CHAPITRE XXI
Principes généraux de [solution à toutes les difficultés contre la Providence.
On île réfléchit guère quand on accuse la divine Providence ou que l'on murmure contre elle ; la passion, la colère, l'exaltation de la douleur, nous aveuglent et nous empêchent de faire usage de notre plus simple bon sens. Si nous prenions le temps d'interroger un seul instant « ce maître de la vie humaine », nous comprendrions tout de suite ceci : Toute plainte, toute accusation formulée contre la manière dont Dieu agit à l'égard des hommes se réduit forcément à cette énorme sottise: J'ai raison; donc Dieu a tort; mon jugement ne se trompe évidemment point ; donc Dieu est évidemment injuste !
Analysez tant qu'il vous plaira le fond de vos pensées accusatrices : si votre intelligence est en libre possession d'elle-même, vous serez forcés de
les traduire en dernier résumé par ce monstrueux raisonnement !
Eh ! quoi, insensés ! vous prétendez que Dieu est injuste ! Mais la raison et la foi ne vous disentelles pas avec la plus absolue certitude que Dieu est la justice même, la justice éternelle, infaillible, infiniment parfaite ; la justice aussi toujours tempérée par la bonté paternelle, et par conséquent toujours inclinée à punir au-dessous du mérite et à récompenser au-dessus ? Voilà ce qui est certain, indiscutable, évident, à priori, dans tous les cas et dans toutes les hypothèses possibles. Donc il est également certain, évident, que tout sentiment, toute pensée, toute parole contraires à ces principes sont autant d'absurdités et d'intolérables blasphèmes.
Dites, à la bonne heure ! que les desseins de la Providence déconcertent parfois votre raison et que vous n'y comprenez absolument rien ; ce ne sera que la pure vérité. Seulement, n'allez pas ensuite vous ériger en censeurs et en juges de ce que vous ne comprenez point ! Comment vos petites intelligences rampantes comme le ver luisant et à peine plus lumineuses que ce pauvre insecte, auraient-elles la prétention de juger les conseils de la souveraine Sagesse et de l'Intelligence infinie ? Mais le malheur est que [ce sont
presque toujours les esprits les plus dénués et les plus ignorants à qui il en coûte le plus de renoncer à ces sottes prétentions. Par une espèce de loi morale, très -surprenante en apparence et trèssimple au fond, la témérité et la présomption se trouvent chez les hommes en proportion de leur ignorance. Au contraire, plus un esprit est véritablement savant, plus aussi il est humble et disposé à s'incliner devant les mystères qui dépassent sa compréhension (1) ! Jamais à coup sûr aucune intelligence ne pénétra plus avant dans les secrets divins que celle du grand saint Paul ; jamais non plus aucun homme n'a dit avec plus de conviction : 0 profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (2) !
(1) J'ai la dans une église de Ferrare cette magnifique épitaplie sur le monument d'un célèbre professeur de l'Université de Padoue : Ex diuturno studio in primis hoc didicit : iïorlalia omnia contemnere et ignorantiam suam non ignorare. — Avoir appris à ne pas ignorer son ignorance! c'est à peu près le dernier terme de la science humaine....
(2) 0 altitudo divitiarum sapientiae et scientiœ Dei ! Quàm incompreheusibilia sunt judicia ejus, et investigabiles vise ejus ! (Rom. xi, 33.)
En résumé, pour un homme qui sait réfléchir et raisonner, il ne saurait jamais y avoir aucune difficulté réelle contre les décrets de la divine Providence. La raison et la foi nous fournissent deux principes de solution qui répondent sur le champ à toutes les objections possibles.
— Premièrement, Dieu étant la perfection absolue de la justice, de la sainteté et de la bonté, ses conseils sont toujours souverainement justes et souverainement bons, et il répugne essentiellement qu'il en puisse jamais être autrement.
— Secondement, lorsque nos raisonnements bornés sont en opposition avec les jugements divins, le plus vulgaire bon sens nous dit que nous devons soumettre notre raison, adorer en silence, et reconnaître avec le Roi-Prophète que les jugements du Seigneur se justifient par euxmêmes et par leur essentielle rectitude : Judicia Domini vera, justificata in scmetipsa.
A ces principes généraux de solution, ajoutonsen un autre qui répond péremptoirement à la plus ordinaire comme à la plus spécieuse des difficultés qu'on a coutume d'opposer h la justice providentielle. Laissons parler Bossuet : les admirables considérations qu'il va nous développer sont à peu
près hors de circulation clans le commerce des idées contemporaines ; nous n'avons donc pas à craindre de citer trop longuement. Voici comment s'exprime cet incomparable génie dans un de ses sermons sur la Providence :
« Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne nous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs qui semble être ou l'essai de quelque apprenti ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage dune main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt toutes les lignes inégales venant à se ramasser d'une certaine façon dans votre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paraître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y avait auparavant aucune apparence de forme humaine (1). — C'est, ce me semble, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée que nous ne
(1) Ce phénomène est connu en physique sous le nom d'anamorphose.
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pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par Un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.
» J'ai vu, dit l'Ecclésiaste, un désordre .étrange sous le soleil ; j'ai vu que l'on ne commet pas ordinairement, ni la course aux plus diligents, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux plus courageux. . — Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée... Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre ; il dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus ! ( Psalm. lu, 1 . ) Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante! Peutêtre que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché, et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginiez que désordre.
» Oui, oui, ce tableau a son point, n'en doutez pas ; et le même Ecclésiaste qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. J'ai vu, dit-il, sous le soleil l'impiété à la place du juge-
ment et l'iniquité dans le rang que devrait tenir la justice. Vidi sub sole in locojudicii impietatem, et m loco justilix iniqu.itatem. C'est-à-dire, si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal, ou même l'iniquité dans le trône où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvait pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvait penser Salomon en considérant un si grand désordre ? Quoi? Que Dieu abandonnait les choses humaines sans conduite et sans jugement ? Au contraire, dit ce sage prince en voyant ce renversement : Aussitôt j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses ; et dixi in corde meo : Justum et impiumjudicabil Deus, et tempus omnis rei tune erit. (Eccles. xvn. )
» Voici un raisonnement digne du plus sage des hommes ; il découvre dans le genre humain une extrême confusion, il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit; il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard ; ainsi convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes, et voyant par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre, et c'est ici tout le mystère
du conseil de Dieu ; c'est la grande maxime d'état de la politique du ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité : il nous introduit dans le monde, où il nous fait paraître un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse ; où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis la dernière main. Pourquoi? Pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable, où Dieu séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose ; et tempus omnis rei tune erit.
» Ouvrez donc les yeux, ô mortels !... S'il vous paraît quelque désordre ( en ce inonde ) , s'il vous semble que la récompense court trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuive pas d'assez près le vice : songez à l'éternité de ce premier Être ; ses desseins formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité ne dépendent ni des années ni des siècles qu'il voit passer devant lui comme des moments ; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait
les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous mortels misérables, nous voudrions en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'Infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons, et tout ce que sa justice destine aux méchants : Attendis ad dies tuos paucos, et diebus tuis paucis vis impleri omnia... Ut damnentur omnes impii, etcoronentur omnes boni. (S. Aug.) Il ne serait pas raisonnable : laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité, et bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : Junge cor tuum œternitati Dei, et cum Mo œternus eris. (S. Aug.)
» Si nous entrons dans cette bienheureuse liberté d'esprit , si nous mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai, Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants; mais c'est qu'il a choisi son jour arrêté, où il le fera paraître tout entier à la face de tout l'univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce qui a fait dire à Tertullien ces excel-
lentes paroles : Dieu , dit - il , ayant remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement qui en est une condition nécessaire. Qui enim semel xternum fudicium destinavit post sxculi finem, non précipitât discretionem. Il se montre presque égal sur toute la nature humaine; et les biens et les maux qu'il envoie en attendant, sur la terre, sont communs à ses ennemis et à ses enfants : JEqualis est intérim super hominum gênas, et indulgens, et increpans : communia voluit esse et commoda profanis, et incommoda suis. Oui, c'est la vérité même qui lui a dicté cette pensée. Car n'avez-vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement? Précipiter les affaires, c'est le propre de la faiblesse qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins, parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connaît sa toute-puissance, et qui sait que rien ne peut échapper à ses mains souveraines, ah ! il ne précipite pas ses conseils ! Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut.
Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez que ses amis et ses sénateurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement; pour les autres, il sait où il les attend, et le jour est marqué pour les punir; il ne s'émeut pas de leurs reproches, parce qu'il voit que son jour doit venir bientôt : Quoniam prospicit quod véniel dies ejus. » (Psalm. xxxvi.)
Que pourrions-nous ajouter à ces pages grandioses où semblent se refléter les plus purs rayons de la majesté biblique ? Nos commentaires ne pourraient que les affaiblir ou les défigurer.
Disons donc seulement que ces grandes pensées sont bonnes à méditer dans les temps où nous vivons, en présence de ces défaillances honteuses de la justice, de ces insolents triomphes de l'iniquité, de ces turpitudes et de ces infamies de tout genre dont nous sommes les spectateurs attristés.
Oui, quand l'indignation et le dégoût viennent soulever nos cœurs, quand le murmure est sur le point d'éclater sur nos lèvres, transportons-nous parfois en esprit dans cette Vallée de Josaphat où toutes ces choses seront dévoilées au grand jour
et flétries, comme elles le méritent, par la justice de Dieu et par le vrai suffrage universel de l'humanité.
C'est là que nous verrons enfin châtiés et couverts d'une éternelle confusion ces conspirateurs de tout grade, qui, après avoir préparé par toutes les scélératesses l'invasion du patrimoine de saint Pierre, se sont jetés comme des loups sur la métropole de la catholicité pour y faire régner l'abomination de la désolation. — C'est là que les grands hommes et les héros de la dernière guerre auront à rendre compte devant l'éternelle Justice de toutes les hautes œuvres de leur politique, de chacune des gouttes de sang et de chacune des larmes qu'ils ont fait répandre. — C'est là que sera faite l'enquête suprême sur tous les insignes coupables qui ont jeté en de si profonds abîmes notre glorieuse France, depuis les indignes chefs de son gouvernement jusqu'au dernier des traîtres et des honteux spéculateurs qui ont trafiqué du sang de nos soldats, jusqu'à ces abominables écrivains qui ont souillé des pieds à la tête la société française et tué dans son sein le principe de l'honneur et du patriotisme, jusqu'à ces folliculaires dont la plume vénale (les preuves juridiques seront faites alors) a si puissamment aidé au triomphe de nos deux grands ennemis : la Prusse
et La révolution italienne. — C'est là qu'apparaît tront dans L'attitude qui leur convient ces ténébreux Machiavels des sociétés occultes, artisans infatigables de complots infâmes, et ces entremetteurs de l'éducation atbée aussi acbarnôs que Satan leur père, à perdre lame innocente de l'enfance et de la jeunesse. — C'est là enfin que sera révélée à la face du monde la moralité de ces libres-penseurs, journalistes et autres, qui semblent s'être fait un métier d'épier les quelques rares scandales du sanctuaire pour les livrer triomphalement à l'indignation de tous les hommes incorruptibles de leur espèce : vrais tartuffes de l'impiété, non moins hideux que le personnage célèbre si justement flétri par le poëte (1).
Quidquid latet apparebit ; Nil inultum remanebit.
(I) Un trait cboisi entre mille et encore moins révoltant que beaucoup d'autres que nous pourrions citer. — Dans une ville que je ne nommerai point, des religieuses étaient chargées de distribuer aux pauvres une somme assez considérable qu'on mettait chaque année à leur disposition : au su et au vu de tout le monde, les dignes Sœurs s'acquittaient parfaitement de leur tâche charitable. Mais cela n'était guère du goût des francs-maçons de la cité :
Devant les clartés vengeresses qui perceront de part en part les intimes profondeurs des consciences, les pécheurs, les impies, tous les coupables, seront en proie, dit la sainte Écriture, à une effroyable épouvante. En voyant les justes sauvés, ils diront en eux-mêmes avec les déchirements du remords et du désespoir : « Voilà ceux que nous avions tournés en dérision.... Insensés que nous étions, leur vie nous semblait Une folie.... Et les voilà placés parmi les enfants de Dieu et les saints. Nous nous sommes donc misérablement égarés : Ergo erravimus!... A quoi nous a servi notre orgueil? Quel fruit avons-nous tiré de la vaine ostentation de nos richesses?... — Alors les justes s'élèveront avec une grande force contre ceux qui les ont persécutés.... Ils recevront de la main du Seigneur un royaume de gloire et un diadème d'éternel honneur... (Sap. v. passim.)
« Abus, empiétement », crièrent-ils. Bref, ils firent si bien qu'une bonne partie de la somme fut soustraite aux Sœurs pour être affectée à une société dont ces personnages font partie. Qu'arriva t-il? Les pauvres se trouvèrent-ils mieux partagés ? Je ne sais ; ce qu'il y a de sûr, c'est que quelques semaines après, on apprenait qu'un des membres de ladite société usait largement du bien des pauvres pour en faire des libéralités à ses deux anciennes maîtresses....
Ainsi sera solennellement vengée la justice de Dieu ; ainsi la Providence apparaîtra, aux yeux mêmes de ses blasphémateurs, toujours sainte et parfaite dans ses conseils, juste dans ses châtiments, magnifique dans ses récompenses, adorable dans toutes ses voies.
«Au dernier jour, clit le prophète, vous comprendrez le mystère des desseins de Dieu ; In novissimis diebus intelligetis consilium ejus. » (Jerem. xxm, 20.)
Sachons donc attendre cette heure de la suprême réparation ; mais sachons l'attendre sans impatience, sans murmure et sans colère contre les ennemis de Dieu. L'esprit delà charité chrétienne condamne ce zèle amer et vindicatif. Ah ! prions plutôt pour que tous les coupables réparent d'euxmêmes le scandale de leur vie, et qu'ils échappent ainsi aux formidables jugements de Dieu !
Plaignons aussi les esprits aveugles qui n'ont point, pour résoudre les terribles énigmes de la vie présente, la radieuse lumière de nos solutions révélées.
Ils prétendent se faire une morale qu'ils appellent indépendante, — indépendante de Dieu, indépendante des récompenses et des châtiments de la
vie future, indépendante surtout de la vraie raison et du vrai sens commun !
« Philosophe, disait un jour Rousseau, ta morale est fort belle ; mais, de grâce, montre-m'en la sanction ! » Où est-elle la sanction de la morale indépendante ? — Dans la conscience, dira-t-on.
Il est certain, en effet, que les avertissements de la conscience ne s'éteignent jamais entièrement dans l'âme des coupables ; mais il est d'expérience aussi que ces cris vont s'affaihlissant à mesure que les crimes s'entassent sur les crimes. Il s'ensuivrait donc cette merveilleuse conséquence, que la sanction de la loi morale serait exactement en raison inverse du de gré de la culpabilité ! Et d'ailleurs, qu'est-ce que la conscience pour ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à l'immortalité de l'âme ? Un fantôme, un préjugé de vieille femme. « La conscience, disait un despote anglais, est un mot à l'usage des lâches et inventé pour en imposer aux forts. Qu'un bras vigoureux soit notre conscience; que nos épées soient notre loi (1).» Supprimez Dieu et la vie future, il n'y a plus ni droits, ni devoirs ; il ne reste qu'une société de
(1) Richard III, dans le drame de Shakespeare. Le grand poëte a dicté là le programme de la Commune et de l'Inlernationale,,
ET LES CHATIMENTS DE LA FRANCE. :^i7
bêtes humaines, à peine réglementée par une police et une justice dérisoire, lesquelles (on l'a souvent vu) ne peuvent ou n'osent atteindre les plus affreux de tous les scélérats. L'honnête père de famille qui sacrifie ses jours pour la patrie, et le despote (impérial ou démagogique) qui a immolé à ses sanglants caprices des milliers et des milliers de victimes innocentes ; le saint prêtre assassiné par les misérables auxquels il donnait le pain de chaque jour, et le héros du pétrole qui s'en va comploter à Londres de nouveaux forfaits avec les millions qu'il a volés ; tous ces hommes, les saints et les monstres, saint Vincent de Paul et Robespierre, Belzunce et Marat, seront égaux devant la mort et devant le néant; égaux entre eux, égaux à la bête qui crève dans une fosse !
0 morale de l'immoralité !
On l'a dit avec raison, des hommes comme le prince de Bismark (et il en est de pires que lui ! ) sont une démonstration vivante de la vie future !