CHAPITRE XVI
Pourquoi les nations catholiques sont-elles devenues plus révolutionnaires que les peuples protestants ou schismatiques.
Voici bien, en effet, comme nous l'avons dit, un phénomène des plus étranges. En principe et en droit, la Révolution est l'antipode même du Catholicisme ; et en fait, cependant, c'est parmi les nations catholiques que la maladie révolutionnaire est passée en quelque sorte à l'état endémique. Quelles sont donc les raisons de cette singulière antinomie ?
Pour en donner l'explication, nous pourrions d'abord invoquer une raison purement physiologique.
Il est de ces prédispositions naturelles, de ces défauts de tempérament ou de caractère, que la
religion elle-même ne saurait jamais réformer radicalement. Sans cloute, la vie des Saints nous fournit l'exemple de certaines transformations individuelles qui tiennent du prodige : la sainteté portée à son plus haut degré finit par créer des tempéraments au rebours des inclinations natives. Il en serait de même des nations, si elles étaient capables d'une vertu héroïque; mais on comprend que l'héroïsme de la vertu demeure comme nécessairement le partage d'un petit nombre. D'où il résulte qu'un peuple catholique, par exemple, pris dans sa masse, conservera toujours plus ou moins le fonds de défauts et de penchants désordonnés qu'il tient de sa constitution physiologique. Ce qui n'empêchera point toutefois que les croyances religieuses n'exercent sur ce peuple une influence très-réelle, pourvu qu'il pratique sa religion sérieusement, et non d'une manière toute superficielle.
Cela posé, remarquons seulement que les races latines sont naturellement plus remuantes, plus ardentes et plus inflammables que les races germanique ou anglo-saxonne. Il semble qu'il ne faille pas autre chose pour expliquer comment l'Italie et la France sont de caractère plus révolutionnaire que l'Angleterre et la Prusse.
Mais, bien que cette raison ne soit pas sans valeur et qu'il faille la faire entrer en ligne de compte pour sa juste part, il est nécessaire pourtant de recourir à des causes plus profondes.
L'une de ces causes, et la principale sans doute, c'est l'action occulte, et cependant très-visible dans ses effets, que les puissances infernales exercent sur l'humanité en général, et sur les sociétés catholiques en particulier. — Écoutons saint Gyprien :
« Nous comprenons, dit ce grand docteur, et nous pénétrons dans toute la lumière de notre cœur les saints et salutaires desseins de la Majesté divine, et les raisons pour lesquelles on a vu s'élever subitement cette nouvelle persécution, et pourquoi la puissance séculière s'est élevée contre l'Église, contre le bienheureux martyr Corneille et contre nous. Dieu, pour confondre les hérétiques, a voulu montrer... quels étaient ceux que l'ennemi attaquait, et quels étaient au contraire ceux que le monde épargnait, parce qu'ils lui appartenaient. Car l'ennemi de Jésus-Christ ne persécute et n'attaque que les soldats et les camps de Jésus- Christ. Il ne s'embarrasse pas des hérétiques déjà tombés et devenus siens. Il cherche à terrasser ceux qui sont encore debout. » ( Epist. 58. ) Ces dernières paroles du saint évêque renfer-
mont, croyons-nous, la véritable solution du problème dont nous nous occupons. — Il est évident que les nations qui possèdent la pleine vérité religieuse, doivent être l'objet spécial de la haine et des poursuites de l'Esprit de mensonge, et l'on comprend que le premier de tous les révolutionnaires, ainsi qu'on l'a appelé, ne peut être étranger aux mouvements de la Révolution moderne contre certains peuples catholiques. Voyez plutôt de quel côté il dirige les efforts de ces deux grandes institutions qui sont, à cette heure, les principaux instruments de la Révolution, et, je dirai volontiers, les deux chefs-d'œuvre de la politique infernale : je veux parler des Sociétés secrètes et de la Presse antichrétienne.
Les Sociétés secrètes peuvent bien avoir quelquefois leurs centres dirigeants dans un pays hérétique; mais vous remarquerez toujours qu'un instinct très-sûr les conduit à porter ailleurs leurs visées et leurs coups. De même pour le journalisme antichrétien. Vous ne le verrez guère embrigader ses combattants pour battre en brèche les institutions anglicanes, luthériennes, calvinistes ou moscovites. A peine de loin en loin quelques décharges de mousqueterie inoffensivo. Mais la guerre sérieuse, la guerre sans repos ni trêve, la guerre à outrance et à mort, la guerre
inexpiable, comme parlait l'antiquité, vous savez à qui et à quoi on la fait. Serait-ce donc tout simplement par la haine de la superstition, comme ces honnêtes folliculaires se plaisent parfois à le dire? On pourrait à la rigueur les croire, s'ils réservaient une partie de leurs colères contre le Protestantisme, par exemple ; mais non, le Protestantisme, pas plus que le Mahométisme ou le Bouddhisme, ne leur porte ombrage; c'est au Catholicisme seul qu'ils ont voué cette haine que je ne puis caractériser autrement qu'en l'appelant satanique.
Le secret de cette tactique et le dernier mot de ce mystère d'iniquité nous ont été révèles par l'infaillible oracle du Maître : « Vos ex pâtre Diabolo estis ; et desideria patris vestri vultis facere ; vous êtes les enfants du démon, et vous ne voulez qu'accomplir les désirs de votre père. 11 a été homicide dès le commencement; il n'est point demeuré dans la vérité ; et il ne parle que mensonge.... « (Joan. vm, 44.)
Il faut plaindre les esprits à courte vue qui ne savent voir qu'un phénomène purement naturel, dans cette attitude des Sociétés secrètes et de la Presse révolutionnaire vis-à-vis du Catholicisme. Quand on veut se donner la peine d'aller au fond des choses, on se convainc bien vite qu'il y a là
une preuve palpable de l'intervention de l'Esprit
des ténèbres ; et alors, bien loin de se scandaliser de ces efforts sans cesse renaissants que la Révolution dirige contre l'Église et les nations catholiques, on y trouve un signe assuré de la divinité du Catholicisme. Car il n'y a que le vrai, le surnaturel, le divin, qui aient le privilège de provoquer à ce point les haines et les fureurs de toutes les mauvaises passions (1).
Ajoutons ici quelques observations indispensables pour compléter ce qui précède.
On entend dire et répéter bien souvent, avec une sorte d'affectation, que certains peuples protestants l'emportent sur les nations catholiques en honnêteté, en droiture, en moralité. — Rien n'est certainement moins fondé en thèse générale, que cette prétendue supériorité des nations protestantes. Ce qu'on peut accorder, c'est qu'il y a
(t) Signalons aussi à la méditation des esprits réfléchis un autre fait non moins significatif. — Il est très-remarquable que l'affection morale qu'on appelle le respect humain ne se rencontre guère que parmi les catholiques. On cherchera vainement à se rendre compte de ce mystère, à moins d'admettre que le respect humain est le résultat de l'influence du démon sur l'opinion et par l'opinion.
parfois chez telle ou telle population protestante plus de qualités naturelles et moins de vices caractérisés, que chez telle ou telle population catholique, prise en particulier.
Cela se comprend sans peine après ce que nous venons de dire. Il y a d'ahord la raison physiologique. Veuillez seulement rapprocher le tempérament anglais du tempérament italien ou espagnol, et vous vous rendrez compte de .beaucoup d'anomalies qui choquent au premier abord.
De plus, songez que l'Esprit du mal, comme nous l'avons constaté avec saint Cyprien, s'attaque avec infiniment plus de violence aux membres de la véritable Église de Jésus-Christ. Lors donc que cet ennemi de tout bien prend un certain empire sur un peuple catholique, lorsque surtout il parvient à lui inoculer le virus rationaliste ou révolutionnaire, vous ne devez pas être surpris si vous voyez s'opérer au milieu de ce peuple un effroyable travail de décomposition morale. C'est qu'en effet les doctrines du Rationalisme et de la Révolution sont bien autrement corrosives et corruptrices que celles du simple Protestantisme. La négation protestante laisse du moins subsister un fonds de croyances surnaturelles; elle ne supprime point Dieu, Jésus-Christ, la loi divine et la prière; au
lieu que la négation révolutionnaire pleinement caractérisée fait table rase de toutes les croyances et pratiques religieuses, et n'épargne pas même les bases fondamentales de la morale naturelle. D'où il suit qu'un protestant resté fidèle à sa religion sera incomparablement meilleur qu'un catholique révolutionnaire. — Il serait plus juste de dire que ce dernier sera beaucoup pins protestant que le premier.
Nous n'ignorons point qu'un très-grand nombre de catholiques, tout en ayant pratiquement apostasie le catholicisme, n'ont pas pour cela arraché entièrement de leurs cœurs la foi de leur baptême. Aussi arrive-t-il fréquemment que le peu qu'ils en ont conservé les arrête et les retient encore jusqu'à un certain point sur la pente du vice ou du crime. Mais il n'arrive pas moins souvent que ce frein se trouve être totalement inefficace et impuissant. C'est le triste privilège du libre arbitre de pouvoir se soustraire d'une manière presque absolue aux influences des croyances religieuses ; et même il n'est point rare que certains restes de foi demeurés encore vivants au fond des âmes dévoyées, contribuent, comme cause occasionnelle, à pousser ces âmes jusqu'aux plus extrêmes limites de la perversion. Car tant qu'on garde encore la foi, on garde aussi le remords; or, le
.18(1 LA PROVIDEXCË
cœur humain est ainsi fait que, quand il veut étouffer ces derniers reproches de sa conscience, il se précipite avec frénésie dans les plus épouvantables excès. — « Heureux, disait Mathan, si je puis... à force d' attentats perdre tous mes remords! » — Voilà le secret de certaines vies , dont nous avons peine à comprendre les désordres et les crimes monstrueux.
Dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, c'est une loi que la profondeur des chutes soit en proportion directe de la hauteur d'où l'on tombe; et la sagesse antique a dit avec infiniment de raison qu'il n'y a rien de pire au monde que la corruption du meilleur : Corruptio optimi pessima.
C'est en ce sens, j'imagine, qu'un général français a pu naguère stigmatiser, dans un discours célèbre, ce qu'il appelait la corruption italienne. A coup sur, rien n'eût été plus injuste que cette parole, si on avait prétendu l'appliquer à la masse des populations de l'Italie ; mais rien n'est plus vrai ni plus juste si l'on entendait parler de certains mauvais catholiques, et surtout de certains sectaires révolutionnaires de ce pays; car, en vérité, je ne sais s'il est au monde une engeance plus fausse, pins vile et plus lâchement scélérate.
En cette matière d'ailleurs, nous serions, pour
notre compte, tout disposé à faire toutes les concessions qu'on voudrait exiger, à la seule condition que la justice permette d'y souscrire. Mais toutes ces concessions faites aussi largement que possible, nous demanderons à notre tour à nos adversaires ce qu'ils prétendent en inférer contre une religion qui condamne, non-seulement tous les crimes et tous les vices, mais encore toutes les faiblesses et toutes les défaillances humaines ; — une religion pour laquelle il n'existe point d'autre idéal que cette parole de son fondateur : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! » Accusez, à la bonne heure ! le libre arbitre, les passions, le tempérament; et surtout n'épargnez pas le grand coupable, l'ennemi du genre humain en général, et des peuples catholiques en particulier. Mais, de grâce, ne mettez point le Catholicisme en cause; ou bien soyez jusqu'au bout conséquents avec vous-mêmes, et dites qu'en France, par exemple, c'est le Catholicisme qui a donné le mot à Voltaire et à sa troupe enragée, pour attaquer la foi et les mœurs ; dites que c'est le Catholicisme qui a soudoyé les romanciers licencieux et le journalisme corrupteur ; dites que c'est lui qui provoque la violation du dimanche, la désertion de l'église et de l'école religieuse; que c'est lui enfin qui favorise ci glo-
rifie le cabaret, et tous ces foyers de démoralisation dont l'influence délétère grangrène jusqu'à la moelle nos villes, nos campagnes et nos centres industriels.
Nous pourrions maintenant prendre aussi à partie les nations protestantes; et certes, nous aurions beau jeu à mettre en relief certains côtés, assurément peu flatteurs, de leur caractère et de leurs mœurs privées et sociales (1). Mais à quoi bon user ici de ce droit de représailles? Après tout, la supériorité du Gathobcisme resplendit avec un éclat qui défie toute comparaison.
Qu'on nous montre au sein de n'importe quelle hérésie un seul de ces prodiges de vertu chrétienne que l'Église catholique a produits et qu'elle ne cesse de produire en si grand nombre, et qui se nomment les Saints !
Qu'on nous montre parmi les sociétés schisma-
(1) Indiquons seulement en passant ce fait du paupérisme anglais, la chose la plus bestiale peut-être qui soit au monde ; et puis cette politique abominablement égoïste dont lord Palmerston a été la personnification la plus cynique. Elle consistait à fomenter sur le continent les complots et attentats révolutionnaires pour le bien de l'Angleterre, premièrement, et pour le mal d'autrui, secondemeut.
tiques ou protestantes, ces œuvres et ces institutions de charité, de zèle et de dévouement, dont la merveilleuse expansion atteste encore aujourd'hui — et aujourd'hui surtout — la prodigieuse fécondité et l'intarissable vie du Catholicisme !
Eniin (et ceci est, en un sens, plus décisif que tout le reste), qu'on nous montre un seul catholique embrassant le Protestantisme pour devenir plus vertueux, plus humble et plus saint... Nous autres, nous ferons voir une infinité de protestants et d'anglicans qui reviennent au Catholicisme uniquement parce qu'ils se sont convaincus que là est la seule voie de la sainteté et du salut. En vérité nous faisons d'excellents échanges avec les églises séparées : nous leur cédons des Achilli, des Pantaleone, et autres gens de même espèce ; en retour, elles nous donnent des Stolberg, des Hurter, des Newman, des Manning, des Wilberforce, et tant d'autres dont nous avons le droit d'être fiers. Elles nous passent leur élite; nous leur abandonnons notre écume !