‹ La providence et les châtiments de la FranceChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pourquoi la Providence a-t-elle permis que

la France catholique

fût châtiée par la Prusse protestante ?

Cette objection a vivement préoccupé un certain nombre d âmes chrétiennes. La solution en était pourtant des plus simples et des plus faciles. Il suffisait de reconnaître que la France méritait d'être châtiée; dès lors, nul ne pouvait faire un reproche à la Providence d'avoir fait choix de tel instrument plutôt que de tel autre.

Dieu, selon la pensée du comte de Maistre, laisse souvent exécuter d'une manière très-injuste et avec des intentions très-coupables des punitions qui sont très-justes à l'égard de ceux qui en sont frappés. — Quand il voulait punir le peuple d'Israël, il se servait des Égyptiens, des Philistins,

des Assyriens ou autres nations idolâtres, non pas que ces peuples lussent meilleurs qu'Israël, mais tout simplement parce que Israël avait besoin d'être rudement corrigé.

Du reste, si nous voulons être justes, nous devrons avouer que, dans sa lutte avec la Prusse, la France a reçu ni plus ni moins que l'application de la loi providentielle développée plus haut : Per quse peccat quis, per hœc et torquetur.

Sans remonter jusqu'à Richelieu, Louis XIV et Louis XV, il est certain que c'est la politique française qui a le plus efficacement contribué aux agrandissements de la Prusse protestante. Qu'estce qui a fait Sadowa avec tous ses immenses résultats, sinon le second Empire ?

De plus, n'oublions pas que c'est la France qui a déclaré la guerre. Je n'examine point d'ailleurs si elle aurait eu raison ou tort de la faire à un moment donné; ce que je constate, c'est que le motif qui fut alors mis en avant était de tout point insuffisant, bien que l'excitation du premier moment ait pu à cet égard nous faire illusion à nous-mêmes.

Je n'examine pas non plus si les Allemands avaient plus ou moins le droit, comme ils le pré-

tendent, de nous demander un jour ou l'autre leur revanche pour les dévastations que le premier Empire avait commises chez eux, sans compter bien d'autres griefs plus anciens, comme, par exemple, cet incendie du Palatinat dont ils ont gardé un si profond ressentiment. Je laisse ces questions d'histoire ou de pure politique, et j'indiquerai seulement ici une considération morale, plus en rapport avec la nature et l'objet de cet écrit.

Il y a longtemps qu'on en a fait la remarque, notre pays s'était pris depuis plusieurs années d'un fol engouement pour les plus détestables productions de l'Allemagne. Madame de Staël , M. Cousin, dans l'une des premières phases de sa vie philosophique, avaient commencé à nous inoculer ce goût étrange ; les Quinet, les Renan, les Vacherot et une foule d'autres écrivains, notamment ceux de la Revue des Deux-Mondes, ont continué la même œuvre de propagande. Tous ces hommes ont débité en détail chez nous et à l'étranger les rêves de l'hégélianisme, les spéculations de l'exégèse germanique, et tout l'arsenic intellectuel qui s'élaborait de l'autre côlé du Rhin.

« Sans cloute, dit fort bien l'auteur d'un livre récent et très-remarque, c'est le germanisme qui est le vrai père de la négation contemporaine ; mais c'est après qu'elle fut clarifiée par l'esprit français germanisé, que cette négation devint le poison de l'Europe. Les premiers éclaireurs de l'Allemagne en France, ce ne sont point les uhlans; ils se nomment Cousin, Renan, etc. Ce sont eux qui ont prussifiô intellectuellement notre pays, avant que Bismarck songeât à le dominer militairement.... Aussi laissez passer l'Allemagne sur le corps endolori de la France; en recevant ses coups, la France saura ce que vaut la sagesse de cette nation trop imitée par nous.... En comparant l'Allemagne séduisante et chimérique de nos auteurs à l'Allemagne de Guillaume et du canon Krupp, la France ne sera plus dupe de ses germanisants, et traitera leurs chantages scientifiques comme une vraie trahison par le sophisme, et une manière indirecte de livrer la patrie à l'ennemi. En d'autres termes, l'invasion des armées allemandes nous punit de nous être laissé envahir par les idées allemandes. Seulement, comme nous avons réduit en pain du peuple les blasphèmes qui demeurent un simple luxe philosophique au-delà du Rhin, Dieu jette aujourd'hui nos séducteurs rentre nous, en attendant qu'il retourne leurs

séductions contre eux. Tout cela ne serait-il point digne de la Providence (1) ? »

Fort bien, nous dira-t-on peut-être; mais, en fin de compte, la Prusse n'était-elle pas plus coupable que la France, et par conséquent n'était-ce pas justice qu'elle fût la première punie ?

Nous sommes à mille lieues de vouloir innocenter la Prusse, et nous croyons bien que, tôt ou tard, elle verra s'accomplir la menace du Prophète : Vx qui prœdwis! Nonne et ipse prxdaberis {2)1 Mais enfin, l'impartialité oblige d'avouer que, par bien des côtés du moins, cette nation n'était point aussi criminelle que la nôtre. Les doctrines monstrueuses écloses du cerveau de ses savants et de ses professeurs restent, en général, à l'état de luxe philosophique, comme parle l'écrivain que nous citions tout à l'heure ; elles ne sortent guère de la sphère restreinte où elles se produisent, et n'obtiennent point, comme chez nous, ce succès de vulgarisation qui les fait pénétrer dans les masses popu-

(1) Dieu et les malheurs de la France, par le R. P. Caussette. (Toulouse. E. Privât. Janvier 1871.)

(2) « Malheur à toi, spoliateur! Ne seras-tu point spolié à ton tour? » {Is. xxxiii, 1.)

laires. Pareillement, les raffinements du luxe et de la corruption civilisée, la pire de toutes les corruptions, sont demeurés presque inconnus en dehors des grandes villes. L'autorité, sous toutes ses formes, a gardé son prestige aux yeux de l'aristocratie, aussi bien que des autres classes de la population. Le Gouvernement, tout luthérien qu'il est, « s'empresse de reconnaître que le premier devoir de l'école est à'éduquer plus que d'instruire, et que la religion est le fondement de l'éducation ; la loi naturelle, la morale indépendante ne lui plaisent guère ; ce sont de faibles préservatifs contre l'esprit d'insubordination. A Berlin, l'État se reconnaît pour chrétien ; et si l'article 12 de la constitution proclame la liberté religieuse, l'article 14 déclare que la religion chrétienne est la base de toutes les institutions religieuses du pays (1). »

Pour ce qui regarde les rapports de la Prusse avec la Papauté, l'on a pu dire, non sans vérité, que « les deux Napoléon, à eux seuls, ont fait verser cent fois plus de larmes à Rome que toute la dynastie des Hohenzollern. »

En tout cas, il est clair que la Prusse n'a point,

(t) La Prusse et l'Allemagne, par M. V. Cherbuliez. Nous empruntons cette citation à l'ouvrage sus -mentionné du R, P. Caussette,

comme la France, forfait à une mission et à une vocation providentielle. A ce point de vue donc, comme sous d'autres rapports encore, nous pouvons appliquer à notre pays les sévères reproches que Salvien adressait aux Romains, lesquels se plaignaient aussi d'avoir été vaincus par des peuples hérétiques :

« La sainteté de la vocation augmente l'énormité de la faute. Elle décide du péché, et plus on a reçu de grâces, plus on pèche gravement. C'est pourquoi la pureté de notre religion nous accuse, et Sodome sera condamnée moins sévèrement que Capharnaûm, à cause des miracles dont celle-ci a été témoin. Quant aux Goths et aux Vandales, il est vrai que leur victoire les a comblés d'honneur, et que notre défaite nous a humiliés ; mais s'ils sont hérétiques, ne le sommes-nous pas aussi du côté des mœurs ? S'ils s'agrandissent par nos pertes, tandis que nous pleurons dans l'adversité, ne faut-il pas l'attribuer à nos crimes plutôt qu'à Dieu? Nous ne sommes vaincus que par nos vices. — Les Gotbs sont fourbes, mais ils sont chastes. Les Saxons sont cruels, mais ils ne sont pas voluptueux. Et puis, ne les trouvez-vous pas moins criminels que les catholiques, en commettant les mêmes crimes ? Quoiqu'ils aient les mêmes Écritures, ils n'ont pas les mêmes interprétations que

nous, ni la vertu des Sacrements comme nous. S'ils sont hérétiques, c'est sans connaissance de cause. Ils pèchent par la faute de ceux qui les enseignèrent mal, au lieu que nous péchons par notre propre malice. De là vient que Dieu les favorise en cette vie, parce que leur ignorance leur sert d'excuse, et qu'il nous châtie avec sévérité, parce que le mépris que nous faisons de la vérité nous rend indignes de pardon (1). »

Voilà des paroles qui semblent avoir été écrites tout exprès pour nous autres, Français ; elles sont faites pour nous confondre et nous fermer la houche, chaque fois que nous serions tentés d'adresser nos reproches à la Providence.

Pour achever de nous édifier à ce sujet, il ne sera point inutile de comparer un moment les armées françaises et allemandes au point de vue de la religion et de la moralité.

Il faut noter d'abord qu'un bon tiers des soldats allemands étaient catholiques, et, je ne crains pas de le dire, infiniment meilleurs catholiques que l'immense majorité des nôtres. Quant à ceux

(1) De Gubern. Dei, passim. Nous reproduisons également cette citation d'après le R. P. Caussette.

d'entre eux qui étaient protestants, il faut bien avouer encore que leur conduite avait souvent de quoi faire rougir nos soldats.

Écoutons un de nos aumôniers qui écrivait ceci peu de temps après la catastrophe de Metz, dont il avait suivi toutes les douloureuses péripéties :

« Nos troupiers se permettent des jurements à faire dresser les cheveux sur la tête. Beaucoup se livrent à des excès déplorables d'ivrognerie et d'immoralité.... Nous avons pu remarquer dans nos ambulances, que nos blessés guérissaient difficilement, et que nos amputés succombaient presque tous. Ceci provenait sans doute de la pénurie où nous nous trouvions, grâce au blocus, en fait de vivres et de médicaments, mais révélait en même temps un sang bien appauvri. Le soldat prussien est plus moral, se porte mieux et guérit plus vite. — Le troupier français conserve très-peu de foi, et rien ne brille moins chez lui que le sentiment religieux. On dirait même, à l'entendre, qu'il suffit de servir l'empereur pour être dispensé de servir Dieu.... L'Allemand est plus mystique et beaucoup plus penseur. Il porte une Bible dans son sac, avec un livre de prières, et, dans son cœur, comme sur son casque, cette belle devise : Avec Dieu et le roi, pour le pays de nos pères !

» Qu'on me pardonne cette brutale franchise, et qu'on ne m'accuse pas de manquer de patriotisme. Dieu sait combien j'aime nos pauvres soldats, ce que j'ai fait pour eux, et combien il m'en coûte de rendre ainsi justice aux ennemis de ma patrie. Mais la vérité a des droits imprescriptibles, et cacher le mal, ce n'est pas le guérir.

» Quant à nos officiers, je n'ai eu qu'à me louer de leurs aimables procédés, et j'ai voué à plusieurs d'entre eux une éternelle gratitude. Cependant le prêtre se fait difficilement pardonner sa présence au milieu d'eux, parce qu'il représente, à leurs yeux, des préceptes impraticables et des dogmes impossibles. Quelques-uns se montrent franchement catholiques, même dévots; les autres sont déistes ou spirites, et un trop grand nombre matérialistes. Les premiers peuvent être braves sans cesser d'être conséquents, car l'on comprend qu'un homme sache se battre quand il est convaincu qu'un trépas héroïque lui ouvre l'accès à un monde meilleur; mais on ne comprend guère la bravoure chez les derniers. Quand on est persuadé qu'on n'est qu'une machine plus ou moins bien organisée, on doit éprouver une furieuse tentation, celle de dérober cette machine précieuse aux coups de l'ennemi, de peur qu'il ne la démonte. —.Telle est peut-être la raison profonde du

drame lugubre que nous avons raconté... » (Le Drame de Mets, par l'abbé Marchai. )

Voilà les faits dans leur triste réalité. Je le demande à présent : à laquelle de ces deux armées la Providence devait-elle accorder la victoire, même à ne tenir compte que de sa valeur morale et religieuse ?

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