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CHAPITRE XV

Le prétendu scandale de la décadence des races latines.

A l'objection que nous avons essayé de résoudre dans le précédent chapitre, s'en rattache une autre plus générale, et, il faut bien le dire, beaucoup plus spécieuse.

Depuis longtemps, l'état respectif des nations catholiques et des peuples schismatiques ou protestants, donnait lieu à certains rapprochements qui ne laissaient pas que d'étonner, et même de scandaliser bien des esprits. Les ennemis du catholicisme faisaient ressortir avec une complaisance marquée ces contrastes vraiment humiliants à certains égards, et ils ne manquaient pas de jeter sur l'Église catholique une responsabilité qui leur semblait écrasante. L'abaissement de

l'Autriche en 1866 leur fournit un nouveau thème d'accusation, qu'ils exploitèrent avec grand empressement. Cependant, tant que la France demeurait encore debout avec son prestige presque intact, le scandale, comme on l'appelait quelquefois, n'était point encore à son comble ; et, notre patriotisme aidant, nous trouvions dans l'état prospère de notre pays une victorieuse réponse à toutes ces déclamations. Mais depuis les désastres inouïs et les humiliations sans exemple que nous avons subis, les adversaires du catholicisme semblent triompher sur toute la ligne. On les entend proclamer sur tous les tons la décadence irrémédiable des races latines — ou plutôt des peuples catholiques; car c'est au catholicisme qu'ils s'en prennent de tous les abaissements et de toutes les dégénérescences survenues aux nations de l'ouest et du midi de l'Europe, tandis qu'on met au compte du protestantisme ou des religions schismatiques toutes les prospérités et tous les triomphes anciens et nouveaux qui semblent le privilège exclusif des races du nord et de l'est.

Il ne saurait être question ici d'aborder sous tous ses aspects très-complexes le problème que nous venons d'indiquer. Pour en donner une solution tout-à-fait complète, il ne faudrait rien

moins qu'un livre tout entier. Nous nous bornerons à exposer, dans ce chapitre et les suivants, quelques rapides considérations, lesquelles suffiront cependant, croyons-nous, pour éclairer tous les esprits droits et sincères.

Étant donc admis qu'à l'heure où nous sommes, les peuples catholiques se trouvent, à certains égards, dans un état d'infériorité par rapport aux peuples hérétiques ou schismatiques, il s'agit de savoir ( car là est tout le nœud de la difficulté, ) si les premiers ont dégénéré parce qu'ils sont catholiques, et si les seconds ont prospéré parce qu'ils ne le sont pas.

Eh! bien, je dis que la réponse à cette question ne peut être qu'absolument négative. En effet, quiconque a seulement feuilleté l'histoire, sait fort bien que les races latines ont eu leurs périodes d'épanouissement et de gloire incomparable, et cela justement au moment où la vie religieuse et catholique circulait avec plénitude dans leurs mœurs et leurs institutions. Quand donc ont-elles commencé à décliner ? C'est à partir du jour où la fibre religieuse et catholique est venue à se relâcher en elles. Et pourquoi se trouvent-elles en ce moment dans une situation si abaissée? Parce

qu'elles se sont laissé envahir par un mal qui est, de son essence, la chose du monde la plus anticatholique : l'esprit révolutionnaire.

Il faut constater ici un phénomène très-étrange, je l'avoue, mais aussi réel qu'il est décisif au point de vue du problème qui nous occupe. Ce phénomène, dont nous aurons à rechercher plus loin les causes, c'est que l'esprit de la révolution, qui est certainement le fruit et la dérivation naturelle de la révolte religieuse du xvie siècle, s'est infiltré, s'est développé et propagé beaucoup plus parmi les nations catholiques, que chez les nations qui ont divorcé avec l'unité religieuse. Les premières ont répudié le principe de la Réforme, et en ont admis les conséquences ; les secondes au contraire, ont eu la sagesse de repousser les conséquences, tout en acceptant le principe.

Voyez, par exemple, l'Angleterre. Malgré sa rupture avec le catholicisme, nul peuple n'est demeuré plus foncièrement conservateur en matière sociale et religieuse. Dans ce pays, dit un écrivain qui fait autorité, « tous les hommes éclairés voient dans la religion chrétienne le principe de la civilisation moderne, la source de la prospérité générale et le fondement de la liberté. L'opinion contraire n'est jamais soutenue par un

écrivain prétendant à l'estime de ses concitoyens ; elle serait considérée comme une attaque formelle contre la société. Ceux qui tenteraient de propager, à cet égard, les paradoxes ayant chez nous un cours habituel, seraient exclus de toute réunion respectable. On admet comme une vérité expérimentale et comme un axiome que la religion est le point de départ de tout progrès ; qu'elle n'en peut compromettre aucun, et que, même dans l'ordre économique, elle est un moyen indispensable de succès.

» Les hommes d'État, les savants, les littérateurs, les artistes ; ceux qui occupent dans le gouvernement, dans l'armée, dans l'administration, dans l'agriculture et dans l'industrie les situations les plus éminentes, tous ceux enfin qui peuvent prétendre à diriger l'opinion publique, s'empressent en toute circonstance de manifester hautement ces convictions. Il n'est point de solennité publique où le culte n'apparaisse.... Tout homme parvenu aux rangs supérieurs de la société sait qu'il se flatterait vainement de fixer, pendant une suite de générations, dans sa famille, l'amour du travail, les bonnes mœurs et le bien-être qui en découle, s'il n'assurait d'abord chez ses enfants, à l'aide des principes religieux, la continuité des bonnes traditions qu'il a lui-même reçues de ses

pères. Les convictions qui s'appliquent à la direction de la famille, s'étendent avec la même efficacité au gouvernement de la commune, de la province et de l'État. L'ordre public ne paraît être garanti, quels que soient les sentiments religieux des classes inférieures, que si les classes dirigeantes trouvent dans de fermes croyances le mobile de leurs actions et le principe de l'autorité qu'elles exercent. » (La Réforme sociale, par M. Le Play. )

Admettons, si l'on veut, qu'il y ait quelque empreinte d'exagération dans ces appréciations de l'émiiient publiciste; toujours est-il qu'elles demeurent exactes et vraies quant à la substance (1).

Or, si l'Angleterre a gardé tant d'éléments de vie chrétienne, l'honneur en revient tout entier, non pas à la réforme de Henri VIII ou de ses successeurs, mais bien au sens judicieux de cette grande race anglo-saxonne, à son tempérament essentiellement conservateur, je dirais volontiers à ses instincts catholiques. Car, en dépit de tous les préjugés antipapistes qui l'ont égaré, le peuple anglais a maintenu une foule de traditions, de

(t) Si nous avons bonne mémoire, M«p Manning, il y a quelques mois, s'exprimait à peu près dans le même sens dans un discours résumé par l'un des correspondants de l'Univers.

pratiques, de croyances gui sont autant de restes très-vivaces de son ancienne religion. Pour ce qui est de sa constitution politique et de ces admirables institutions locales qui font sa force et sa gloire, on sait aussi que c'est dans son passé catholique qu'il en faut chercher l'origine.

Il résulte très-clairement de tout cela qu'on ne peut en aucune façon attribuer les prospérités de la nation anglaise aux nouvelles croyances ou institutions religieuses qu'elle s'est données au xvie siècle, mais bien, je le répète, à ses qualités naturelles, et aussi à ces profondes empreintes de catholicisme qu'elle a gardées.

Nous en dirons à peu près autant du peuple russe. La force de cet immense empire réside principalement dans ces paysans aux mœurs patriarcales, dont nos soldats ont admiré en Crimée la piété fervente, bien que peu éclairée. Ces masses appartiennent sans doute pour la plus grande partie au schisme ; mais elles n'y appartiennent que d'une manière inconsciente, pour ainsi dire ; et du plus grand nombre au moins on peut affirmer que ce sont des catholiques à l'état latent.

Quant à la Prusse luthérienne, il est incontestable que ses succès sont dus, pour la plus grande partie, à ses vertus naturelles, telles que l'esprit de discipline et la persévérance dans le travail.

Mais ces qualités, voudrait-on prétendre qu'elles sont un effet propre du protestantisme? On se tromperait étrangement, car enfin l'histoire nous montre ces mêmes qualités s'épanouissant avec autant ou plus d'éclat encore chez certains peuples païens, les Romains, par exemple.

C'est qu'en effet il existe un fonds, un substratum de vertus naturelles qui sont, jusqu'à un certain point, indépendantes de la religion surnaturelle. — Néanmoins, il est vrai aussi qu'elles ne reçoivent que de cette dernière leur perfection et leur complet développement. Et voilà pourquoi on remarquera toujours dans les civilisations non catholiques des côtés et des revers affreusement repoussants. Il n'y a guère d'exemple, dans l'histoire, d'une politique plus immorale et plus honteuse que celle qui a présidé à la formation et aux développements de la Prusse. La dernière guerre que cette puissance nous a faite a été marquée par des traits de harharie et de rapacité féroce qui rappelaient parfois les plus hideux souvenirs de l'histoire des Vandales. Si les accusateurs du Catholicisme tenaient quelque peu à garder les apparences de l'impartialité, ils ne devraient point oublier ces choses. Vous portez à la gloire du Protestantisme des qualités naturelles qui ne lui appartiennent nullement; portez donc

aussi à sa charge les méfaits et les crimes qui ont tout au moins quelque connexion logique avec ses doctrines !

Non, le Protestantisme n'a rien à revendiquer dans les succès de la Prusse, pas plus que l'Anglicanisme ou le Photianisme dans les prospérités de l'Angleterre ou de la Russie (1).

Encore moins faudrait-il rendre le Catholicisme responsable des défaites et des abaissements de la France. La suprême injustice d'une pareille accusation pourrait au besoin se démontrer par un fait éclatant que tout le monde a pu constater dans la dernière guerre.

S'il était vrai que le Catholicisme fait nécessairement dégénérer les peuples, qu'aurions-nous vu au moment où la France a été envahie par l'Allemagne ? Évidemment, les provinces les plus catholiques de notre pays auraient donné au plus haut degré l'exemple de la défection et de l'aplatissement; et, au contraire, l'énergie patriotique se serait montrée à sa plus haute puissance dans les provinces qui n'ont plus, pour ainsi dire, rien

(1) Voir l'ouvrage capital de Balmès : Le Protestantisme comparé au Catholicisme dans ses rapports avec la Civilisation européenne.

de commun avec le Catholicisme. Or, est-ce là ce qui a été vu et observé ? Non, c'est précisément l'inverse. On a constaté avec douleur qu'il s'est trouvé des populations qui ont trop faiblement acquitté leur dette envers la patrie, et dont l'attitude en face de l'ennemi nous faisait parfois rougir de porter le nom de Français. Je ne nommerai point ces populations, mais ce que je puis dire et ce qui est trop notoire, c'est qu'elles n'appartiennent pas aux provinces les plus renommées pour leur ferveur religieuse.

En revanche, les pays où la foi catholique a conservé son empire, tels que l'Alsace et la Bretagne, pour ne point en nommer d'autres, ont fait preuve d'un dévouement patriotique qui aurait sauvé la France, si les autres provinces avaient concouru dans la même proportion à la défense commune. Je sais bien qu'on a pu reprocher à la Bretagne Conlie et ce qui en a été la triste suite; mais, en vérité, pour amener ces résultats, pour gaspiller ces ressources, ces forces, ces énergies, il a fallu des prodiges d'ineptie, dont on ne voudra point apparemment faire peser la responsabilité sur la foi armoricaine. En dépit de cela, et malgré quelques taches sur sa robe d'hermine, la vieille Armorique a porté bien plus que sa part

du fardeau de la guerre. Ses fils ont montré qu'ils savaient souffrir et mourir noblement. Et pourquoi? Parce qu'ils ne se prenaient pas pour de pures machines, et qu'ils ne cédaient point, comme tant d'autres, à la furieuse tentation de dérober ces précieuses machines aux coups de l'ennemi.

Que n'aurais -je point à dire de ces soldats catholiques par excellence, de ces zouaves de Pie IX, qui ont forcé leurs plus grands ennemis (je ne dis pas les Prussiens, mais les journalistes mécréants} à proclamer leur bravoure sans pareille et leur dévouement incomparable ? Ce seul exemple en dit assez à tout homme de bonne foi.

La France a été vaincue, non point parce qu'elle était catholique, mais parce qu'elle n'était pas assez catholique, et surtout parce qu'elle était beaucoup trop révolutionnaire.

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