‹ La providence et les châtiments de la FranceChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Providence spéciale démontrée par l'histoire.

De toutes les conceptions qui font l'honneur de l'esprit humain, l'une des plus grandioses sans contredit c'est la création de la philosophie de l'histoire, c'est-à-dire de cette science qui étudie les événements et les faits de l'humanité dans leurs causes les plus élevées. Telle est en effet la vraie définition de la philosophie de l'histoire, définition qui, du reste, se rapproche heaucoup de celle de la métaphysique elle-même.

Or, quelle est la cause la plus élevée des événements, celle qui domine et gouverne toutes les autres, celle qui dirige les lois de l'histoire, les maintient, les sanctionne et leur fraye la voie à travers tous les obstacles ? Cette cause n'a qu'un nom pour tous les hommes sensés : elle s'appelle

6i LA PRONIDENCE

la Providence; la Providence toujours présente au gouvernement de l'humanité, laissant d'ordinaire les causes secondes suivant leur cours régulier, mais parfois intervenant par des actes plus directs, par ses coups d'état à elle, qui renversent en un clin d'oeil et mettent en pièces toutes les combinaisons les mieux assurées de la sagesse humaine. « Chacun de nous fait sa vie, mais c'est Dieu qui fait l'histoire », dit fort bien M. Jules Simon. (La Relig. natur., p. 217.)

Toutefois n'acceptons cette formule qu'à la condition de l'expliquer. Oui certes, c'est Dieu qui fait l'histoire, mais parce qu'il fait aussi notre vie en même temps que nous la faisons nousmêmes, parce que son action vient se mêler sans cesse dans la trame de nos opérations personnelles. Le rationalisme, qui méconnaît cette intervention divine dans la vie des individus, ne saurait jamais dire en toute vérité que Dieu fait l'histoire, et voilà pourquoi M. Jules Simon en est réduit à n'expliquer certains faits que par le hasard! (Ibid. p. 246). Misérable et ridicule défaite ! 11 faut entendre la plus haute et la plus éclatante de toutes les voix humaines foudroyer ces pauvres inventions d'une raison égarée.

« Dieu, dit Bossuet, tient du plus haut des cieux

les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient toutes les passions ; tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants, il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs, il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par quelque endroit ; il 1 éclaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances ; il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin.... Ne parlons plus de hasard, ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil

plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin; et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières (1). »

A Dieu ne plaise qu'il faille méconnaître la part qui revient clans les événements à l'initiative des hommes ! Trop d'éclatants [exemples sont là pour attester qu'un rôle immense [est réservé au libre arbitre, et que tels génies,' tels caractères en particulier, sont doués, pour le ;mal [comme pour le bien, d'une'incalculable puissance. Il n'en demeure pas moins certain qu'une^ volonté supérieure et dominatrice resserre ou élargit à son gré la sphère où se meut l'activité humaine. Un obstacle presque [imperceptible qu'elle a placé à dessein, un grain de sable, un. concours] de circonstances que nul n'aurait pu prévoir, bien qu'après coup il semble très-simple et très-naturel, un rien, pour ainsi dire, suffit à cette volonté d'en haut pour changer totalement le cours des choses. Plus on étudie avec soin l'enchaînement des grands faits historiques, plus on y remarque d'ordinaire une

(t) Discours sur l'hist unir.

étrange disproportion entre les causes qu'on voit en action et les effets qui en résultent. « L'occasion, dit Bossuet, apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu ; en sorte qu'on dit et qu'on fait toujours plus ou moins qu'on ne pensait. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions et dans ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu agit, et le ressort qu'il remue (1). »

Il est surtout des heures solennelles dans la vie de l'humanité où l'action de la Providence apparaît à tous les regards avec un si majestueux éclat que les aveugles seuls peuvent la nier. Alors on sent passer dans l'atmosphère je ne sais quel souffle formidable comme celui qui précède parfois les grands orages. Les événements se précipitent avec une rapidité foudroyante; les hommes sont entraînés, débordés, réduits à l'impuissance; aux uns les obstacles deviennent moyens, et aux autres les moyens se tournent en obstacles. Au milieu de la confusion universelle, à travers les flots de poussière, on voit comme l'ombre d'un bras souverain qui renouvelle la scène du monde.

Voyez, par exemple, le spectacle de cette crise, la plus effroyable peut-être que l'humanité ait

(1) Politique tirée de l'Écriture, livre vit, ch. 6.

jamais traversée, celle qui consomma la ruine de l'Empire romain sous les coups des hordes barbares. D'où viennent ces peuples innombrables qui se heurtent et se poussent les uns les autres comme les flots d'un Océan vivant? Quel signal ont-ils entendu ? Eux-mêmes ne s'y trompaient point; ils avouaient qu'ils étaient conduits et comme harcelés par un ordre d'en haut (1). Leurs chefs se proclamaient les instruments et les fléaux d'un Dieu vengeur. « Ce n'est pas mon propre mouvement, disait Alaric, qui m'a jeté dans cette entreprise; quelqu'un me presse etm'importunepour aller saccager Rome (2). » — La flotte de Genséric allait un jour appareiller du port de Carthage; le commandant de ses navires lui demandait à quels peuples il voulait porter la guerre : « A ceux-là, répondit le terrible ravageur, contre qui Dieu est irrité (3). »

Ainsi s'accomplissaient par les hommes les éter-

(1) Ipsi fatebantur non suum esse quod facerent, agi enim se divino jussu ac perurgeri. (Salvien, de Gubern. Dei, vu, 12.)

(2) Alaricus respondisse dicitur se non volentem hoc tentare, sed esse quemdam qui se obtundendo urgeat, ac prsecipiat ut Eomam evertat. (Sozora. ix, 6 )

(3) In eos quibus iratus est Deus. (Procop., Hist. Vand. 1. 1. )

nols desseins de Dieu. Les éléments du vieux monde avaient été rebelles à sa volonté ; il les rejetait, ou plutôt il les pétrissait avec une matière nouvelle pour en faire sortir un monde nouveau. Et afin que personne ne pût ignorer qu'il était l'auteur de cette immense transformation, il avait eu soin de la faire prédire longtemps à l'avance par un de ses prophètes. Saint Jean avait annoncé en termes exprès la chute effroyable de la nouvelle Babylone enivrée du sang des martyrs.

Combien d'autres prédictions plus étonnantes encore dans les écrits des anciens voyants d'Israël ! Placés sur le sommet d'une montagne idéale, ils dominent les siècles, ils scrutent d'un regard assuré les horizons les plus lointains de l'avenir, et leurs visions prodigieuses embrassent pour ainsi dire l'histoire tout entière de l'humanité. Ils ont annoncé la succession des grands Empires et le châtiment des cités coupables : Tyr, Sidon, Jérusalem elle-même ; ils ont appelé par leur nom les conquérants que Dieu devait susciter pour le salut de son peuple; et par-dessus tout ils ont décrit dans tous ses détails la révolution pacifique qui devait fonder sur les débris de tous les anciens royaumes le nouveau royaume qui n'aura jamais de fin. Dieu seul a pu dévoiler aux prophètes ces

secrets impénétrables à l'œil des mortels; et par là il s'est révélé lui-même comme le souverain arbitre des destinées humaines. Car, en même temps qu'il a découvert les événements de l'avenir, il a affirmé aussi que ces événements s'accomplissent par sa volonté. « Voyez, dit-il par la voix d'Isaïe, que je suis le vrai Dieu et qu'il n'y a point de divinité semblable à moi. J'annonce dès le commencement ce qui doit arriver à la fin des temps, et je déclare que tous mes conseils auront leur accomplissement. (Is. xliv, 9, 10.)

Voilà des faits dont la lumineuse certitude défie à tout jamais les efforts du rationalisme.

Et il en est d'autres plus merveilleux encore, ne serait-ce que cet incomparable miracle qui remplit toute l'histoire depuis dix -huit siècles, le miracle de la religion de Jésus-Christ s'établissant, se propageant, se conservant toujours victorieuse au milieu de toutes les causes qui devaient humainement l'étouffer et l'anéantir (1).

(1) Nous renvoyons pour les développements sur ce point, aux ouvrages qui en traitent ex professo, notamment aux Études philosophiques sur le Christianisme, par II. Auguste Nicolas. Aucun rationaliste n'a le droit de se dire sincère et de bonne foi s'il n'a lu, sans parti pris, ce livre et quelques autres semblables.

En présence de ces palpables évidences, le rationalisme n'a plus d'autre ressource que de fermer les yeux pour ne pas voir. Tout ce qu'il essaiera d'imaginer pour expliquer ces choses en dehors de l'intervention divine, sera mensonge, contradiction, folie.

Ah ! vous aurez beau faire, hommes de la négation : on n'a pas si vite arraché de l'histoire la Providence et le surnaturel. — Le vieil Ésope, de facétieuse mémoire, se faisait fort d'avaler l'eau de la mer, à la condition qu'on en retirât l'eau des fleuves. Et vous, c'est ce même problème que vous avez à résoudre. Il faut que vous divisiez en deux parts tout cet immense courant d'événements qui forme le passé de l'humanité ; il faut que vous décomposiez des éléments intimement et indissolublement fondus ensemble : l'élément surnaturel et l'élément naturel. 11 faut que vous sépariez ce que Dieu lui-même a uni et que vous pratiquiez, pour ainsi parler, une sorte de vivisection monstrueuse sur l'histoire tout entière. Et alors qu'aurez - vous obtenu ? Une histoire affreusement mutilée, faussée; une histoire semblable à ces inventions dont parle Bacon, à « ces petits mondes imaginaires et singes du grand, qu'on appelle systèmes, et qui ne sont que des romans en pré-

sence du monde réel. » Et quand vous aurez tout expliqué à votre guise, tout mesuré aux proportions de votre cerveau, vous croirez posséder la science de l'humanité ! Oui , à peu près comme un enfant s'imagine tenir et porter l'immensité des cieux, parce qu'il en voit l'image trouble et renversée dans un verre d'eau qu'il porte entre ses mains! Si encore cette petite histoire fabriquée par vous était bien intelligible, bien aisée à comprendre ! Eh non ! les difficultés , les flagrantes impossibilités surgissent de toutes parts et font voler en éclats vos misérables théories. De toutes parts se dressent les problèmes inexpliqués, les événements sans raison d'être, les effets sans aucune proportion avec leurs causes, des montagnes d'énormités monstrueuses! En dernière analyse, au lieu des mystères lumineux de la foi, vous n'aurez que les ténèbres palpables de l'absurde!

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