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CHAPITRE IV

La Providence spéciale et les négations du Spiritualisme rationaliste.

L'École spiritualiste, représentée par M. Cousin et ses disciples MM. Saisset, Jules Simon, etc., a pris de nos jours une étrange attitude vis-à-vis du dogme de la Providence.

« Nous aussi, ont-ils dit, nous adorons un Dieu vivant et personnel, infini et parfait, créateur et régulateur du monde. Comme vous nous proclamons une Providence souverainement bonne, juste et sage ; mais cette Providence règne et gouverne par des lois nécessaires; elle n'a point de volontés particulières ; son intervention n'est ni temporaire, ni locale ; en un mot, elle est générale, non spéciale. »

On a reconnu à ce langage la grande erreur que Bossuet accablait des augustes dédains de son génie, quand il s'écriait : « Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut! Comme s'il avait à notre manière des vues générales et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières, qui seules subsistent véritablement (1)! »

Si l'on veut bien peser ces graves paroles de Bossuet, on y trouvera tout ce qu'il faut pour réfuter la thèse de nos modernes rationalistes ; mais pour ne pas entrer ici en des théories par trop métaphysiques, nous aimons mieux opposer à cette école des considérations reposant sur des faits qu'il est impossible de contester.

S'il y a un résultat constaté et démontré par toutes les données de la science contemporaine, c'est que l'humanité n'a pas toujours existé sur le globe terrestre. 11 importe peu de savoir combien

1) Oraison funèbre de Marie- Thérèse d'Autriche.

de moments ou de siècles se sont écoulés entre l'époque de son apparition et celle de la création primordiale. Que la terre ait commencé par être une nébuleuse et qu'ensuite elle ait traversé telles ou telles séries de transformations : ces questions et autres semblables sont ici indifférentes. Le point essentiel, c'est que notre espèce est apparue dans le monde à une époque plus ou moins éloignée de la première origine des choses.

Or, ce fait capital, comment l'expliquer? I>s sectes positivistes, il est vrai, ne sont pas embarrassées pour si peu de chose; quand elles ont dit : génération spontanée, transformation lente et progressive des espèces et autres formules de ce genre, elles se figurent avoir résolu le problème. Mais le spiritualisme, qui ne se tient pas obligé d'accorder à la matière ces merveilleuses propriétés, ne saurait se contenter à si bon compte. Pour peu d'ailleurs qu'on examine ces prétendues solutions en dehors de tout esprit de système, on est bien forcé de convenir qu'elles ne résolvent et ne prouvent absolument rien, par la raison fort simple qu'elles ne sont elles-mêmes que des hypothèses condamnées par la science. « Quoi de plus absurde, dit fort bien Flourens, que d'imaginer qu'un corps organisé dont toutes les parties ont entre elles une tonuexion, une corrélation si admirablement

ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. il

calculée, si savante, puisse rire produit par un assemblage aveugle d'éléments physiques? Ce corps organisé aurait puisé sa vie dans des éléments qui en sont dépourvus ! On prétend faire venir le mouvement de l'inertie, la sensibilité de l'insensibilité, la vie de la mort! » (il Non, évidemment, la génération spontanée ne saurait être acceptée à aucun titre comme une solution sérieuse. — La tbéorie de la transformation des espèces est également démentie par les faits. Aussi loin que l'observation peut s'étendre, nous voyons les espèces subissant, il est vrai, certaines conditions de variabilité, mais conservant toujours leurs caractères essentiels et fondamentaux. Dès lors, quel moyen de soutenir que l'espèce humaine ait pu dériver des espèces inférieures en vertu de je ne sais quelle évolution plus ou moins prolongée? Au surplus, les philosophes que nous combattons sont les premiers à reconnaître un abîme entre l'homme et l'animal, abîme tellement incommensurable qu'aucun passage ne peut exister entre celui-ci et celui-là.

Reste donc à chercher ailleurs la solution du

(1) Cours de Plnjsiologie, p. 4G. — Voir ce qui a été dit plus haut de la génération spontanée.

problème; et, bon gré mal gré, il faut bien en venir à prononcer les mots : création, intervention directe et personnelle de Dieu. Cette explication seule échappe à l'absurde , seule elle satisfait la raison.

Mais qu'on y prenne garde : ce point une fois établi, la tbèse de nos adversaires se trouve renversée de fond en comble. S'il est vrai en effet que Dieu, après avoir tiré le monde du néant, est intervenu de nouveau à un moment donné pour créer l'homme, il est donc faux de dire avec M. Jules Simon, par exemple, que « la création était complète à sa première minute, et qu'elle avait en elle, à sa naissance, tout ce que les siècles ont développé (1). »

On répliquera peut-être : Mais il n'est nullement nécessaire de supposer une nouvelle création proprement dite pour expliquer l'origine de l'espèce humaine. Dieu n'a-t-il pas pu, dès le premier instant, créer les âmes avec toutes les autres substances ? Et ces âmes n'ont -elles pas vu venir ensuite s'adjoindre à leurs corps respectifs au moment où les circonstances amenées par le simple jeu des forces naturelles ont rendu possible l'accomplissement de cette union ?

La Religion naturelle, 3me ddit., p. '235.

Pareilles hypothèses sont commodes, nous en convenons volontiers ; mais encore faut-il pourtant que .Je sens commun les tienne pour acceptables. Or, comment accepter celles qu'on nous propose ici ? — Admettons même, si l'on veut, que Dieu eût pu, sans déroger à son infinie sagesse, tirer les âmes du néant bien longtemps avant les corps qu'elles devaient vivifier; admettons qu'une fois créées elles fussent restées ensevelies dans je ne sais quel sommeil, sans conscience d'elles-mêmes ; admettons, dis-je, toutes ces énormes invraisemblances; là ne se bornent pas à beaucoup près toutes les difficultés. Il faut encore expliquer comment, sans aucune intervention spéciale de Dieu, les éléments du corps se seraient disposés et organisés par la seule énergie des causes physiques. (Ceci constitue déjà une première difficulté tout-à-fait insoluble, car on n'y saurait échapper -qu'en faisant appel aux ressources les plus extraordinaires de la génération spontanée.) De plus, et surtout, il faut expliquer par quel prodige s'est accomplie l'union des deux substances, comment des éléments si dissemblables, si opposés entre eux, 1 ame et le corps, se sont rapprochés, juxtaposés, et non-seulement juxtaposés, mais harmonisés, entrelacés et en quelque sorte fondus ensemble, de manière à former cette synthèse

vivante qui est la personnalité humaine; — tout cela, encore une fois, sans que Dieu ait eu besoin d'iutervenir, et par la toute-puissante efficacité des causes naturelles! En vérité, il suffit d'énoncer de telles suppositions pour en faire sentir les palpables absurdités. La raison ne conçoit pas, ne saurait même concevoir ces causes, ces forces naturelles réalisant par leurs propres énergies un mystère aussi prodigieux que l'union d'une âme avec un corps. Gela dépasse les limites d'action d'une puissance finie; il n'y faut rien moins qu'un fuit de la volonté créatrice.

Et remarquons tout de suite une conséquence très-importante qui ressort des mêmes principes que nous venons de rappeler, c'est que l'acte créateur qui a produit les premiers êtres humains doit nécessairement se renouveler chaque fois qu'un de leurs descendants parvient à son tour à la vie. Il n'appartient qu'à un matérialisme abject de prétendre que les âmes des enfants sortent de celles de leurs parents comme une flamme d'une autre flamme. Les théories de la métempsycose et de la préexistence, bien que moins grossières peut-être, n'en sont pas au fond plus tolérables. Et quand bien même on accorderait par un excès de complaisance que ces systèmes n'ont rien qui répugne essentiellement, toujours

faudrait-il, en fin de compte, recourir à une intervention divine, pour expliquer comment s'opère l'union merveilleuse d'une substance spirituelle avec une substance corporelle; car, encore une fois, ni lois, ni causes créées, ne sauraient jamais nous en rendre compte.

Ainsi, pour résumer ces simples considérations, l'existence du premier bomme et l'avènement de chaque nouvel être humain à la vie, impliquent de toute nécessité une action directe, immédiate et personnelle du Créateur. En d'autres termes, c'est La démonstration de la Providence spéciale.

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