LES PÉRIPÉTIES DE LA GUERRE 2° L'ACTION DE LA CAUSE PREMIÈRE
De quoi nous plaignons-nous ? Que Dieu se fasse l'allié du Kaiser! Non. Le Kaiser se vante de cette alliance, mais nous ne sommes pas près de le croire. Nous ne nous plaignons pas que Dieu mette sa puissance au service de nos ennemis : la force qu'ils ont préparée contre nous pendant un demisiècle d'efforts de Titans suffît, et amplement, à expliquer leur résistance à nos efforts improvisés. Mais nous nous étonnons, nous nous impatientons, nous nous indignons que Dieu ne soit pas intervenu plus efficacement en notre faveur, et que, puisqu'il a la puissance, il n'ait pas, à coups de miracles, jeté l'ennemi au delà de nos frontières.
Etrange mentalité de l'homme !
Quand il n'a pas besoin de miracle, c'est à peine s'il consent à le croire possible. Quand il le constate, il s'eôorce encore d'en douter. Dès qu'il le désire, il ne comprend plus que Dieu le lui refuse. Nous n'hésitons pas à demander, à exiger qu'il bouleverse à tous coups toutes les lois de la nature pour écarter la grêle de notre champ ou la mort
de l'être que nous aimons, pour nous faire réussir dans telle affaire si mal conduite qu'elle soit, pour supprimer dans nos sens les tentations que nos imprudences ou nos vieilles habitudes y ont installées, pour réparer, sans délai et sans laisser de traces, les suites de nos imprévoyances, de nos lâchetés ou de nos sottises. Il semble que Dieu n'existe que pour notre service. Et encore à quel serviteur demanderions-nous une telle soumission à tous nos moindres désirs?
— Mais nous avons prié.
— Les Allemands aussi et les Autrichiens ont prié.
— Mais notre cause est juste.
— C'est entendu: mais Dieu n'a pas promis de faire triompher le droit et de récompenser la justice au jour le jour et dans ce monde. Il entre dans son plan de laisser du jeu à la liberté humaine et de laisser habituellement les lois suivre leur cours.
Les lois sont nécessaires àTexistence et au mouvement du monde, et la liberté au mérite qui mettra chacun à sa place dans l'éternité. L'esprit doit être libre et la matière fatale. L'homme est un composé de matière et d'esprit : esprit, il faut qu'il prenne ses responsabilités; matière, il doit supporter, dans sa chair et dans la matière qui l'entoure, le contre-coup de sa liberté et de la liberté des autres. Or, les Allemands, pendant un demisiëcle, ont mis leur liberté à préparer la guerre et à créer des familles nombreuses : les Français ont employé la leur à rechercher le minimum d'enfants
et à se faire la guerre entre eux au lieu de préparer l'autre : il était fatal que les Allemands eussent, comme entrée de jeu, plus de soldats et plus de canons que nous. Et l'on ne voit pas bien en vertu de quels principes Dieu aurait dû s'opposer à ces résultats.
Ah ! non, nous n'avons rien à dire contre Dieu. Mais nous avons à chanter un beau cantique en l'honneur de son immense miséricorde.
Car, s'il n'était pas tenu d'intervenir, il semble bien qu'il l'a fait. Misericordiœ Domini quia non sumus consiimpii ; ce n'est qu'à sa miséricorde que nous devons de n'être pas anéantis. Hœc recolens in corde nieo^ ideo sperabo ; et à repasser un tel souvenir dans notre cœur, nous trouverons un gage solide d'espoir ^
Dès le début, dès le coup de tocsin, le miracle de miséricorde a éclaté sur nous, non pas le miracle en coup de foudre qui tombe sur un fait matériel précis et où Dieu opère seul, sans conditions, sans rien laisser aux causes secondes, les écartant d'un geste souverain, pour mettre ostensiblement sa signature, comme dans la résurrection de Lazare ou dans la guérison des dix lépreux ; mais le miracle de Providence, où Dieu se cache derrière les lois et Faction des êtres libres, en se laissant deviner par la façon dont il change les cœurs ou par