CHAPITRE II
La Providence dans la nature matérielle. Les prétendues oppositions de la Science.
Un des princes de la science moderne, Linné, a écrit au frontispice de son Système de la nature ces grandes paroles qui resteront comme le dernier mot de la philosophie des sciences naturelles :
« Le Dieu éternel, immense, celui qui sait tout et qui peut tout, je l'ai vu en passant et par derrière, et mon âme réveillée en sursaut a été frappée de stupeur. J'ai lu quelques-unes de ses empreintes dans les œuvres de la création, et en chacune d'elles, même dans les plus petites et celles qui touchent presque au néant, quelle force! quelle sagesse! quelle insondable perfection! J'ai observé comment, les êtres vivants se superposent et s'enchaînent au
règne végétal , les végétaux eux-mêmes aux éléments terrestres et ceux-ci à la terre ; comment la terre à son tour roule dans un ordre invariable autour du soleil , auquel elle emprunte la vie ; comment enfin le soleil en tournant sur son axe, et avec lui tout le système stellaire, incommensurable par la grandeur et le nombre de ses astres, se meuvent dans le vide des espaces, tenus en suspens par l'incompréhensible premier moteur, l'Être des êtres, la Cause des causes, le Gardien et le Gouverneur de l'univers, le Maître et l'Ordonnateur de
tout l'ouvrage de ce monde Voulez -vous lui
donner le nom de Providence ? Vous aurez raison ; car c'est bien par son conseil que se développe l'activité du monde... Il est juste de croire que c'est un Dieu éternel, immense, qui n'a été ni engendré, ni créé. Sans lui rien n'existe ; c'est lui qui a tout créé, tout disposé; il remplit nos yeux de sa lumière, et pourtant il échappe à nos yeux ; à la pensée seule il est donné de le voir; car dans le sanctuaire inviolable où se cache une si grande Majesté, il ne donne
accès qu'à la seule intelligence Tous les êtres
créés sont les témoins de la sagesse et de la puissance divine, en même temps que le trésor de la félicité humaine; leur utilité fait connaître la bonté du Créateur; leur beauté manifeste sa sagesse; l'économie de leur conservation, leurs proportions,
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. il
leur rénovation perpétuelle, font éclater la puissance de sa souveraine majesté. »
Ce magnifique langage, c'est le cri qui échappe à la raison elle-même quand elle ouvre les yeux au grand spectacle des harmonies du monde physique. L'ordre merveilleux qui règne dans les détails aussi hien que dans l'ensemble, resplendit avec un tel éclat qu'il frappe à première vue les plus indifférents. Qu'est-ce donc lorsque l'esprit s'arrête à contempler par l'analyse patiente et raisonnée une des pages de ce livre incomparable ! Je ne parle pas seulement du monde des infiniment grands, ni de toutes ces écrasantes merveilles de la terre et des cieux, devant lesquelles l'imagination reste confondue ; je parle des objets même les plus minimes ; car la nature ne se montre nulle part plus consommée que dans ces infiniment petits : nusquam magis quam in minimis tota est natura. Le plus chétif des insectes suffirait à épuiser l'admiration de la plus haute des intelligences humaines, si cette intelligence était capable de découvrir tous les prodiges renfermés dans l'organisation de cet unique chef-d'œuvre. N'essayons pas de refaire ici des descriptions qui se trouvent partout ; aussi bien les plus insignes contempteurs de la raison et du sens commun reconnaissent eux-mêmes la nature comme un
grand et incomparable artiste ; ils voient partout un plan, des intentions, des cadres tracés d'avance, des tendances au progrès, etc. Bien plus, pour expliquer certains faits, par exemple, le phénomène de l'œil et de la ^ i*'on, ils ont recours à des formules fort surprenantes dans leur bouche. « Il y a, disent-ils, un pouvoir intelligent, et ce pouvoir c'est l'élection naturelle, constamment à l'affût de toute altération accidentellement produite dans les couches transparentes, pour choisir avec soin celles de ces altérations qui peuvent tendre à produire une image plus distincte.... L'élection naturelle choisira avec une habileté infaillible chaque nouveau perfectionnement accompli. »
Or c'est assez. Du moment qu'on reconnaît dans la nature de l'ordre, de l'harmonie, des lois, et, pour tout dire en un mot, un pouvoir intelligent, l'action de Dieu et de sa Providence est plus évidente que la lumière du soleil, et nier cette vérité ne peut être que le fait d'une prodigieuse cécité morale. Soutenir en présence de cet univers si merveilleusement ordonné, que tout cela existe indépendamment de l'Intelligence et de la Sagesse souveraine, c'est exactement dire qu'un chefd'œuvre d'architecture, Saint-Pierre de Rome par exemple, s'est fabriqué en vertu des seules forces immanentes de la matière, et que l'industrie hu-
mainc n'y a pris aucune part. Qu'on retourne et retourne tant qu'on voudra la question, qu'on l'enveloppe des nuages les plus épais de la terminologie hégélienne ou positiviste, la négation de la Providence se réduira toujours bon gré mal gré à cette formule : J'admets des lois sans législateur, de l'ordre sans ordonnateur, une série de causes sans cause première. — En d'autres termes ce sera toujours énoncer la formule de l'absurde h
A cette démonstration si simple et si éclatante à la fois, que peuvent opposer les adversaires du dogme de la Providence ? — Un nom, mais un nom triomphant, le nom de la Science \
La Science! voilà en effet la grande formule par laquelle on prétend mettre à néant les vieilles croyances, ou, comme ils disent, les vieilles hypothèses.
La Science ! Et nous aussi nous sommes prêts à
(l) On a remarqué plus haut dans les phrases empruntées à l'école danviniste ce mot profond : Yéleetion naturelle choisira avec une habileté infaillible.:. Cela revient à dire que le choix choiera !
j i LA PROVIDENCE
nous incliner devant ses arrêts que nous ne comptons certes pas pour peu de chose. Il nous est bien permis cependant de poser au préalable deux conditions, assez raisonnables l'une et l'autre : la première c'est qu'on nous mettra sous les yeux des preuves certaines, inattaquables, et non des affirmations gratuites, et des hypothèses mille fois plus difficiles à croire que nos prétendues hypothèses ; la seconde, c'est que la Science nous signifiera ses arrêts par ses interprètes authentiques, par ses organes autorisés, et non par les « affreux petits rhéteurs » qui n'ont absolument aucun titre pour parler en son nom.
La Science ! Mais est-ce qu'elle est athée ou fataliste, comme ces gens veulent bien le dire? — J'interroge les immortels génies qui furent les créateurs de nos sciences modernes : Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Newton, Pascal, Leibnitz, Boërhave, Linné, Hauy, Volta, Olivier ; sans compter une foule d'autres non moins illustres, comme ces Ampère, ces Cauchy, ces Biot, qui jetaient naguère tant d'éclat sur la France et dont la France n'est peut-être pas assez fiôre... Eh! bien, est-ce que ces grands hommes repoussaient au nom de la Science les dogmes d'un Dieu créateur et d'une Providence ? Nous entendions tout à l'heure Linné; écoutons
maintenant Newton , — Newton le plus grand nom de la Science ! A ceux qui lui demandaient si ses immenses découvertes ne serviraient pas à confondre les impies :
« N'en doutez pas, répondait-il, il est absurde de supposer que la nécessité préside à l'univers ; car une nécessité aveugle étant partout la même en tout temps et en tout lieu, la variété des choses ne saurait provenir d'une telle cause ; et par conséquent l'univers , avec l'ordre de ses parties approprié à la variété des temps et des lieux, n'a pu tirer son origine que d'un être primitif ayant des idées et une volonté. » — Il disait encore : « L'astronomie trouve à chaque pas la limite des causes physiques , par conséquent la trace de l'action de Dieu. Si l'on suppose une infinité d'éléments matériels distribués dans toutes les parties d'un espace sans bornes, j'accorde qu'à moins d'une égalité de répartition mathématiquement rigoureuse, et partant tout à fait improbable, les attractions mutuelles de toutes ces molécules les porteront à se rapprocher de divers centres , et finiront par les condenser en masses d'inégale grosseur, telles que les étoiles, les planètes et les satellites. Mais il est certain que les mouvements actuels des planètes ne peuvent provenir de la seule action de la gravité ; car cette force poussant
les planètes vers le soleil, il faut pour qu'elles prennent un mouvement de révolution autour de cet astre, qu'un bras divin les lance sur la tangente de leurs orbites... » En un mot « tous ces mouvements réguliers des cieux supposent une Cause première qui n'est plus une cause mécanique : Et hi omnes motus regulares originem non habent ex causis mechanicis ; l'ordonnance admirablement belle du soleil, des planètes et des comètes, ne peut être expliquée que par le dessein et l'empire d'un Être intelligent et puissant : Elegantissima hœcce solis, planetarum et cometarum compages nonnisi consilio et dominio Enttis intelligentis et potenlis oriri potuit. »
C'est ainsi que parle la Science, —j'entends la grande Science , celle qui ne se crève pas un œil pour ne rien voir au-delà des faits, des formules et des lois abstraites; celle qui, au lieu de se confiner dans les mines obscures de la recherche spéciale et exclusive, s'élève de temps en temps pour respirer dans l'air pur et s'épanouir à la lumière d'un généreux spiritualisme. Quant à la science qui nie et blasphème les réalités invisibles parce qu'elle ne les a pas rencontrées sous le scalpel, au fond de la cornue ou bien au bout du télescope : cette science-là est incomplète et fausse, et je ne puis mieux la comparer qu'à cette femme dont un
ancien a dit assez plaisamment : « Elle ne sait pas qu'elle est aveugle, et elle dit que c'est la maison qui est obscure. » Pauvre science en effet, qui ne voit pas Dieu dans l'ouvrage de ses mains, dans les cieux qui racontent sa gloire, dans tout ce merveilleux ensemble de la création qui est son palais et son temple!... Nescit esse cœcam.., ait domum tenebrosam esse! (Senec, Epist. 50.)
Non, la vraie Science ne condamne ni la foi en Dieu, ni la foi en la Providence. Mais ce qu'elle condamne bautement, impitoyablement, ce sont précisément les théories inventées par le matérialisme pour battre en brèche ces augustes croyances. De ces systèmes-là, il en a pullulé Dieu sait quelle multitude, et aujourd'hui je vois le sol jonché de leurs débris comme un immense champ de bataille. Que reste-t-il des foudroyantes machines d'un Lamettrie, d'un Lamarck et de tant d'autres Salmonées presque aussi oubliés que celui du classique Péloponèse ? La grande Science en est-elle encore à adorer la merveilleuse vertu des Générations spontanées? Ah! les Générations spontanées! L'histoire en est mémorable. La science incroyante les vénérait avec amour; elle en avait besoin après tout ; car s'il était une fois démontré que jamais la vie ne naît que de la vie, comment soutenir avec quelque vraisem-
blance que l'homme, par exemple, est un simple produit des forces chimiques de la matière? Donc il fallait, bon gré , mal gré, que la chère hypothèse fût un dogme scientifique, un dogme qu'on défendrait envers et contre tout. On le défendit longtemps. Mais les faits, les expériences contraires se succédaient, terribles, écrasants. Force fut bien d'abandonner certaines positions qu'on croyait assurées; on recula, on recula jusqu'aux confins du monde des microzoaires. Dans ces dernières forteresses on semblait en sûreté, et même, en ces derniers temps, certaines expériences qu'on prôna beaucoup, paraissaient légitimer quelques cris de triomphe. Par malheur d'autres expériences sont venues, mais celles-ci « décisives, sans réplique, » au jugement de l'illustre Flourens. La Revue des Deux-Mondes elle-même, par un de ses organes les moins suspects, reconnut que le coup était mortel (1); et un chimiste distingué, jusque-là grand partisan des Générations spontanées, mais vaincu par les beaux travaux de M. Pasteur, s'écria mélancoliquement : « Encore une illusion qui s'en va! »
(I) 15 septembre 1863; article de M. Laugel, écrivain fort peu favorable anv vieilles croyances.
Encore une illusion qui s'en va ' C'est bien aussi ce qu'ilafallu dire d'un assez bon nombre d'objections destinées, croyait-on, à pulvériser la Révélation et la Bible. On sait l'histoire de ces Tables astronomiques, de ces Zodiaques égyptiens et du tapage effroyable qu'en faisaient les libres -penseurs du commencement de ce siècle. Depuis longtemps ces engins de guerre ne font plus qu'orner inoffensivement nos musées de leur célébrité bien déchue et déjà presque légendaire. On sait encore ce qui reste des grandes menaces qu'on nous adressait au nom de la Géologie, de la Linguistique et de la Physiologie comparée, au temps où ces sciences, bien jeunes encore aujourd'hui, sortaient à peine du berceau. La Géologie a constaté un grand fait horriblement gênant pour l'incrédulité : le déluge; et s'il y a quelque chose de certain dans ses autres résultats, c'est qu'elle n'a trouvé aucune preuve certaine contre les écrits de Moïse. La Philologie à son tour a balayé la plupart des difficultés qu'on opposait au miracle de la confusion des langues; déjeà même elle commence à entrevoir que toutes les variétés du langage proviennent d'un seul tronc violemment fractionné. Enfin la Physiologie comparée est allée plus loin encore, car au sentiment des meilleurs juges, l'unité de l'espèce humaine esta l'heure où nous sommes unfait scientifiquement démonîiv
On cite de Bacon un beau mot : « Dieu, dit-il, a envoyé dans le monde sa divine Vérité et avec elle les sciences, afin que celles-ci lui servent d'aides et de compagnes. » La divine Vérité, c'est la Religion surnaturelle promulguée par la Révélation; c'est aussi la Religion naturelle, en partie manifestée par la conscience . Eh ! bien, à l'une et à l'autre les sciences ont toujours rendu et rendront toujours un éclatant témoignage. Jamais il n'y aura entre elles dissentiment réel, ni même malentendu durable. Voilà pourquoi nous ne saurions avoir, nous autres chrétiens, qu'une seule attitude en face de la Science : attitude calme, bienveillante, franchement sympathique , — étonnée parfois peut être , mais jamais systématiquement hostile ni mesquinement tracassière. Laissons venir ! Laissons venir ! Si parfois les apparences sont contre nous, n'avonsnous pas l'infaillible parole de Dieu? N'avons-nous pas aussi la ressource toujours assurée d'en appeler à la Science elle-même, mais à la Science mieux informée ?
Il y a peu d'années , plusieurs savants anglais publiaient la profession de foi suivante pour protester contre l'abus que certaines personnes font de la science contre la vérité religieuse :
« Nous soussignés, livrés à l'étude des sciences naturelles, désirons exprimer notre sincère regret
de ce que la recherche de la vérité scientifique est détournée de son but par quelques hommes de ce temps-ci , qui en font une occasion de jeter des doutes sur la véracité et l'authenticité des saintes Écritures. Il nous paraît impossible que la Parole de Dieu écrite dans le livre de la Nature et la Parole de Dieu tracée dans la sainte Écriture se contredisent l'une l'autre , quelque différence qu'elles semblent présenter. Nous n'oublions pas que les sciences physiques ne sont pas complètes, mais seulement en voie de progrès, et qu'à présent notre raison bornée ne nous permet de voir qu'obscurément, comme à travers un verre; et nous croyons avec assurance qu'un temps viendra où l'on verra les deux témoignages s'accorder dans chaque détail.... etc. (1). »
Cette déclaration reçut l'adhésion de cent cinquante signataires apppartenant aux grandes Universités d'Angleterre, et parmi lesquels on remarque des physiciens, des chimistes et autres dont la célébrité est européenne. Gloire à ces nobles savants ! Leur protestation ferme et digne honore
(1) Voir à la Note B , à la fia du volume , la dernière partie de ce document et certains détails qui s'y rapportent.
leur foi; elle honore la vérité et la vraie Science. Puisse un tel exemple servir d'enseignement à beaucoup d'autres savants, hélas ! trop éloignés de ces convictions chrétiennes !
Nous ne chercherons pas à le dissimuler , la France, pour ne parler que d'elle, compte bien quelques hommes, distingués d'ailleurs, parfois même illustres, qui détournent la recherche de la vérité scientifique de son but pour jeter des doutes non-seulement sur la révélation, mais encore sur les principes fondamentaux de la religion et de la morale rationnelle. Certaines branches de la science surtout semblent avoir le singulier privilège d'aveugler ceux qui les cultivent. Ce n'est pas évidemment la faute de ces sciences; ce n'est pas môme tout-à-fait la faute de ces savants euxmêmes. Non, c'est l'effet des milieux; c'est plutôt encore l'effet des traditions, d'une espèce d'héritage; j'allais dire d'un péché originel d'un nouveau genre. Parlons plus clairement : le xvme siècle a eu la gloire de créer ou de perfectionner quelques-unes de nos sciences nouvelles ; mais en même temps il les a comme imbibées du venin encyclopédiste, et ce détestable esprit a passé dans plus d'une sphère scientifique où il règne encore avec ses rancunes, ses passions et ses aveugles préjugés. Quand donc viendra-t-il un puissant et
généreux souffle pour chasser ces restes malsains d'un autre âge?
Gardons-nous pourtant de rien exagérer. La vérité est que chez la plupart des savants on remarque beaucoup moins d'hostilité ouverte que de simple indifférence. Cet état d'esprit s'expiique, là comme ailleurs, par l'éducation et par mille autres influences parmi lesquelles on peut signaler la fascination qu'exercera parfois un seul homme de talent, D'ailleurs, cette indifférence cède d'ordinaire devant certaines sommations de la Providence, ou même devant quelques explications franches et loyales; car il en est beaucoup parmi les hommes de ce caractère qui ne sont arrêtés que par une simple objection très-vulgaire, par un puéril malentendu. Ajoutons, sans vouloir médire de personne en particulier, que la culture scientifique exclusive produit sur nombre d'e&r prits un effet des plus étranges : elle endort, elle noue, pour ainsi dire, chez eux les plus hautes facultés de l'âme; si bien qu'en dehors de leur spécialité, ou du moins au-dessus, ils n'entendent et ne comprennent rien, et leur parler d'un ordre d'idées supérieur, c'est parler d'harmonie à un sourd-muet.
Quant aux savants positivement hostiles aux croyances religieuses, je n'ai pas à rechercher les
causes très-multiples de leur hostilité; je demanderai seulement s'ils n'ont jamais subi de fâcheux entraînements; s'ils n'ont pas cédé parfois, presque à leur insu, aux attraits d'une popularité de mauvais aloi, ou plus souvent encore à une secrète horreur de la lumière accusatrice. Quoi qu'il en soit de ces choses qui demeurent le secret de Dieu, une justice est due aux savants dont je parle, surtout à ceux dont la valeur scientifique est vraiment considérable. A part un très-petit nombre d'exceptions, ce n'est guère dans leurs rangs qu'on rencontre la manie d'attaquer Dieu au nom de la science. Leur supériorité même les avertit d'ordinaire de ne rien affirmer au-delà de ce qu'ils savent. D'un autre côté, un peu de tact et de bon goût leur fait sentir la suprême inconvenance du blasphème, et peut-être [aussi ont-ils appris par l'expérience d'autrefois et d'aujourd'hui que la guerre faite à Dieu ne porte pas bonheur, et qu'elle a valu à bon nombre de ses auteurs un renom fort voisin du ridicule.
Où est-ce donc qu'il faut chercher ces déclamations sans cesse répétées ; Le vieux dogme est condamné par la science... La science a reconnu... Il est scientifiquement démontré... et toutes les variantes que l'on connaît? Constatons ici une loi morale trèsrarement démentie .- ces sortes d'affirmations su-
perbes émanent précisément des hommes qui ont le moins le droit de les produire. Rares ou sobrement énoncées sur les hauteurs du grand savoir, elles s*accentuent davantage, elles grossissent et se multiplient par une progression constante à mesure qu'on descend aux derniers degrés de la demi-science. Où donc les trouverez-vous ? Ce sera d'abord parmi les savants de second ou troisième ordre, simples rapporteurs, manipulateurs ou vulgarisateurs, — classe d'hommes dont le mérite et les services peuvent être très-réels, mais dont l'autorité scientifique compte pour fort peu de chose. Ce sera beaucoup plus encore parmi ces littérateurs, ces professeurs, ces érudits de surface, ces amateurs, ces dilettanli, ces virtuoses, vernissés d'un peu d'histoire, d'un peu de grec, d'un peu d'hébreu, si l'on veut, et de beaucoup d'allemand, qui nous ont fourni dans la personne du fameux auteur de la Vie de Jésus, le plus illustre spécimen de leur espèce. Ce sera, et toujours de mieux en mieux, parmi ces critiques et chroniqueurs, parmi ces journalistes dont le talent se réduit à peu près à savoir servir selon son goût un public affamé de scandales et d'impiété ; et cela suffira très-surabondamment pour en faire les oracles de tous les cabarets de France. Ce sera enfin, car il faut descendre jusqu'aux degrés les plus infimes, parmi