CHAPITRE III
Nous connaissons le point de vue de la Providence. Il nous reste à voir les procédés qu'elle emploie pour assurer l'exécution de son plan.
Ils sont de deux sortes : les uns relèvent de l'action directe de Dieu ; les autres de l'action des causes secondes, c'est-à-dire des êtres que la Cause Première a créés.
C'est un fait que nous ne sommes pas seuls en ce monde. Nous sommes plongés dans locéan des êtres. Et ces êtres, tous, sont des causes : ils agissent. En agissant, ils changent quelque chose autour d'eux, ce qui veut dire qu'ils agissent les uns sur les autres. Le monde ne constitue pas une sorte de Musée Grévin où les êtres, immobiles et inertes, figés une fois pour toutes dans leurs attitudes respectives, ne se feraient point de mal entre eux parce qu'ils seraient incapables de se faire aucun bien. Ce serait un monde morne. Et d'ailleurs, c'est impossible : l'être est fait pour agir.
Un être qui ne pourrait pas agir^ qui ne serait cause de rien, bon à rien, serait un être sans raison d'être et Dieu ne l'aurait pas tiré du néant.
Ces êtres agissent donc, et chacun à sa manière : l'homme n'agit pas comme la brute, ni Toiseau comme le cheval, ni la violette comme le chêne, ni Teau comme le feu; pas plus que, parmi les machines que l'homme construit, la montre n'agit comme la grenade explosive, ni Tautomobile comme le sous-marin. Ils agissent par leur être même \: et c'est pour obtenir la variété des causes, que les hommes multiplient les machines, et que Dieu a créé des êtres divers.
Et de tous ces êtres, il a fait les agents de sa Providence ordinaire àTégard de l'homme. Comme un roi, s'il se réserve d'intervenir directement au besoin; si même, comme, seul, un Dieu peut le faire, il voit et surveille tout dans le détail : il s'en remet, pour la marche ordinaire des événements, « pour l'expédition des affaires courantes », aux lois établies et aux fonctionnaires ou employés de ses divers services.
Ces employés, ce sont les êtres inférieurs, les animaux, les plantes, les éléments inorganiques. Ils sont confinés dans un service défini, dont ils ne sortent pas. Ils n'ont pas d'initiative ^ Ils dif-
1. Le principe est général et vaut, nous lavons dit (p. 2."), note 1), pour Dieu même.
2. La matière est inerte. L'inertie est le contraire de l'initiative. La vie, la vie sensitive surtout, surajoute à la matière une certaine spontanéité, mais tellement circonscrite quelle laisse subsister la constance de la loi. Il n'y a que la liberté qui pose un commencement [initium), et constitue ainsi une initiative.
fèrent entre eux ; mais leur être à chacun d'eux, au moins dans son fond essentiel, ne clianj^e pas ; et leur action se retrouvera donc identique dans les circonstances identiques; ce qu'on exprime en disant qu'elle est constante. Les formules qui définissent (ou qui définiraient) cette action constante, c'est ce qu'on appelle leurs lois. Ils ne s'en écartent jamais. Et c'est ainsi qu'ils remplissent leur tâche providentielle, qui est de nous servir.
Ils nous servent même à notre insu. Les forces inorganiques à elles seules ont aménagé notre planète, avec des tempêtes au hesoin, des volcans, des tremhlements de terre, des cataclysmes, pour en brasser les éléments divers, pour faire émerger les continents, pour creuser les fleuves et les mers, pour surélever les montagnes, pour emmagasiner la houille noire dans le sous-sol, la houille blanche sur les sommets, pour pétrir peu à peu l'humus propre à la culture, pour faire, en un mot, la terre habitable à la vie. Les animaux et les plantes ont paré et en quelque sorte meublé la demeure. Les uns et les autres, depuis que l'homme y est venu, continuent leurs services, fournissant, en plus, la matière à notre corps, le sang à nos veines, lair à nos poumons, la lumière à nos yeux; assurant les milliards de besognes compliquées que nécessite l'entretien de notre vie. Ils ne boudent pas à l'ouvrage, ils ne se mettent jamais en grève, et on les trouve, quand on veut, prêts toujours pour toutes les besognes supplémentaires, pourvu qu'on sache leur commander — au nom de la ki. Ils n'obéissent qu'à leurs lois, et nous devons compter avec, eux.
Mais ils obéissent toujours, et Ton peut compter sur eux.
Et vidil Deus qiiod esset bomim *, et Dieu vit que c'était bien.
En dehors de la foule innombrable de ces serviteurs modestes et sûrs, il y a, dans le gouvernement de la Providence, les fonctionnaires de l'ordre administratif, qui, détenant une parcelle de Tautorité divine, ou du moins ayant leur initiative propre, peuvent en abuser. Ce sont les êtres libres.
Dans tous les gouvernements, il y a, entre le pouvoir et les sujets, des intermédiaires qui abusent de leurs fonctions ; mais ces fonctions sont nécessaires : ni les sujets ni le pouvoir ne peuvent s'en passer. La Providence, qui pourrait s'en passer, ne l'a pas voulu; parce qu'elle a voulu nous investir tous, à tour de rôle et à des titres divers, de cette dignité, de cette puissance, de cette joie de faire du bien aux autres. Ah! si nous répondions à ses desseins ; si nous ne laissions rien perdre, par notre négligence ou nos prévarications, des bons exemples, des bons conseils, des encouragements, des services, de tous les biens, en un mut, que par nous Dieu destine aux autres ; si chacun remplissait exactement sa fonction provideiilielle, comme ce monde prendrait vite un autre aspect, et que d'objections contre la Providence tomberaient aussitôt !