers. Ses espions étaient par-
i. Certes, elle y a mis du sien ; mais il est pénible d'avoir à constater que, dans la guerre comme dans la science et dans l'industrie, elle n'a réussi contre nous qu'en nous empruntant nos inventions : elle nous a vaincus en 1870 et elle a remporté ses premiers avantages en 1914 et 1915 en utilisant les méthodes, les « directives » napoléoniennes, commentées et adaptées aux conditions modernes par Clausewitz, von derGoltz, etc., passionnément étudiées là-bas. et longtemps négligées chez nous. Voyez Marc Yillers, Revue Uebdomadaire, 2.) juillet 1916.
20t> LA PROVIDENCE ET LA GUERRE
tout, les uns faisant leur vilaine besogne dans l'ombre, les autres au grand jour, dans les journaux, pour travailler l'opinion. Des appareils de télégraphie sans fil étaient prêts sur tous les continents, pour envoyer les nouvelles et recevoir les ordres ; des bases étaient prêtes, à travers tous les océans, pour ravitailler ses pirates ; et autour de nos forts ou de nos villes, les plates-formes pour y installer ses canons \ L'armée surtout était prête. Rien ne manquait, non seulement « pas un bouton de guêtre », mais pas un chemin de fer stratégique, pas un automobile, pas un obus,- pas un téléphone, pas un des traîtres chargés, après avoir été nos hôtes, de fournir à leurs chefs la bonne liste pour les réquisitions et pour les otages, dans les villes que Ton comptait nous prendre. Les gouverneurs en étaient déjà nommés.
La discipline, du haut en bas de l'échelle hiérar-
1. Elle avait pensé à tout. Un exemple entre mille : « On sait que l'armée roumaine était fournie dartillcric de campagne par Krupp. Or, depuis près de trente ans, la Roumanie était liée par un traité d'alliance avec l'Allemagne ; malgré cola, — et comment ne pas admirer ici le stupéfiant et diabolique esprit de prévoyance de nos ennemis ? — il y avait, dans tous les canons do campagne fournis par Pirupp aux Roumains, un petit détail optique qui avait été systématiquement « saboté y ■ tous les niveaux de pointage à bulle d'air des pièces avaient été par le constructeur remplis seulement d'eau au lieu de la dissolution saline qu'on y met toujours pour empêcher la congélation du liquide par le' froid. Les Allemands se réservaient naturellement, si la Roumanie marchait avec eux, de corriger cette défectuosité au moment voulu. Au contraire, si elle «se déclarait contre eux. le fonctionnement de son artillerie était compromis. Gest ainsi qu'un grand nombre des canons roumains n'ont pas pu tirer utilement, parce que, dès qu'on les amena dans la montagne, le froid congela l'eau des niveaux de pointage qui éclatèrent, rendant impossible un tir précis >: (Ch. Nordmann, dans Revue des Deux Mondes, l"- mars lb'J7, p. 213).
chique, était absolue; la foi aveugle dans le commandement, le don de soi à la chose commune, Télan, la certitude de vaincre que nous avons vus soulever toute la nation, étaient à leur comble dans Tarmée. Là surtout, ces millions d'êtres humains étaient articulés les uns aux autres comme les pièces d'une machine. Là surtout, il n'y avait plus que des rouages dociles et des moteurs tout-puissants.
Le Kaiser, qui avait dans sa main le déclic de la machine, sûr de ses hommes, leur dira sans sourciller : « Rappelez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. L'esprit de Dieu est descendu sur moi en ma qualité d'empereur d'Allemagne. Je suis son arme, son glaive et son viceroi. Malheur aux désobéissants! Mort aux lâches et aux incrédules * ! » Est-ce qu'il y a eu des incrédules, des lâches, des désobéissants ? Pour sûr, pas beaucoup. Qu'on les ait envoyés à la boucherie, au pillage, à l'orgie, au crime, ces hommes ont marché.
En 1891 déjà, le même Kaiser disait à ses recrues de Potsdam : « Vous êtes à moi corps et âme. Si je vous ordonnais de tirer sur votre père et sur votre mère, il faudrait exécuter mes ordres sans murmure-. » S'il y eut des murmures, Ihistoire ne le dit pas.
On peut bien s'indigner, on peut bien dire qu'à ce degré la discipline est une abdication, un escla-
1. Cité par Hanotaux, Revue Hebdomadaire, 17 avril 1915, p. 329.