CHAPITRE XI La France punie par où elle avait péché
En énumérant les iléaux dont les Égyptiens furent frappés par Moïse, le Livre de la Sagesse observe que, comme ce peuple avait adoré des serpents et des animaux sans raison, ainsi la main du Seigneur déchaîna contre lui une multitude d'animaux sans raison , « afin qu'il apprît que chacun est puni par la même chose par laquelle il pèche, » ut sevrent quia per qux peccat quis, per hsec et torquetur. (Sap. xi, 16, 17. )
L'auteur inspiré énonce ici une loi de la Providence, dont les applications sont infinies clans l'histoire et dans le détail de la vie la plus ordinaire.
Si je ne me trompe, tout ce qui a été dit jus-
qu'ici nous en a montre d'assez frappants exemples; mais il importe de mettre plus directement en lumière quelques - unes des applications les plus saillantes de cette loi divine.
Si jamais un homme a été puni par où il avait péché, c'est hien sans contredit le dernier souverain qui a gouverné la France. — Loin de moi la pensée de mettre au même rang toutes les choses de ce règne si rempli d'étonnants contrastes ! Loin de moi surtout la pensée de vouloir insulter à celui qui est tombé ! Je veux seulement ici recueillir un grave et solennel enseignement.
Ce souverain donc s'était élevé par une usurpation ; une autre usurpation l'a jeté par terre. Durant toute la seconde moitié de son règne il s'était fait le docile instrument de la Révolution : la Révolution et l'esprit révolutionnaire ont sourdement miné les hases de son trône. Plus que tout autre il avait contribué à corrompre Paris, sous prétexte de l'agrandir et de l'embellir : Paris a renversé sa dynastie. Il avait désorganisé et démoralisé l'armée : l'armée s'est effondrée au moment où il croyait triompher par elle, et assurer à jamais sa puissance. Créer l'unité italienne lui avait paru d'une savante et profonde politique, de
même que de comploter avec Bismarck la ruine de l'Autriche : l'unité italienne a fait l'unité allemande, et Bismarck a comploté avec d'autres la ruine de la France. Sa diplomatie avait érigé en système le mensonge et la fourberie la plus machiavélique : il a été joué par sa diplomatie; car elle ne sut lui rien apprendre ni sur les forces ni sur les projets de ses ennemis, ni sur les pactes occultes qu'ils formaient entre eux. Il avait inauguré dans le droit nouveau de l'Europe le principe de non-intervention et le principe des nationalités : ces principes ont été retournés contre lui et sa politique. Enfin il avait abreuvé d'outrages le vicaire de Jésus-Christ, et il avait affronté les armes terribles de l'excommunication : ces attentats, plus encore que tous les autres, l'ont fait condamner par la Providence, et sa chute est venue montrer une fois de plus que les foudres du Vatican ne frappent jamais en vain.
Quels rapprochements il y aurait à faire entre les destinées de ce César et celles du glorieux Pontife qu'il a livré à ses ennemis ! Il semble que le roi David, dans un de ses Psaumes, ait voulu caractériser d'avance ces deux figures et ces deux fortunes si diverses :
« Pourquoi, disait-il en parlant d'un de ses persécuteurs, pourquoi te glorifies-tu dans ta malice,
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. h".l
toi qui n'es puissant que par l'iniquité ? Ta langue a médité l'injustice durant tout le jour; comme le tranchant d'un rasoir affilé, tu as fait pénétrer partout ta fourberie... Ta as aimé, ô langue trompeuse, toutes les paroles qui cherchaient à perdre et à précipiter (1). C'est pourquoi Dieu te détruira pour toujours ; il t'arrachera et te jettera dans l'exil, et ta racine disparaîtra de la terre des vivants. Les justes le verront, et ils seront frappés de frayeur, et ils diront avec dérision : Voilà l'homme qui n'a pas voulu de Dieu pour son protecteur ; mais il a mis son espérance dans la multitude de ses richesses, et il s'est prévalu en vain de son pouvoir. »
Tout le monde sait si ces paroles ont été vérifiées à la lettre dans la personne du souverain dont nous avons parlé ; et tout le monde peut voir encore la suite du Psaume non moins littéralement vérifiée dans la personne de Pie IX :
« Pour moi, (c'est David qui parle de lui-même ) pour moi, je demeurerai dans la maison de Dieu, comme un olivier chargé de fruits ; j'ai mis pour toujours mon espérance dans la divine miséricorde; je vous louerai donc à jamais, Seigneur,
(1) Verba prœcipitationis : n'est-ce pas le fameux mot dit à Cialdini : Fate pure, ma [aie presto ?
de ce que vous avez fait, et j'attendrai l'assistance de votre saint nom, parce qu'il est plein de bonté devant les yeux de vos saints. » (Ps. li.)
A l'heure où nous sommes, il est vrai, Pie IX est gardé à vue par ses geôliers sacrilèges ; mais sa captivité même l'enveloppe d'une nouvelle auréole de gloire ; la filiale vénération du monde chrétien multiplie en son honneur les témoignages du respect et de l'amour ; après avoir vu les années de Pierre, il attend avec une une ferme espérance l'assistance du saint nom de son libérateur, et, manifestement, la Providence lui réserve encore des destinées plus glorieuses, tandis que le prince qui l'a trahi demeurera pour toujours rejeté de Dieu et des hommes.
Quant à ceux qui s'étaient arrogé la succession du César qu'ils avaient renversé, le monde a vu comment ils ont été, à leur tour, punis par où ils avaient pèche. Par esprit de parti, ils confièrent l'administration de nos provinces à leurs complices révolutionnaires, et ce sont précisément ces complices qui ont le plus contribué à désorganiser les forces do nos provinces. En toute occasion, ils affectaient de mettre Dieu à l'écart pour n'invoquer jamais que le génie et la fortune de la Fran-
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. loi
co : Dieu leur a montré ce que valaient sans lui le génie et la fortune d'un grand peuple. Enfin, ils n'avaient pas craint d'assumer sur eux la lourde charge et la formidable responsabilité du pouvoir, et cette présomption leur a valu la honte et le châtiment d'attacher leur nom sur la page la plus ignominieuse de notre histoire; ut surent quia per quœ peccat quis, per hxc et torquetur.
Mais hélas ! c'est la France elle-même, la France tout entière, qui a été punie par où elle avait péché.
Son orgueil national était monté jusqu'aux nuées du ciel : Dieu a fait d'elle un objet de pitié ou de mépris pour toutes les nations. Elle s'était saturée jusqu'à l'ivresse furieuse des doctrines et de l'esprit de la Révolution ; et l'esprit de la Révolution l'a profondément désagrégée, et presque lue en elle l'énergie nationale et jusqu'au feu même du patriotisme.
La France avait été coupable par l'abus de ses richesses et de son industrie : son industrie a reçu des blessures mortelles; ses richesses ont été livrées au pillage, et un créancier impitoyable, comme le cruel serviteur dont parle l'Évangile, la
tient encore suffoquée, en lui disant : Rends ce que tu dois !
La France avait été coupable dans ses grandes villes, et un grand nombre de ces villes ont été souillées et pillées par un ennemi barbare ; d'autres ont été livrées à l'invasion non moins cruelle des hordes révolutionnaires; toutes ont cruellement ressenti le contre-coup des désastres publics.
La France avait été coupable dans ses campagnes, surtout dans ces tristes contrées où l'apostasie était devenue générale; et, à fort peu d'exceptions près, c'est sur ces contrées que sont tombés les plus effroyables ravages de la guerre ; comme si une main invisible en avait dirigé le cours, afin de faire surabonder la vengeance là où avait surabondé l'iniquité.
La France avait été coupable dans ses armées ; ses armées ont appris par des châtiments inouïs ce que valent l'indiscipline et l'oisiveté ; la vie d'estaminet a reçu son expiation dans les baraques et les prisons de la Prusse ; la vanité militaire a été punie par l'ignominie des défaites et des capitulations ; et — ce que nul n'aurait cru possible, ce qui est pourtant arrivé, surtout dans les dernières campagnes, — le renom proverbial de la valeur française a été plus d'une fois flétri par les défections et les lâchetés les plus honteuses... .
Hâtons-nous d'ajouter que cette gloire a eu aussi ses plus magnifiques compensations jusque clans les plus douloureux désastres; et puis, l'armée a noblement réparé ses fautes en sauvant la France et la civilisation par le siège et la prise de Paris.
Enfin la France avait été coupable surtout et par-dessus tout dans sa capitale, et c'est dans sa capitale qu'elle a subi son plus épouvantable châtiment.