‹ La Providence et la guerreChapitre 81 sur 83 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Pour ne pas achever un volume sur la guerre sans un hommage à nos morts, nous demandons à nos lecteurs la permission de reproduire ici une allocution prononcée à l'occasion du service anniversaire célébré par les soins de la Croix Rouge en novembre 1916, aux intentions des morts pour la Patrie.

0 morts pour la Patrie, à quelles dimensions faudrait-il agrandir ce catafalque, s'il devait, non pas seulement évoquer votre souvenir, mais recouvrir de ses plis funèbres vos restes sanglants? Quel mausolée pourrait vous contenir? Quel regard vous dénombrer? C'est par centaines de mille que la mitraille, sinistre vendangeuse, a coupé les grappes mûres.

« Je ne puis voir couler le sang de France, disait Jeanne d'Arc, sa)is que les cbeveux ne se dressent sur ma tête. »

Il coule, hélas ! le sang de France, il coule à flots sous le formidable pressoir.

0 sang de France, ô colossales hécatombes,

quel frisson de pitié et d'épouvanie vous mettez dans mes os! Et quel respect, quelle admiration, quelle gratitude, quel immense amour vous remuez dans mon cœur ! 0 morts pour la Patrie, morts innombrables, morts sacrés, morts sublimes, je vous bénis, je m'incline devant vous. Le Clergé, FAdministration, FArmée, la Société de la Croix Rouge, les jeunes qui vont marcher sur vos traces, les vieux qui ne le peuvent plus, les veuves sous leurs voiles de deuil, la France, toute la France s'incline devant vous, parce que vous êtes de grands Français, parce que vous êtes des héros, parce que vous êtes des sauveurs, parce que vous nous avez fait un rempart de vos poitrines sanglantes, parce que vous êtes morts pour nous faire vivre, parce que vous avez remis la France debout, face à son destin, prête à Teflort, Fépée au poing, Tespoir au cœur, la gloire au front.

La gloire, c'est de la grandeur éclatante. Elle éclate enfin, après tant de hontes bues, elle éclate aux yeux de l'univers la grandeur de la France.

11 y a quelques années, vous murmuriez sans doute, avec le poète :

0 France, mon pays, ne te souviens-tu pas Des beaux jours d'autrefois que chante notre histoire 1 Et pourquoi laisses-tu tomber ton front si bas, Ton beau front plein de gloire?

Mais son front se penchait toujours sous le poids toujours alourdi de la vieille défaite : et les nations ne la regardaient plus qu'avec un mauvais sourire

OU des gestes de pitié, les gestes qu'on fait prës d'un

moribond.

Déroulède, qui n'en prenait pâS son parti, rugissait : « Qu'on mette la France debout et vous verrez quelle taille elle a. »

Debout! Elle y est. Regarder donc î Et voici que les yeux ravis de ses enfants et les yeux étonnés du monde lui trouvent, h cette France, une taille qu'on ne lui soupçonnait pas. Et l'on sent, on voit, depuis qu'elle est debout, qu'elle s'encbante de vivre, que son cœur et ses tempes battent le rythme d'une vie jeune et chaude, qu'elle refait allègrement une belle crise de croissance au bout de laquelle, ayant enfin toute sa taille, elle sera l'crgueil de ses fils et la reine des nations. Ah! la belle France, qui s'est dressée d'un bond, réveillée en sursaut par le coup de tocsin, et qui grandit chaque jour dans l'ouragan de mitraille î La belle France ! Et qu'il fait bon lui crier : Vive la France !

Et c'est vous, ô nos héros, qui l'avez mise debout et la faites vivre, cette France-là.

Mais vous en êtes morts.

« Le sang de France, a-t-on dit, ce n'est pas du sang, c'est de la gloire. » Hélas! on peut retourner la phrase et dire : « La gloire de la France, c'est de la gloire, mais c'est aussi du sang. »

Du sang, le vôtre.

Etrange maternité que celle de la patrie ! Les autres mères ne demandent qu'à se dévouer pour leurs enfants; celle-là demande qu'on se dévoue pour elle. C'est de ses enfants qu'elle reçoit l'exis-

tence et qu'elle hérite son destin ; elle vaut ce qu'ils valent, elle est ce qu'ils la font. S'ils étaient lâches, on la dirait lâche ; on la proclame héroïque, s'ils sont héroïques : elle ne pourrait pas vivre, s'ils lui refusaient le sang de leurs veines.

Mais ils ne le lui refusent pas. Quand elle se retourne vers eux et, qu'au nom de son impuissance, elle leur crie l'appel aux armes, ils se lèvent, ils accourent, oubliant tout, leurs affaires et leurs plaisirs, leur mère et leurs enfants ou leur fiancée. Ils n'entendent plus les amours qui pleurent dans les yeux qui les entourent ou qui sanglotent dans leur propre cœur ; ils n'entendent plus, ils ne voient plus, parce que, dans le tocsin qui sonne, ils écoutent passer, plus poignante, plus sacrée, la plainte de la France ; parce qu'ils entrevoient, dans une vision de gloire et de sang, l'honneur de la consoler et d'en mourir. Et s'ils ne comprenaient pas, s'ils hésitaient sur le seuil, les femmes ellesmêmes, indignées qu'on les préfère à la patrie, sécheraient leurs larmes, et poussant par les épaules le frère, le mari, le fiancé, lui crieraient : « Va te battre ! Va mourir, s'il le faut, ou je ne te connais plus ! »

On n'a pas eu le temps de les pousser par les épaules. Ils sont partis au premier appel, ils se sont battus et ils sont morts. Et nous reconnaissons nos chers et grands morts pour des héros, pour nos sauveurs. Nous leur devons de vivre, ils doivent donc vivre dans nos cœurs, entourés d'hommages, et garder le droit de nous faire entendre leurs leçons.

0 morts, que vous êtes vivants ! Vous avez été jetés en terre comme le grain des semailles qui lève en moisson de vie. Encore tout proches, vous êtes déjà les pères de la Patrie, les ancêtres de qui va tenir surtout la France de demain. 11 ne sutTit donc pas, ô nos ancêtres, ô nos sauveurs, ô nos héros, de vous acclamer et de vous bénir ; nous avons à vous écouter aussi. Vous êtes des morts qui parlent, qui parlent haut et beau avec toute Téloquence du sang versé. Parlez donc, ô morts, la France vous écoute.

Et voici le premier mot qui chante sur leurs tombes : Swsion corda, en haut les cœurs !

Ils ont donné Texemple. Ils ont porté leur cœur plus haut que la terre, plus loin que le temps. Le temps ni la matière ne valaient pas leur sacrifice. Le sacrifice est à lui seul une profession de foi. Le patriotisme est à lui seul du matérialisme foudroyé. S'il n'y avait que de la matière, le geste du soldat et celui de Tassassin, le gémissement de la douleur et ceux de la tempête, relèveraient de la môme mécanique. Si le temps mesurait tout, les morts, les hommes comme leurs chevaux, ne seraient que des malchanceux et des vaincus. S'il n'y avait pas de liberté, les traîtres et les héros pèseraient du même poids devant la justice. S'il n'y avait pas de Dieu, il n'y aurait pas plus de justice que de droit.

Et s'il n'y avait pas d'autre vie, il serait fou de hausser son cœur au sacrifice de la vie.

On ne comprend rien à une tapisserie si on la regarde à l'envers ; on ne comprend rien à la vie de l'enfant dans le sein de sa mère, si on oublie qu'il doit naître un jour; on ne comprend rien à l'homme, si on oublie qu'il doit naître au ciel ; on ne comprend rien à ce monde, si on le coupe de Tautre. Il n'a plus de sens. Et ce qui en aurait le moins, c'est précisément ce qu'il nous montre de plus tragique et de plus beau. Tout ce qui fait la grandeur de l'homme, tout ce que nous sentons bien qu'il faut prendre au sérieux : la douleur, le devoir, l'honneur, l'amour, l'héroïsme, la sainteté, tout cela, qu'est-ce donc, s'il faut en définitive l'anéantir au trou noir de la tombe ? Qu'est-ce que c'est? sinon, dans un monde inintelligible, ce qu'il y a encore de plus inintelligible, de plus inacceptable, de plus décevant et de plus fou.

Sursum corda ! en haut les cœurs, sans quoi nous ne pourrions plus comprendre nos morts et nous n'aurions rien à dire aux vivants en leur montrant le drapeau.

Nous n'aurions rien à dire non plus à ceux qUi pleurent.

Et qui donc ne pleure pas parmi noUs ? Qui donc, à travers l'hymne sacré où se mêlent toutes les voix de France, qui donc, en France, n'a pas à soupirer son cantique solitaire de gloire et de deuil? Dans cet immense défilé de nos moi'ts, parmi cotte foule anonyme qui passe, les voilà, ceux auxquels je puis, moi, dohner Uû nom propre, le mien. Les

voilà, mon père, mon frère, mon mari, mon enfant. Morts pour la pairie !... Pour la Patiie, et j'en suis fier. Mais ils sont morts, et j'en souffre, et je sens bien qu'avec eux des lambeaux de mon cœur ont été mis dans la tombe. Morts î Ah 1 Ce mot, cette cbose horrible, définitive, irrémédiable I Mon Dieu, comment font-ils pour souffrir cela, les mallieureux qui ont aimé et qui n'ont plus d'espérance ?

La fille de Taine écrivait sur son paroissien: « Béni soit Celui qui a posé l'espérance sur les tombes ! »

Il V a donc quelqu'un qui a posé l'espérance sur les tombes ?

Oui.

C'est le grand blessé, qui fut, qui reste le Maître de la vie et le vainqueur de la mort. C'est Lui qui a teint de son sang la première Croix Rouge, celle du Calvaire. S'il est allé plus loin que personne dans la douleur, c'est pour nous servir d'entraîneur et pour nous montrer la route ; s'il est ressuscité dans la gloire, c'est pour nous montrer le terme où la route aboutit; et si nous tremblons devant la frontière de l'autre monde, il nous a légué sa croix pour nous servir de passeport.

Voilà l'espérance qu'il a posée sur les tombes. Avec elle, ce n'est plus la mort qui sera définitive, mais la vie, l'allégresse du revoir, l'amour retrouvé, épuré et agrandi, dans la pleine sécurité des éternels lendemains.

Et les larmes que l'amour nous arrache sur les tombes, l'amour alors les séchera, pour applaudir au bonheur des êtres aimés. Leur mort a été dure,

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mais ell^ ne fut que la porte à passer pour aller à la vraie vie ; ils me manquent, mais rien ne leur manque plus ; ils sont partis, mais en me disant au revoir ; ils sont absents, mais c'est une absence qui peut fmir demain. La vie m'emporte à toute vitesse, et déjà il me semble les voir dans la lumière radieuse du rendez-vous, avec leurs mains tendues pour m'acueillir et leur visage aimé qui me sourit.

Le temps passe, l'Eternité vient, et les comptes du temps, c'est FEternité qui les réglera.

Siirsum Corda, en haut les cœurs ! Quelles que soient les larmes, quels que soient les sacrifices, le ciel en est le prix et il en vaut la pein^.

Si le premier mot de nos morts est pour la Patrie du ciel, le second est pour celle de la terre.

Un soldat jetait naguère, sur une tranchée de Verdun, ce mot de folie sublime : « Debout, les morts ! * Ce mol, les morts le retournent aux vivants. Ils nous crient de leurs tombes : « Debout ceux qui vivent I Nous sommes défunts, nous, defuncti, sortis de fonction apxès nous être acquittés de notre tâche : à votre tour d'entrer en fonction e* de prendre la suite. Nous avons remis la France debout : à vous de lui donner toute sa taille. Achevez le rêve pour lequel nous sommes morts. Que nos semailles de sang lèvent en une moisson de vertu, de fierté et de gloire. Comme Tarbre émondo repousse plus droit, plus vigoureux, plus

beau, il faut que la France nouvelle, éhranchée de nos vies, reverdisse plus vivHDle que jaauus, plus digne de l'admiration du monde et de l'amour de son Dieu. 0 vous qui vivez, remplacez et continuez ceux qui sont morts. >>

Il faut donc que nous vivions une vie plus intense et plus belle ; une vie doublée: la nôtre et celle de quelque mort à nous que nous pleurons ; une vie militaire comme fut la sienne, avec ses privations, ses rudesses, ses énergies, ses vaillances, ses luttes et son souci de vaincre ; une vie haute, fière, dégagée de toute capitulation, passant au travers de tous les obstacles et s'en allant tout droit, toujours, jusqu'au bout, dans le devoir.

Nous leur devons cet hommage. Pour nous racheter de la honte et de l'invasion, ils n'ont pas marchandé le prix. Empti enim estispretio magiio \ On peut dire d'eux, en un sens, ce que saint Paul disait du Sauveur : Ils nous ont payés au prix fort, de tout le sang de leurs veines. Nous devons leur en donner pour leur sang. Chaque minute do notre vie est payée d'une goutte de sang de France. Nous devons l'estimer et en faire un bon usage. Si, après comme avant la guerre, n'ayant rien appris ou ayant tout oublié, nous revenons à nos querelles mesquines, à nos vies médiocres, ou à nos passions basses, nous trahissons leur volonté dernière, nous déchirons leur testament, nous brocantons le sang de nos morts.

Ce n'est pas pour que cette femme puisse pra-

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