CHAPITRE III
La Providence dans l'ordre moral
Manifestée dans le monde physique avec une irrésistible évidence, la Providence se révèle avec plus d'éclat encore, j'oserai le dire, dans le monde moral. Il y a seulement cette différence entre ces deux ordres de manifestation, que le second exige, pour être pleinement saisi, une plus grande préparation d'esprit et de cœur. L'âme esclave des sens et de l'animalité n'y voit que ténèbres ; mais l'âme vraiment libre, qui se recueille en ellemême dans un silence attentif, y découvre des splendeurs dont elle est éblouie et ravie.
Écoutons Fénelon; jamais parole humaine n'a raconté en plus beau langage ces merveilles du monde intelligible :
« Outre l'idée de l'infini, j'ai encore des notions universelles et immuables qui sont la règle de tous mes jugements. Je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consultant, et il ne dépend pas de moi de juger contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou réformer cette règle, sont elles-mêmes corrigées malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont invinciblement assujetties à sa décision.... Cette règle fixe et immuable est si intérieure et si intime que je suis tenté de la prendre pour moi-même; mais elle est au-dessus de moi puisqu'elle me corrige, me redresse et me met en défiance contre moimême. C'est quelque chose qui m'inspire à toute heure, pourvu que je l'écoute, et je ne me trompe qu'en ne l'écoutant pas. A la vérité, ma raison est en moi; car il faut que je rentre en moi-même pour la trouver ; mais la raison supérieure qui corrige dans le besoin et que je consulte, n'est point moi, et elle ne fait point partie de moimême. Cette règle est parfaite et immuable; je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe, elle ne perd point sa droiture; quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but.... C'est un maître intérieur qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter... Ce maître est partout, et sa voix se fait entendre
d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme à moi... On sait infailliblement par avance dans un hémisphère ce qu'on répondra dans l'autre sur un certain nombre de vérités. Les hommes de tous les pays et de tous les temps, quelque éducation qu'ils aient reçue, se sentent invinciblement assujettis à penser et à parler de même.... Ainsi ce qui paraît le plus à nous et être le fond de nous-mêmes, je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre et qu'on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous comme nous respirons sans cesse l'air qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous, à la lumière du soleil. — Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point avec un empire absolu tous les hommes les moins raisonnables, et fait qu'ils sont toujours d'accord, malgré eux, sur ces points.... C'est elle par qui les hommes de tous les siècles sont enchaînés autour d'un centre immobile, et qui les tient unis par certaines règles invariables qu'on nomme premiers principes, malgré les variétés infinies d'opinions qui naissent en eux de leurs passions, de leurs distractions et de leurs caprices. C'est [elle qui fait que les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point encore osé donner
ouvertement le nom de vertu au vice, et qu'ils sont réduits à faire semblant detre justes, sincères, modérés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des autres. On ne parvient point à estimer ce qu'on voudrait pouvoir estimer, ni à mépriser ce qu'on voudrait pouvoir mépriser. On ïne peut forcer cette barrière éternelle de la vérité et de, la justice. Le maître intérieur qu'on nommeîraison le reproche intérieurement avec un empire absolu. Il ne le souffre pas, et. il sait borner la folie la plus impudente des hommes. Après 'tant de siècles de règne effréné du vice, la vertu est'encore nommée vertu, et elle ne peut être dôpossédée^de son nom par ses ennemis les plus brutaux et les plus téméraires.... Tous les hommes sont raisonnables de la même raison qui se communique à eux à divers degrés ; il y a un certain nombre de sages; mais la sagesse où ils puisent comme clans la source et qui les fait ce qu'ils sont, où est-elle? Où est -elle cette raison commune et supérieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et imparfaites du genre humain ? Où estelle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde?... Où est-elle cette raison parfaite qui est si près de moi et si différente de moi ? Où est-elle ? Il faut quelque chose de réel ; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner
les natures imparfaites. Où est-elle cette raison supérieure? N'est-elle pas le Dieu que je cherche? » {Traité de l'exist. de Dieu.)
Oui, le doute ne peut tenir un instant devant ces magnifiques clartés : c'est Dieu en personne qui conserve et maintient dans l'humanité ces choses immortelles qui s'appellent premiers principes, idées universelles du bien et du devoir. La raison de l'homme ne s'explique pas, ne se conçoit même pas, à moins qu'on n'y voie ce que saint Thomas appelle une certaine participation et un reflet certain de la lumière de ce soleil intelligible. La conscience, la loi morale ne sont que de vains fantômes , si elles ne sont pas le vivant témoignage et la signature même du suprême législateur qui a gravé dans tous les cœurs le sentiment de l'éternelle justice et de l'inviolable devoir. Peu importe qu'il y ait dans l 'âme humaine des protestations, des révoltes, des défaillances honteuses, des monstruosités même : en dépit de tout cela, le flambeau de la vérité ne s'éteint jamais entièrement, et il n'y a pas d'homme si dégradé « qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. » (Fénelon, Lac. cit.)
C'est là, nous dira-t-on peut-être, le résultat d'une loi essentielle à notre organisation morale ;
c'est la nécessité même de notre nature. — Nous l'entendons bien ainsi, mais à la condition qu'on donne à cette nécessité, à cette M essentielle, le seul sens raisonnable qu'elles puissent admettre, c'està-dire qu'on reconnaisse une puissance supérieure qui nous a constitués précisément avec cette loi essentielle et cette nécessité de nature ; une puissance qui empêche notre liberté la plus effrénée de défaire entièrement son ouvrage ; une puissance qui dompte « ses ennemis les plus brutaux et les plus téméraires » et met un frein « à la folie la plus impudente des hommes, » en forçant les natures les plus perverses à lui rendre hommage; et, pour tout dire en un mot, une Providence qui garde les lois du monde moral, comme les lois du monde physique.
Une fois d'ailleurs que l'on a reconnu l'existence de Dieu (et quel comble de déraison ne faut-il pas pour la nier ?) on est nécessairement conduit à reconnaître la Providence. Rien en effet de plus radicalement absurde que la conception d'une divinité sans Providence. Pourquoi ? Parce que c'est tout simplement nier la divinité en même temps qu'on l'affirme. On l'affirme, puisqu'on admet son existence; on la nie, puisqu'on lui refuse les perfections qui constituent son essence
même. Car enfin, s'il n'y avait point de Providence, si Dien restait étranger ou indifférent aux choses de ce monde et à celles de l'humanité en particulier, ce serait apparemment défaut de connaissance, ou impuissance, ou insouciance, ou mauvais vouloir : or, de toutes ces hypothèses quelle est celle qui n'équivaut pas à la négation pure et simple de la nature divine ?
Direz-vous que l'Être infini et souverainement parfait (car c'est là sa nature et son essence) ne peut point connaître tous les détails de la création et qu'il ne saurait prévoir l'avenir ? Vous en faites un être limité et imparfait, c'est-à-dire le contraire de ce qu'il est. Infini et parfait dans sa science, comme dans tous ses autres attributs, présent en vertu de son immensité à tous les points de l'espace et de la durée, il voit d'un seul regard tout ce qui est, tout ce qui sera, tout ce qui peut être.
Direz-vous que Dieu n'est pas assez puissant pour gouverner le monde et l'humanité ? Vous le limitez encore en lui supposant une volonté bornée dans son efficacité, et par conséquent vous anéantissez sa perfection infinie ?
Direz-vous enfin qu'il ne veut point se mêler du gouvernement de la création par insouciance ou pour toute autre cause ? Vous supprimez et anéantissez encore et toujours ses plus nécessaires attri-
buts : je veux dire sa bouté, sou domaine souverain, sa sainteté et sa justice.
La bonté est ce qui fait le fond le plus intime de l'Être [divin. La raison antique l'avait admirablement compris, lorsque dans une inscription immortelle elle plaçait cette perfection avant la Grandeur même. Or, le moyen de supposer dans un Être infiniment bon, je ne sais quelle superbe indifférence à l'égard des hommes? L'excellence etTinfinitude de ses perfections, direz-vous peutêtre, le tiennent trop éloigné de nous. — Éloigné, tant que vous voudrez ; mais la bonté, comme parle Bossuet, comble l'abîme et le rapproche de nous. La bonté cherche précisément ce qui est faible et infime; elle se sent invinciblement portée à se pencher sur ce qu'il y a de plus petit et de plus chétif, et rien ne la presse tant que de se communiquer aux êtres les plus dénués et les plus indigents : Bonum diffusivum sui. (Saint Thomas.) Le>ouverain domaine de Dieu sur ses créatures, sonl inviolable sainteté et son éternelle justice exigent \non moins impérieusement qu'il ne se désintéresse en aucune manière de l'homme et du monde. Créateur et maître absolu de tout ce qui existe, il ne peut aliéner sa propre souveraineté ni abdiquer ses droits imprescriptibles, pour se ravaler au rôle stupide d'un roi fainéant, ayant le
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. 3o
hasard ou le destin pour maires du palais. Principe éternel du bien et de l'ordre, il ne peut ne point prescrire aux êtres raisonnables et libres ce qui est conforme à la souveraine raison et à la nature des choses; car il implique contradiction que ses créatures ne soient pas ses créatures, et par conséquent qu'elles soient affranchies h sou égard du devoir absolu de la dépendance et de l'obéissance. S'il tolère pour un temps la transgression de ce devoir, ce ne peut être que par un conseil de sa sagesse sur notre libre arbitre; mais il faudra toujours que ce qui s'est écarté de l'ordre y rentre par la réparation volontaire du repentir ou par la réparation forcée du châtiment. Toujours enfin il faudra que la dépendance existe, en vertu de la loi qui assujettit la propriété à son maître légitime : loi éternelle, immuable, nécessaire, dont l'écho retentit dans cette belle métaphore du droit humain : res damai domino!
«te n insiste pas davantage sur ces principes par trop élémentaires. A quoi bon d'ailleurs insister pour réfuter une doctrine plus déraisonnable que l'athéisme même? Car enfin u'est-il pas beaucoup plus logique de se déclarer franchement athée que
d'admettre un semblant de divinité ridicluement impuissante fou [niaisement indifférente ? Aussi toutes les protestations de la raison s'élèvent-elles pour flétrir ce monstrueux déisme, et ceux-là mêmes qui se vantent le plus haut d'y croire, ne sont pas toujours les derniers à se donner le démenti.
D'où vient, je lé demande, cette haine sans nom que certains hommes ont vouée à Dieu et à tout ce qui tient à sa religion ? Ce phénomène moral est trop étrange et trop contre nature; il n'en existe pas moins pourtant : les blasphèmes d'une certaine presse, les faits et gestes des Érostrates contemporains, sont là comme une horrible attestation. Or, si Dieu n'était qu'un nom, une abstraction, un néant, on ne le poursuivrait pas avec cette rage ; et s'il n'y avait au ciel qu'un Dieu des bonnes gens, on lui pardonnerait bien son inoffensive souveraineté. Mais non, le Dieu qui existe véritablement, surveille les consciences coupables, il condamne la folle indépendance des volontés rebelles; il venge les injures de sa bonté méprisée.... Et voilà ce qui irrite ces hommes insensés. Dans leur fureur aveugle, ils amoncellent nuages sur nuages, mensonges sur mensonges, pour se dérober à l'apparition formidable. Mais ils ont beau faire ; des lueurs terribles viennent parfois
traverser ee voile de ténèbres, et alors le redoublement de l'effroi ne peut plus s'apaiser que par le redoublement de la haine. Hélas ! quelle effroyable vérité dans cette confession de l'apostat Malhan :
Du Dieu que j'ai quitté l'importune mémoire Jette encore en mon âme un reste de terreur ; Et c'est ce qui redouble et nourrit ma fureur. Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance, Je puis convaincre enûn sa haine d'impuissance, Et parmi les débris, te ravage et les morts, A force d'attentats perdre tous mes remords !