La France qui meurt
ils le sont, embarrassés de leurs vins. Il y aurait 23 millions de gosiers de plus pour les absorber. Les fabricants de vêtements auraient 25 millions de clients de plus à équiper : les entrepreneurs de bâtiments auraient à bâtir, pour les loger, oO villes telles que Lyon et Marseille. »
. Le patrimoine national baisse en bloc, parce que, manquant de bras et manquant de têtes, on l'exploite mal, on s'abandonne à la routine et on se laisse concurrencer par les voisins^ qui ont le goût et les moyens de suivre les progrès de la science ; ou même on ne l'exploite pas. Que de richesses inemployées dans notre sous-sol, ou dans la houille noire, blanche, ou verte, ou dans nos cojonies, auxquelles la mère-patrie n'envoie que des fonctionnaires et qui, faute de main-d'œuvre, ne nous fournissent pas toujours de quoi y payer ces hôtes improductifs ^
Notie patrimoine baisse encore, parce que, insuffisants à exploiter nos colonies, noi^s laissons en outre les étrangers coloniser sur la terre de France. Terrassiers italiens, — ouvriers grecs, chinois, turcs, — mineurs bejges, polonais, .aral3es, — commerçants, ingénieurs et industriels allemands venaient chez no,ifs dévorer une large parjt de nos ressources : « Vous ne voulez pas vous paver d'enfants, disait le D"" Romiiiel,... vous payerez pour ceux qui en ont, qui ont besoin de
d. En Tunisie, en 1911, sur 175.000 Européens, on comptait : 50.000 Français, 109.000 Italiens. Dans cerlains arrondissements de r.Mgérie,' il y a plus d'Espagnols que de Français. L'Indochine est envahie par les Chinois, les Japonais et les Allemands (D'après F. Gibon).
place et ^[aygeni. Ils viendront prendre chez vous ce qu'ils ne trouvent pas chez eux. »
Le danger sera pire encore après la guerre. La saignée des batailles sera pjys sensible cjli,e? nous que chez les autres, étant les moins nombreux au début et n'ayant pas marchandé les sacrifices, d'ailleurs nécessaires, pour arrêter le flot de Tinvasion. L'Allemagne, vaincue militairement, cherchera sa revanche sur le terrain économique. Sans parler de ses avances à d'autres points de vue, la faiblesse de notre natalité risque de lui faire la partie belle. Il y a, en France, 1.820.000 jeunes gens de douze à dix-sept ans. Ce sont les premières réserves des luttes économiques de demain. Ils devront faire face à 4. 600. 0.00 Allemands. JLa seconde r,éserve, les jeunes gens au-dessous de douze ans. sont au nomJ^re de 4.116.000 en France, contre 9.114.000 en Allemagne ^
On a fait jadis, pour la richesse des nations, le même raisonnement simpliste que pour les héritages, et on a cru que les nations seraient d'autant pl.us riches que les copartageants seraient moins nombreux ; mais les faits ont donné un éclatgLni démenti à cette prophétie des sages : les Etats-Unis, la Belgique, l'Italie, l'Allemagne ont vu leur richesse croître avec leur population^ ; tandis que la
1. Chiffres fournis par F. Gibon. Quant aux enfants des deux sexes au-dessous de 12 ans, il y en a 8 millions chez nous et 18 millions en Allemagne (D'après Em. Picard, dans Rev. Deux Mondes, \b janvier 1917, p. o74j.
2. Exemple : En un demi-siècle, la population de l'Italie a doublé, et la moyenne de la fortune, par ttte, a passé de 1.420 francs à 2.î'u0 francs (Voyez Marcel Boulenger, ^eu. Hebd., %0 mai 19J6, p. 350).
France, malgré les ressources admirables du sol, malgré les avances des capitaux disponibles, malgré toutes les inventions de la science et toute l'ingéniosité de l'esprit français, voit sa richesse et son épargne rester à peu près stagnantes comme sa population. L'Allemagne, il y a trente ans, passait pour un pays pauvre. On évaluait sa richesse avant la guerre à 375 ou 400 milliards, et celle de la France à 310 ^ Là aussi, nous avons perdu notre rang, trahis par notre natalité.
C'est qu'en effet il y a trois facteurs de la production : la terre, le capital et l'homme; l'homme est le plus important des trois.
On a calcule qu'au simple' point de vue de la production matérielle, un adulte de vingt-cinq ans représente en moyenne un capital social de 46.800 francs . Chaque année qui apporte à un peuple 225.000 adultes de plus, lui verse donc un capital de H. 700. 000. 000 francs.
Et les économistes instruits par l'expérience en reviennent à la formule d'autrefois exprimée par Adam Smith : « La marque la plus décisive de la prospérité d'un pays est l'augmentation du nombre de ses habitants. »
Par malheur, cette marque n'est pas celle de la France.
On dira peut-être : pauvreté n*est pas vice. Elle
4. Chiffres de M. Helfferich, cités dans Revue Hebd., 4 mars 1916, p. 86 et 91
peut même être licre. Et si la France perd la richesse, la puissance, l'avenir, elle peut mourir en beauté, non pas sans doute dans la beauté éclatante, théâtrale, d'un coucher de soleil, quand il semble que l'astre n'a jamais été aussi grand, n'a jamais éparpillé autant de feux, n'a jamais mis autant de magnificence dans tout l'horizon. Mais il y a d'autres beautés. Le jardinier ne laisse qu'un bourgeon à ses chrysanthi^mes, moyennant quoi ce fils unique fleurit en splendeur. N'en sera-t-ii pas de même pour le fils unique de Thomme; et la qualité suppléant à la quantité, n'est-ce pas une élite, une fleur d'humanité idéale que la France va laisser au monde avec son dernier parfum?
Non. Le fils unique du chrysanthème absoibe en lai seul toute la sève de la plante ; le fils unique de la famille, par sa naissance, ne prend rien de plus à la sève de la race, et par son éducation il risque d'en voir flétrir toutes les énergies. Pour ne signaler qu'un trait du tableau, il sera, c'est à craindre, « un enfant gâté ». Il lui suffit d'un mot ou d'une larme pour tout recevoir Rien ne lui est cher, parce que rien ne lui coûte ; ses désirs changent, parce que tout lui est fade. Après le possible, il demande l'impossible, et il s'exaspère de ne pas l'obtenir, parce que l'expérience ne lui a pas révélé le prix des choses et la limite du pouvoir de l'homme. Il n'a pas de frein et il n'a pas de ressort. Oh! sans doute, il y a des exceptions, car nous sommes dans un domaine où s'exerce la liberté — mais nous signalons la règle : il n'a pas
de frein et il n'a pas de ressort. C'est un impulsii et un aboulique, aussi incapable de se modérer que d'agir. C'est un égoïste et un désadapté ; ce qui fait prévoir un homme sans dévouement aux grandes causes, sans aptitude à l'effort, sans défense devant la difficulté, un homme du torrent, qui se laissera rouler par le flot. Les enfants nombreux ont moins d'empire sur leurs parents, et •ne leur imposent pas leurs caprices ; mais ils ont plus d'initiative. Forcément, en bien des cas, il faut qu'ils se débrouillent ; s'ils veulent une satisfaction, il faut qu'ils la gagnent; en sachant le prix, ils la goûtent mieux et plus longterpps. Ils prennent l'habitude de la prévoyance, de la décision, de l'effort. Mais l'aptitude à l'effort, c'est, a dit un psychologue, le mètre oii se mesure la valeur d'un homme ^ Ce sont de tejs homijies qui entreprennent, qui fondent, qui créent, qui réussissent. Les autres se contentent trop souvent de vivre sur l'acquis dont ijs héritent, ou de le dilapider. « Quand je considère ceux qui montent et ceux qui descendent l'échelle sociale, dit un économiste, je vois que ceux qui montent portent des sabots, et ceux qui descendent, des souliers vernis. Aujourd'hui plus que jamais, étant données les conditions de la vie moderne, sur le champ de bataille social comme sur les autres, la victoire est pour ceux qui jie re-doutent pas les cicatrices au visage et le hâle au soleil. »