‹ La Providence et la guerreChapitre 57 sur 83 · Cité par Le Bon, Enseign. psych., p · texte numérisé non relu

Cité par Le Bon, Enseign. psych., p

vage, une infamie. Mais il faut convenir que c'esl une force. Essayez de mesurer la force de ces millions de volontés articulées ensemble comme les pièces d'une machine à tuer gigantesque; intercalez dans ces volontés, pour compléter la machine, Toutillage le plus formidable, la préparation la plus méticuleuse et la plus étendue: rappelez-vous sur quelle organisation sociale repose cette organisation de Farméc : puis regardez. Fhistoire, passez en revue toutes les armées qui ont fait trembler le monde, évoquez Napoléon, lés Arabes, les invasions barbares, l'empire romain, comparez : et vous direz sans hésitation possible que rien ne dépasse, que rien n'égale la puissance de destruction que le Kaiser a tenue dans ses mains.

Eh bien ! c'est cette puissance qu'il a jetée contre nous et que nous avons brisée.

Il a poussé le déclic ayant choisi son heure. Nous n'étions pas prêts pour faire face, ni les Anglais, ni les Russes. Industriellement nous n'étions pas prêts. Non seulement les stocks ne suffisaient pas , mais beaucoup des engins que l'Allemagne a mis en œuvre n'avaient pas leur répondant chez les alliés. Pour leur donner la réplique, il nous a fallu d'abord créer l'outillage et les usines, et pai^fois la théorie même, d'où ces engins devaient sortir. Organiquement, nous n'étions pas prêts. Certes il y a une organisation à base d'abdication et de félonie pour laquelle, grâces à Dieu, nous ne serons jamais prêts ; mais l'Angleterre n'avait point d'armée ; il fallait des mois à la Russie pour équiper la sienne: chez

nous, c'était la transition entre le régime de deux ans et celui de trois ans, et aucun des alliés n'avait, à l'égal de Tennemi, les moyens de transport qui permettent la mobilisation rapide. Socialement, nous n'étions pas prêts : la question religieuse en-France, la question constitutionnelle en Russie, la question irlandaise en Angleterre, la question sociale partout, agitait des brandons de discorde ou de guerre civile ; de plus, en France, depuis quinze ans, on faisait la guerre à l'armée ; beaucoup rêvaient de pacifisme à tout prix ou même clamaient leur antipatriotisme. Le Kaiser avait choisi son heure.

Il avait en même temps numéroté ses victimes et marqué ses étapes. Il lui fallait être à Paris dans trois semaines, pour nous donner le coup de grâce et se retourner à temps contre nos alliés.

C'est donc sur la France qu'a porté d'abord tout le poids de la puissance allemande. Pour comble, nous attendions l'ennemi le long des Vosges et il nous est ari-ivé sur le flanc, à travers la Belgique.

Et l'on a vu ceci : manifestement très inférieurs par l'organisation et par l'outillage, inférieurs par le nombre, ayant toutes les différences de la force brutale contre eux, ne pouvant racheter la situation que par une plus haute valeur d'hommes, ces Français, hier ennemis, antimilitaristes, antipatriotes, se serrent d'un seul cœur autour du drapeau; et ces dégénérés que TAllemagne avait cru voir en eux se montrent plus fiers, plus braves, plus simplement héroïques, plus magnifiquement guerriers, que les guerriers les plus

fameux de Jeur race. Ils ont eu à résister, en même temps qu'à la force brutale, au vent de la défaite qui les a d'abord souffletés au visage ; ils ont dû reculer sous l'ouragan de mitraille auquel ils ne pouvaient pas répondre ; et tout de même, sur le mot d'ordre du chef qui, un jour, au nom de la France, leur commande de vaincre, ils s'agrippent au sol de la Marne, et ces hommes exténués ^ physiquement et moralement par des semaines de luttes sans espoir et par le poids du destin menaçant qui plane, ces hommes ayant devant eux la puissance la plus formidable de l'histoire, la brisent d'un effort suprême et en rejettent les débris à 80 kilomètres en arrière.

Les tronçons brisés se ressoudent : la bête n'est pas morte; mais elle est blessée. Elle se terre: mais on la mure d'un mur fait de cadavres et de poitrines vivantes, et les vivants ne reculent pas plus que les morts ; ils traquent la bête blessée sans trêve depuis bientôt trois ans. Elle avait la vie dure ; mais elle perd du sang. Un jour viendra bien où ses veines seront vidées. Elle a des ressauts, elle peut donner des coups de boutoir ; mais on frappe dur dessus et elle rentre dans son trou. Elle est aux abois, elle peut bien encore découdre un chasseur; mais elle ne peut plus éviter son destin. Bref, elle n'a pas gagné la partie quand elle était dans toute sa force et que les Alliés avaient toute leur faiblesse. Sa force est condamnée à

1. Tin .:jr''néral disait : « Nous avons gagné Ja partie avoc des hommes liallucinés de fatigue » (Louis MaHcliu, la Vicloire de la Marne. Paris, Pion, 1916, p. 81).

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décroître : celle des Alliés ne peut que grandir. Les atouts ont changé de mains, et l'Allemagne est perdue.

Son unique espoir est en nous, les Français de l'arrière. Elle escompte nos impatiences, notre énervement, nos vices, nos hâbleries et nos que*relies politiques, nos haines imbéciles, les «rumeurs infâmes » qui circulent. Voilà les mauvaises actions contre lesquelles nous avons le droit de nous récrier. Mais quand nos pensées se reportent vers le front, c'est la reconnaissance, c'est la fierté, c'est l'espoir qui doit gonfler nos cœurs. Ce ne sont que des bravos qui doivent jaillir. Ils ont fait là-bas une œuvre gigantesque ; ils ont magnifié la patrie ; ils ont écrit, avec leur héroïsme, une des pages les plus glorieuses de l'histoire. S'ils n'ont pas fini leur tâche, ce n'est pas leur faute, c'est la faute de notre imprévoyance et de nos querelles passées. Ils les expient à notre place et ils les rachètent : grâce à eux, il dépendra de nous, de nous faire un meilleur avenir.

Bernhardi, un des oracles de l'Allemagne, disait avant la guerre : « Puissance mondiale ou décadence,... il n'y a pas de milieu \ »

Eh bien! leur puissance mondiale, nos soldats l'ont brisée. Leur décadence nous permettra, si nous le voulons, de nous remettre à pied d'œuvre, nous, de reprendre l'essor qui convient à notre race, essor économique, intellectuel, social, moral, de travailler, de nous organiser, de nous entr'aider,

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