‹ La Providence et la guerreChapitre 68 sur 83 · E. Jordaii, Rapport sur Le Mariage et la Natalité · texte numérisé non relu

E. Jordaii, Rapport sur Le Mariage et la Natalité

4. Cité par le cardinal Mercier, î^es devoirs de la vie coîifugaie. Loiivain, Fonteyn, nouv. édit. 1910, p. 2.

■}. Le D' RomiUèl, Au pays de la Revanche, 221. Nous le citons d après l Ac lion populaire.

pour avouer votre décadence ? Vous faut-il une forêt sur la place de la Concorde ? »

Ce sont des ennemis ; mais les amis parlent de même : <( Cette belle nation se suicide », dit Roosevelt. « Dying- nation, la nation qui se meurt », disent les Anglais.

Les Français eux-mêmes sont bien obligés d'en convenir. « La France, dit M. Gide, est un morceau de sucre qui fond. » Et M. Bertillon, chef de lu statistique municipale de Paris, s'écriait déjà en 1897, et depuis a répété sous toutes les formes : « Le résultat du recensement est navrant. J'y vois avec une profonde douleur, mais avec évidence, la preuve de la disparition prochaine de mon pays. »

Tous les docteurs appelés en consultation, les uns le sourire aux lèvres, les autres le cœur navré, s'accordent sur le même lugubre pronostic : Dying ?iat{o?i, la nation qui se meurt, ou plutôt qui se ♦ue.

En attendant, c'est la décrépitude qui commence.

Comme une vieille personne qui a fini son temps, elle tient — elle tenait avant la guerre — de moins en moins de place dans le monde. Elle s'effaça

En 1700, par sa population, la France représentait à elle seule 40 p. 100 des grandes puissances occidentales. En 1814, 35 p. 100. En 1913, 16 p. 100 ; ou même 7 p. 100, si l'on tient compte de la Russie

Vers 1850, elle venait encore la première après la Russie. Depuis, toutes les grandes puissances lui ont passé devant, à l'exception de l'Italie, qui ne tardera guère. « Les hommes de ma génération, écrit M. Charles Gide, ont vu, dans le court espace d'une vie d'homme, la France dépassée, vers 1865, par l'Allemagne; vers 1880, par l'Autriche-Hongrie; vers 1895, par l'Angleterre ; et maintenant voici le tour de l'Italie ! Ils ont connu, il y a cinquante ans, une Italie qui n'avait que 25 millions d'habitants et que la France traitait avec la familiarité protectrice d'une grande dame qui donne la main à une petite fille. Demain ou après-demain, pour que la France puisse donner la main à l'Italie, il faudra qu'elle se hausse sur la pointe des pieds \ »

Bret, c( la France est aujourd'hui la première des nations de second ordre, » disait tranquillement un homme d'Etat japonais.

Pour ceux qui connaissent l'histoire de France, cet éloge est dur: « La première des nations... de second ordre. » 0 nos aïeux ! ô vous qui avez été si fiers de votre France ! si vous avez entendu cette parole, vos os ont dû frémir dans la tombe. 0 nos braves qui vous battez comme des lions, qui donnez d'un cœur héroïque tant de noble sang à la France, est-ce qu'il vous suffirait de savoir que

i. Cité par F. Gibon, Rev.prat. d'ApoL, 15 avril 1917, p. 116. L'influence de la langue et de la ci\ilisation françaises suit la même pente : « Il y a i'2ù ans, 1/4 de lEurope parlait français; maintenant, 1/10 seulement. Dans le monde, 130 millions d'hommes parlent anglais, plus de 100 millions parlent allemand, 50 millions seulement parlent français» (La France qui meurt, 7).

VOUS lui permettez ainsi de rester « la première des nationis de second ordre » ?

Il y a cinquante ans, c'était encore un proverbe qu'on ne pouvait' pas tirer un coup de canon en Europe sans la permission de la France. Ces' un fait d'histoire qu'elle avait pris, au long des siècles, riiabitudë de parler clair et haut dans îe' conseil des nations. Louis XIV, trahi un jour par la fortune, avait dû s'engager par un traité à démanteler Dunkerque. Il tint parole: mais il fit en même temps fortifier Mardick. L'ambassadeur ennemi voulut protester : « Monsieur l'Ambassadeur, dit le roi, j'ai toujours été maître chez moi et quelquefois chez les autres. Veuillez ne pas m'en faire souvenir. » Ce n'est plus de ce ton que la France parlait en ces derniers temps. Elle n'était plus maîtresse chez les autres, et elle ne l'était pas toujours chez elle. Pourquoi ?

Un journal allemand le lui a dit sans mâcher les mots : le peuple français ayant à peine les deux tiers de notre population, « doit apprendre à se comporter modestement vis-à-vis de notre grand Empire^ ».

Rodomontades de journaliste, direz-vous ! Maisle général von Bernhardl, un oracle là-bas, parle de niême: «Raisonnablement, dit-il, on ne peut cependant pas exiger que l'Allemagne, avec ses 65 millions d'habitants et son commerce mondial, se laisse traiter sur le même pied que 40 millions de Française »

1. Cité par Baitliazar et Prévost, Une plaie sociale. Paris, Maloine, 5'.)12.

.^..v .^ ûiî; lis^r^}i&Tdiy:^o Ire avenir, traduit pariiitiileSimdnnDi. P&ris, Coiiawd, 1915, p. y4

Et de fait, dans une civilisation où la science, le machinisme iudustrioj et l'outillage social, et donc les armements, Içi technique militaire, l'expansion commerciale, tout ce qui fait la puissance de riiomme sur les choses, et d'un peuple sur ses voisins, est ou peut devenir identique, ou à peu près, d'un peuple à l'autre, il n'y a plus que le nombre qui dilfere ; et il va de soi que le dernier mot apparient, un jour ou l'autre, à la puissance du nombre. Or la .L>a,nce, qui n'a plus le nombre, occupe encore l'espace, trop d'espace au gré des voisins, ^ trQp beau pour Je laisser à moitié vide. Tandis q.ue TAlleniagne comptait 129 habitants par kilomètre carré, l'Italie H3, l'iVngleterre 215, la Belgique 227. la France en comptait 72. Eh Lien, écrivait le t)' Rommel : « Quand une nalion grandissante en coudoie une autre plus clairsemée, qui, par suite, forme un centre de dépression, il se produit un courant d'air vulgairement appelé invasion... Ijc terrain compris ^ntre les Vosges et les Pyrénées n'est pas précisément fait pour que les 38 millions '■? Frang^is y végètent sans s'accrojtre, alors qu*^ iOO millions d'Allemands y pourraient pa^rfaitem^'îit vivre et prospérer selon la loi divine... Le moment approche oij les cinq fils pauvres (J,e la famille allenriande viendront facilement à bout du (ils uni<jue de la famille française. » Une classe militaire française donne, en chiffres ronds, 29'). 000 conscrits; une classe allemande en donne tJiO.OOÔ. Ciuiquc année, chaque jour augmentait donc i'inférioîité delà France vis-àvi.sde J'Aliemagne. « Depuis 1870, disait de Moitke,

la France perd chaque jour une bataille*. » « Nul besoin de nous presser », disait un journal allemand : il suffit de patienter quelques années encore : nous voyons déjà en France « le commencement de la fin ».

Mais la patience leur a manqué

Ils sont venus, avec les dents longues et la poigne dure, les cinq fils pauvres de la famille allemande. Il a soufflé, le formidable courant d'air et la France haletante y a craché le sang. Elle fut bien près d'y périr. Un courage héroïque, des secours inespérés, tout un ensemble de hasards, disons mieux : un miracle de Providence l'a sauvée pour cette fois, parce que Dieu l'aime pour son passé de pure gloire et pour le beau destin qu'il veut lui faire dans l'avenir; mais si elle retourne à son péché, si elle s'obstine, comme les vierges folles de l'Evangile, à ne pas mettre de Thuile dans sa lampe, le miracle se lassera vite : « Nescio vos, je ne vous connais plus. » Et les mêmes causes ramenant les mêmes effets, le courant d'air se reproduira, et ce sera le coup de la mort.

M. Deherme a raison de poser à la France ce dilemme : « Croître ou disparaître. » Si elle ne se décide pas à croître, il est possible que l'assassinat ne lui laisse pas le temps de se suicider.

La dépopulation impose donc à la France, parmi les nations modernes, un rôle sans éclat et sans

1. Cité par F, Gibon, Rev. prat. d'ApoL, 15 mars 1917, p. 765.

sécurité. Peut-elle du moins, à cette vieillesse déshonorée, assurer le confortable, comme un vieil égoïste qui, ne pensant pas à ses héritiers, a mis tout son fonds en rentes viagères?

Il semble que oui. Un calcul très simple d'arithmétique montre qu'un héritage partagé en deux donne à chaque héritier une part plus grande que si on le partageait en cinq.

Le calcul est simple, en effet ; il est même simpliste et il se trouve que, la réalité étant plus complexe, une telle solution passe à côté du problème et, au lieu de le résoudre, l'embrouille .

Les deux enfants ont emporté chacun la moitié du patrimoine, oui; mais grâce à la dépopulation, le patrimoine qui valait 100.000 francs, au bout de deux ou trois générations n'en vaut plus que 25.000; tandis que la vie se fait plus chère.

La vie se fait plus chère parce que « l'agriculture, manquant de bras, n'arrive à lutter contre les importations qu'à l'aide de tarifs douaniers qui renchérissent les denrées^ » ; pour mille raisons encore et par exemple parce que les impôts nécessaires à une grande nation pèsent plus lourds sur une population moindre : l'Allemand payait 44 francs ; le Français, 79.

La valeur de la terre baisse comme celle du commerce et de l'industrie, parce que les consommateurs manquent. « Si la France, dit M. Bertillon, s'était donné, comme l'Allemagne, 65 millions d'habitants, les méridionaux ne seraient pas, comme

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