CHAPITRE XXII
Conclusion. — Deux mots sur les devoirs actuels des catholiques envers Rome et la France.
Les temps que nous traversons sont graves et solennels ; c'est une phase de l'histoire, c'est une époque. Manifestement la Providence intervient en grand ; nous serions tenté de dire avec le poëte :
Et quel temps fut jamais plus fertile eu miracles ?
Il n'y a pas encore deux années, les représentants de l'Église universelle étaient rassemblés à Rome : leur tâche providentielle était de condamner toutes les grandes erreurs modernes et de consacrer par une définition de foi le dogme de l'infaillibilité doctrinale du Souverain Pontife. Pendant que le saint Concile œcuménique tra-
vaillait à cette œuvre, Dieu retenait les orages prêts à éclater ; un vaste silence s'était fait dans le monde. Au sein de l'auguste assemblée, l'Esprit divin employait, s'il m'est permis de parler de la sorte , ses procédés ordinaires : il changeait les obstacles en moyens ; il se servait de ceux mêmes qui niaient l'opportunité de la définition pour la rendre nécessaire,, si bien que cette définition fut prononcée avec cette unanimité qu'on avait crue impossible.
Aussitôt les orages suspendus comme par miracle, se déchaînent sur l'Europe (1) ; une guerre effroyable et sans exemple vient déchirer les entrailles de la France ; Rome elle-même ne tardera pas à sentir le contre-coup de ces catastrophes ; elle sera livrée aux outrages de la Révolution triomphante. Mais l'Église avait fini à temps; en proclamant le dogme de l'Infaillibilité, elle avait fait comme le capitaine de navire qui lève plus haut son fanal pour rallier les autres vaisseaux dispersés dans la nuit, et jette la plus forte de ses ancres en prévision d'une tempête plus formidable. Est-ce donc en vain, ou seulement pour quel-
(I) La définition de l'Infaillibilité eut lieu le 18 juillet: le lendemain 19, la déclaration de guerre contre la Prusse était annoncée au Corps législatif.
ques résultats insignifiants, que Dieu a fait cette merveille d'un grand Concile au xixc siècle ?
Quelques jours avant l'ouverture de cette sainte Assemblée, j'entendais à Rome une de ces paroles qu'on ne peut oublier : « Ce Concile, me disait un savant prêtre, vient à son heure pour préparer le monde à mourir ; ce sera pour lui le Sacrement de F Extrême-Onction. » — Je ne saurais exprimer combien de protestations s'élevèrent dans mon âme contre cette vaticination pessimiste. Non, non, me disai-je, les destinées de l'Église ne sont pas encore si près d'être closes, et la Providence n'a point ménagé cet immense événement pour servir de prélude aux funérailles de l'humanité. ,Ou bien, si c'est vraiment le Sacrement suprême que Dieu veut donner au monde, hélas ! trop malade, en effet ; ce sera cette Extrême-Onction qui ramène le malade à la santé ; car il est aussi écrit dans l'épître de saint Jacques : « Quelqu'un parmi vous est-il infirme? Qu'il appelle les prêtres de l'Église, et qu'ils prient sur lui, en l'oignant d'huile au nom du Seigneur ; et la prière de la foi sauvera le malade; le Seigneur le soulagera, et s'il est dans le péché, son péché lui sera remis. (Jacob, v, li, 15. )
Ah ! il n'est que trop vrai, les lamentables événements qui ont suivi de si près le concile du Vatican semblent avoir donné raison au prophète
de malheurs. Mais ouvrons les annales de l'Église : n'est-ce pas une loi de son histoire, que le temps du triomphe n'est jamais plus proche pour elle qu'au moment où ses tribulations sont à leur comble ? Et n'est-ce pas encore une autre loi, que la magnificence des élévations qui lui sont préparées, est toujours proportionnée à la grandeur des humiliations qu'elle a subies ? — Plus donc elle se trouve, à cette heure, honnie par la secte révolutionnaire, abaissée, foulée aux pieds, renversée dans le torrent des calamités humaines ; plus aussi elle sera exaltée, glorifiée : De torrente, in via bibet, propterea exaltabit caput.
Et tel est bien l'universel pressentiment des âmes chrétiennes; elles attendent, eD communion de foi et d'espérance avec Pie IX, le moment prochain de la délivrance et de la victoire. Ce n'est pas en vain que ce grand et saint Pape a souffert et pleuré; ce n'est pas en vain qu'il offre, avec un grand cri et des larmes, ses prières et ses supplications à Celui qui peut le délivrer (Hèbr. v, 7) ; ce n'est pas en vain que le Ciel, par un privilège unique, lui a donné de voir les années de Pierre : cette faveur, évidemment toute providentielle, lui promet et lui assure d'autres faveurs plus extraordinaires encore.
Si aucun secours humain n'apparaît, si leg
puissances de ce monde trahissent leur mission et leur devoir, si nulle lueur d'espérance ne surgit aux horizons de la terre... raison de plus d'espérer! Bossuet l'a dit dans une phrase immortelle comme la vérité : Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa main, il réduit tout a l'impuissance et au désespoir ; puis il agit. — Dieu agira, et, s'il le faut, par de grands miracles.
Confiance donc, et inébranlable confiance dans l'avenir de l'Église ! Et n'attendons pas seulement pour elle l'indéfectibilité qui toujours et en toute hypothèse lui demeure assurée par les promesses de son fondateur, mais attendons une victoire éclatante, un triomphe solennel ; car. bien que la foi proprement dite ne nous oblige point d'y croire, des raisons puissantes et décisives ne nous permettent pas d'en douter.
Ce n'est pas tout : hâtons par nos prières l'avénement de ces grands jours. — « La prière persévérante des justes est grandement puissante devant Dieu. » (Jac. v, |16.) La prière est la première puissance du monde. Dieu lui-même n'y résiste pas et n'y peut point résister, car il s'est engagé d'honneur à nous accorder tout ce que nous lui demanderons au nom de son Fils. Mais prions tous et avec la pieuse unanimité des cœurs, avec un zèle brù-
lant et saintement passionné pour les intérêts de Dieu et de son Église. Ceux-là sont les indignes fils de cette Jérusalem nouvelle, qui ne savent pas lui dire comme David à l'ancienne Jérusalem : « Si je t'oublie, ô Jérusalem, que ma main droite tombe desséchée ! Que ma langue s'attache à mon palais, si ton nom s'échappe de ma mémoire, et si je ne te place au commencement de toutes mes joies ! »
Et à la prière unissons l'action — l'action autant qu'elle nous est permise — ; mais, dans ces limites, aussi énergique, aussi entreprenante que le comportent nos forces.
Ah ! nous avions espéré que notre Assemblée nationale et son gouvernement auraient accueilli avec faveur les pétitions, d'ailleurs si mesurées, des évêques et des catholiques français ! Quelle gloire pour la France, si du moins, en élevant une généreuse protestation contre la sacrilège invasion de Rome, elle avait adressé un appel à la justice et à la conscience de toutes les puissances européennes (1) ! Mais non ; l'on a mieux aimé
(1) Telles étaient, on le sait, les conclusions présentées par les deux rapporteurs de la commission des pétitions. Voir la note D à la flu du volume.
suivre les conseils d'une politique mesquine et d'une prudence pusillanime...
Eh bien ! nous catholiques français, n'acceptons pas cette attitude humiliée et humiliante qu'on a voulu imposer à notre pays. Élevons de nouveau nos voix, et protestons à la face du monde entier. Adressons encore une fois, et plusieurs fois s'il le faut, nos pétitions et nos réclamations aux représentants de la France (1). Désabusons l'opinion indignement égarée par les sycophantes de la secte antichrétienne. Fils de l'Eglise et de Pie IX, ne reculons pas devant les fils de Voltaire et de la Révolution ! Eh ! quoi, nous avons pour nous la justice évidente, le droit imprescriptible, la cause de Dieu même! et nous aurions peur de ces hommes, parce qu'ils défendent le mensonge et la cause du père du mensonge !...
Et qu'on ne vienne pas dire que le devoir du patriotisme français exige ici que nous étouffions les libres manifestations de nos sentiments catholiques. — Mille fois non ; ces deux devoirs, bien loin d'être en opposition l'un avec l'autre, demeu-
(1) Une seconde pétition, extrêmement modérée dans les termes, a été publiée par le journal Y Univers; à l'heure où nous écrivons ces lignes, elle a reçu plus de 50,000 sinatures. Mais il en faudrait des millions.
rent liés entre eux comme deux anneaux d'une même chaîne. Nous l'avons assez démontré, c'est surtout pour avoir déserté son poste d'honneur près de Pie IX, que la France s'est attiré tant de malheurs et de catastrophes. Que faut-il donc avant tout pour ramener sur notre patrie la divine protection qui s'en est retirée ? Il faut qu'à force de dévouement pour Rome, nous nous fassions pardonner le crime de l'avoir trahie et livrée.
Espérer, prier, agir : voilà donc quels sont nos devoirs envers l'Eglise.
Nos devoirs envers la France sont les mêmes : espérer, prier, agir.
Mais ici, je dois l'avouer, quand je parle d'espérance pour la France, un doute terrible vient traverser mon esprit. C'est qu'en effet la Fille aînée de l'Eglise n'a pas reçu les mêmes promesses ni les mêmes assurances divines que sa glorieuse mère ; Dieu ne s'est point engagé ni obligé à se servir toujours du bras de la France pour défendre sa cause et venger sa querelle. Et puis, l'état présent de notre malheureuse patrie n'est-il pas fait pour désespérer à jamais de son avenir ?
Étrange et lamentable situation que la nôtre ! Dieu nous a effroyablement châtiés, et nous
n'avons pas voulu comprendre ! Les coupables, les plus grands coupables surtout, se sont prodigieusement endurcis; un grand nombre de villes n'ont fait que s'enfoncer de plus en plus profondément dans la boue révolutionnaire; les populations de la campagne semblent, pour la plupart, se précipiter chaque jour davantage vers l'abîme de la décomposition morale. — Et qu'y a-t-il pour arrêter les progrès incessants de cette invasion dissolvante ? — Je vois encore debout un grand nombre de ces personnages qu'on aurait pu croire à jamais écrasés sous le mépris public et sous les ruines du régime insurrectionnel qui les avait échelonnés à tous les degrés du pouvoir. Et nonseulement ils restent encore debout ; mais quelques-uns ne sont-ils pas tout-puissants ou sur le point de le redevenir ? Ob ! combien l'on a eu raison de dire que « le mépris ne tue plus en France », puisque le ridicule même a cessé de le faire ! — Il y a. d'autres hommes sur lesquels les honnêtes gens avaient fondé de meilleures espérances; hélas! le même esprit de vertige qui a perdu l'Empire semble s'être aussi emparé de ces politiques qu'on croyait si habiles. — Enfin la grande Assemblée nationale elle-même, malgré la magnifique élite d'hommes distingués, et même de chrétiens, qui en compose la majorité, malgré les
accents généreux et vraiment patriotiques qui ont plus d'une fois retenti dans son sein, l'Assemblée nationale a trop souvent montré qu'elle ne savait pas vouloir efficacement le salut de la France....
Et cependant le travail de la démoralisation sociale avance toujours à grands pas; on mine sourdement le sol; de toutes parts on sème les germes empoisonnés ; la presse impie et les sociétés occultes, ces deux grands bras de l'Esprit des ténèbres, se resserrent de plus en plus sur notre malheureuse France pour l'étouffer dans leurs impures étreintes....
0 Dieu ! nous réservez-vous un nouveau châtiment plus effroyable encore que l'invasion des barbares prussiens !
Je le dis avec une amère douleur, la situation morale de la France reste toujours caractérisée par la parole d'Isaïe que j'appliquais au temps de la guerre : In omnibus his non est avenus fworejus: sed aclhùc manus ejus ex tenta ■. Et populus non est reversas adpercutientem se... La divine Miséricorde, après nous avoir frappés une première fois, a laissé tomber sur nous un regard de pitié ; elle nous a accordé une trêve, un répit, pour nous laisser le temps de nous reconnaître ; et nous n'avons mis ce temps à profit que pour reprendre notre course
effrénée sur la voie qui conduit infailliblement aux catastrophes !
Aussi quel est -à cette heure l'homme sensé et clairvoyant qui ose regarder l'avenir sans trembler ? Il y a dans les âmes un pressentiment universel et profond qui leur dit que, sous une forme ou sous une autre, il viendra bientôt sur nos têtes des maux et des fléaux plus épouvantables que tout ce que nous avons vu. Que dis- je ? Nombre de bons esprit inclineraient presque à souhaiter l'explosion prochaine de ces malheurs, et cela dans l'espoir et la conviction que le bien finira par sortir de l'excès du mal, et que la France épuisée de forces, meurtrie et haletante, sera forcée de se jeter à genoux comme Saul sur le chemin de Damas, en s'écriant aussi comme lai : Seigneur, que faut-il que je fasse ?
Quant à nous, sur ces conjectures, et à plus forte raison sur ces espèces de vœux et de souhaits, nous nous abstiendrons de prononcer, et nous dirons seulement, dans le sens où un chrétien peut dire ces paroles : Fata viam facient aut invenient !
Hâtons-nous d'ajouter que, si Dieu nous envoie de nouveaux châtiments, ces châtiments non plus ne seront pas pour la ruine, mais pour la régénération de notre pays, non ad intcritum, sed ad cor-
reptionem generis nostri. Non, le Seigneur ne nous frappera point jusqu'à nous exterminer, non interficict usquead internecionem [Is. li, 14); ou bien si la main de Dieu va jusqu'à nous écraser, la France pourra toujours s'écrier avecla même confiance sublime que le patriarche d'Idumée : « Et quand le Seigneur m'écraserait, j'espérerai encore en lui.» Etiamsi occident me, in ipso sperabol (Job xm, 15.) Car « le Seigeur ôte la vie et la rend quand il lui plaît ; il conduit aux portes de la mort, et il en ramène selon sa volonté. » Dominas mortificat et vivifient, deducit ad inferos, et reducit. (IReg. n, 6.)
Et pourquoi cette espérance obstinée, cette espérance vraiment en contradiction avec toute espérance terrestre : Con trà spem in spem ?
Écoutons une des plus grandes voix épiscopales de notre siècle : « Pour ceux-là qui n'ont pas la foi dans leur cœur, s'écriait naguère Mgr l'évêque de Poitiers, il n'y a désormais de fondé, il n'y a de logique que le désespoir. Aussi que de désespérés autour de nous ! Certes si je ne croyais pas aux destinées surhumaines de l'Église, et si la France ne m'apparaissait, par tout l'ensemble de son histoire, par le spectacle de l'état présent du monde," par les pressentiments des bons et les oracles des saints, si la France ne m'apparaissait comme l'instrument réservé de la régénération
religieuse de la terre, moi aussi je dirais adieu à l'espérance, et je croirais mon pays désormévoué aux furies infernales (1) !... »
Ainsi donc, en dépit de tous les motifs humains qui pourraient et qui devraient nous commander le découragement et le désespoir, il y a des raisons d'espérer et des gages de confiance qui planent, lumineux et magnifiques, dans une sphère supérieure.
Oui « les destinées surhumaines de l'Église, le spectacle de l'état présent du monde, l'ensemhle de notre histoire » : tout cela nous annonce et nous promet une glorieuse résurrection pour la France.
Nul assurément n'osera prétendre que le monde et l'Église soient voués à la ruine et à la mort. Le monde se relèvera donc, et l'Église, nous venons de le prouver, recevra tôt ou tard le prix triomphal de ses humiliations présentes. Mais quel sera l'instrument de cette restauration religieuse et sociale ? Regardez et cherchez. Les autres nations catholiques sont encore plus malades ou plus impuissantes que la France ; la Prusse sur laquelle
(I) Discours prononcé par Mgr Pie, le 13 août de cette année, pour la fête de sainte Radegonde. (Univers, n° du 25 août.) Il faut lire en entier ces pages splendides.
quelques esprits par trop naïfs avaient fondé leur espoir, démasque de plus en plus ses plans anticatholiques (1). Qui donc, encore une fois, se lèvera pour accomplir l'œuvre de Dieu ?
Je n'hésite pas à répondre, comme le faisait le comte de Maistre au commencement de ce siècle : Un changement est nécessaire dans le monde : « Or, ou il n'y a plus d'analogie, plus d'induction, plus d'art de conjecturer, ou c'est la France qui est appelée à le produire. »
« Les catholiques de la terre n'espèrent et n'attendent le secours divin que par notre entremise, » dit encore Mgr de Poitiers ; et, comme lui, beaucoup d'autres de nos évêques et de nos publicistes
(l) Dès 1868, j'entendais en Allemagne un ecclésiastique éminent de ce pays développer avec preuves à l'appui cette thèse, que la politique très-arrêtée de la Prusse était celleci : ménager les catholiques tant que l'absorption ne serait pas consommée ; puis, les traiter comme la Russie fait de la Pologne. — On n'en est pas encore là tout à fait, mais oa y marche à grands pas. Comment donc un certain publiciste catholique d'Italie a-t-il pu se faire illusion, jusqu'à soutenir que les intérêts du Catholicisme n'avaient rien à craindre des agrandissements de la Prusse ? Nous lisions, il n'y a pas longtemps, cette incroyable assertion dans un recueil estimé.
les plus éminents tiennent pour assuré que la France est V instrument réservé de la régénération religieuse de la terre. En remarquant cette coïncidence frappante qui existe entre nos malheurs et ceux de Rome, ils ont cru pouvoir augurer sans crainte que Rome et la France seraient associés dans le triomphe après l'avoir été dans l'épreuve.
Avec beaucoup plus de force encore et d'autorité que nos évêques, Pie IX a manifesté les mêmes espérances et les mêmes assurances. En toute occasion et à mille reprises différentes, l'auguste Pontife s'est plu à répéter, au milieu de ses épanchements privés, qu'il serait délivré une seconde fois de la captivité par celle qu'il appelait naguère, dans un document solennel, la très-noble nation française. Au plus fort même de nos désastres militaires, il prononçait ces paroles devant Mgr l'évêque de Moulins qui les a publiées : Tous mes vœux sont pour la France ; mes meilleures sympathies sont pour elle : elle est la fille aînée de l'Eglise, le centre des bonnes œuvres, le pays qui donne le plus de vertus, le plus de défenseurs au Saint-Siège, le plus de missionnaires, le plus de Sœurs charité. Non! non ! la France ne périra pas ; si la France périssait, la fin des temps serait arrivée...
Lès voilà, proclamés par Pie IX, nos titres d'espérance; voilà le ferme appui de notre confiance ;
voilà le panégyrique, j'allais presque dire la canonisation de la France chrétienne! Affirmons-le donc sans hésiter : Dieu ne laissera jamais s'éteindre cet immense foyer de vie catholique ! Il ne voudra point disperser aux vents tous ces trésors de noble désintéressement, ces germes de dévouement généreux, ces flammes de zèle et d'expansion apostolique qu'il a déposés dans l'âme de la vraie France !
Et vous, Vierge glorieuse et bénie, vous vous souviendrez qu'un de nos rois vous a confié le sceptre de protectrice et de Reine de notre France, et qu'un illustre Pape a nommé ce royaume votre royaume, Regnum Francise Regnum Marise\ Ah ! je le sais, une grande partie de la France s'est rendue indignement coupable et ingrate envers vous ; naguère encore des langues impures blasphémaient publiquement votre nom; des mains sacrilèges ont profané vos autels et jusqu'à votre sanctuaire vénéré de Notre-Dame-des- Victoires ; mais vous le savez aussi, ô Mère de Miséricorde, des milliers de cœurs fidèles ont fait et continuent de faire réparation pour ces outrages. Quand donc l'expiation sera pleine et surabondante, j'ose le dire, vous serez tenue d'honneur à sauver celui de tous les peuples qui vous a le plus honorée, le mieux servie et glorifiée !
Et vous, Christ Rédempteur et Sauveur, vous que nos pères, dans leur foi naïvement confiante, nommaient l'ami des Francs, Christus amat Francos ! si votre bras s'appesantit encore sur nous, vous vous souviendrez cependant de vos anciennes miséricordes : Cùm iratus fueris, misericordix recordaberis ! Oui, vous vous souviendrez de Rémi, de Clotilde et de Glovis, les fondateurs de la France chrétienne ; vous vous souviendrez de nos grands rois, vos serviteurs fidèles et les dévoués défenseurs de votre Église : Pépin, Charlemagne, saint Louis votre glorieux sergent; vous n'oublierez point ces nobles Croisés qui allaient gaîment sacrifier leur vie pour délivrer votre sépulcre, et ces saints de notre race : évêques, prêtres, moines, guerriers, saintes femmes de toute condition, qui ont fait la France « comme les abeilles font leur ruche; » vous compterez ces innombrables missionnaires français, ces vases d'élection que vous vous êtes formés parmi nous pour porter votre nom jusqu'aux extrémités de la terre; vous entendrez la voix du sang de nos martyrs qui crie vers vous du fond de la Chine et du Tonkin, et aussi la voix de tant de néophytes qu'ils vous ont convertis et qui aujourd'hui nous tendent les bras pour demander de nouveaux ouvriers apostoliques! Vous ne compterez pas pour rien
ces admirables zouaves de votre Pontife, et Leur sang généreux versé à Gastelfidardo, à Mentana, à Patay et sur tant d'autres champs de bataille! Vous mettrez aussi parmi nos titres à votre pardon le sacrifice de nos soldats chrétiens immolés dans la guerre, et celui de nos otages massacrés en haine de votre nom, et les souffrances de tant d'innocentes victimes de nos malheurs, et les larmes de nos frères d'Alsace et de Lorraine douloureusement arrachés à la patrie ! Vous regarderez d'un œil favorable ces chrétiens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, qui n'ont pas courbé le genou devant Baal ; et vous compterez leurs associations pieuses, leurs prières, leurs pèlerinages aux sanctuaires de Marie, leurs œuvres de charité, d'apostolat, de propagande religieuse, de préservation, de patronage, d'éducation , de miséricorde temporelle et spirituelle, de pénitence et d'expiation volontaire, de réparation et d'adoration silencieuse devant votre auguste Sacrement! Par dessus tout, ô Christ Sauveur, vous regarderez les vœux, les supplications, les espérances, les promesses et les bénédictions de votre saint et glorieux serviteur Pie IX ! Et alors, tous nos saints protecteurs du Ciel, redoublant en notre faveur leurs intercessions ferventes, votre Cœur que vous avez un jour révélé à la France comme son salut
suprême, votre Cœur se laissera toucher et attendrir ; vous pardonnerez à cette infortunée, vous la délivrerez des erreurs, des mensonges, des vices et des souillures d'impiété qui l'ont profanée et perdue, et, après l'avoir refaite grande et chrétienne, vous reprendrez avec elle et par elle la trame interrompue de vos Gestes immortels dans le monde !
Confiance donc encore une fois et espérance invincible dans les destinées réservées à la France ! Si sombres que soient les orages qui s'amassent sur les horizons prochains, regardons plus haut ; les horizons plus éloignés nous découvrent des perspectives consolantes et radieuses : Levate capita vestra, ecce appropinquat redemptio vestra! (1)
(1) J'ai omis à dessein de compter parmi nos motifs d'espérances ces fameuses prophéties qui, à cette heure, préoccupent si fortement bon nombre d'esprits. Il y a là incontestablement de la bonne monnaie; mais aussi des pièces, ou fausses, ou très-douteuses. Comment opérer un juste discernement ? Puis, comment établir la concordance là où les prédictions semblent en manifeste contradiction les unes avec les autres? Pour notre compte, nous avouerons que les critérium nous font défaut. Cependant nous devons convenir aussi que, toutes divergentes et même contradictoires qu'elles paraissent sur certains points, les prophéties
Forts de cette confiance, agissons, aidons-nous afin que le Ciel nous aide. Relevons par tous nos efforts réunis la France, et pour cela commençons par l'aimer véritablement comme une mère. La France n'est-elle pas le plus beau des royaumes après celui du Ciel (1) ? N'imitons pas ces faux humanitaires qui affectent de mépriser la patrie pour tout sacrifier à ce qu'ils appellent l'humanité, — à la condition Lien entendu (ils l'ont assez prouvé) que l'humanité, comme la patrie, passera bien loin après les intérêts de leur secte et de leur ambition sans mesure. Pour nous, aimons notre patrie, moins que l'humanité sans doute, mais beaucoup plus que nous-mêmes. Ou plutôt toutes ces affections se confondent ; une sorte de nœud divin les
sont parfaitement unanimes sur le résultat général : triomphe éclatant de l'Église et de la France. Le fait de cette unanimité constitue évidemment un argument d'une trèshaute valeur. — Du reste, en cette matière, il faut s'en tenir toujours au juste milieu tracé par les deux préceptes de saint Paul : Ne croyez pas à tout esprit; — Ne méprisez pas les prophéties.
(1) Ce mot si souvent cité a été, si je ne me trompe, prononcé pour la première fois par un célèbre protestant, Grotius.
a comme indissolublement entrelacées : aimer la France, j'entends la vraie France, c'est nous aimer nous-mêmes , c'est aimer l'humanité, c'est aimer l'Église, c'est aimer Dieu. Et voilà pourquoi le véritable patriotisme ne vit et ne s'épanouit pleinement que dans un cœur chrétien et catholique ; le patriotisme est pour nous une sainte passion, une espèce de culte.
Ah! quand j'ai parlé plus haut des crimes et des hontes de la France contemporaine, mes paroles ont pu paraître empreintes d'amertume et de colère. Oui sans doute : j'ai dû flétrir la fausse France, et ses faux lils — j'allais dire les métis de la France antichrétienne et de Voltaire. Mais à Dieu ne plaise qu'une seule de mes paroles ait seulement effleuré la France noble, loyale, chrétienne, la véritable France enfin! Celle-là, au contraire, nous la vénérons, nous l'aimons avec un redoublement de tendresse filiale à cause même de ses malheurs ; comme un fils redouble d'amour pour sa mère et l'embrasse avec plus de larmes dans les yeux, quand il la retrouve meurtrie par des étrangers barbares et des enfants indignes.
Mais comment les fils de la France lui témoigneront-ils leur dévouement? Comment doiventils lui faire preuve de vrai et sincère patriotisme ?
Le premier sans contredit et le plus fondamental devoir du patriotisme, c'est que tous, tant ([Lie nous sommes, nous revenions franchement et entièrement à Dieu. Pendant le temps de la guerre avec la Prusse, j'écrivais et je disais à certaines personnes : Quiconque aujourd'hui ne craint pas d'offenser Dieu, se met du côté des Prussiens. Quelquesunes de ces personnes s'étonnèrent de ces paroles ; elles n'exprimaient pourtant que la très-simple vérité. En ce moment je dis et j'écris avec une conviction plus forte encore : Quiconque parmi nous se fait ou consent à rester l'ennemi de Dieu, se met du côté des pétroleurs et des plus exécrables ennemis de la France.
On a prétendu, et je n'y veux point contredire, que la France a besoin de se faire des alliances ; mais il en est une qui peut lui tenir lieu de toutes les autres et sans laquelle aucune autre ne lui servira de rien : c'est l'alliance avec Dieu ; car il est écrit •. Heureux le peuple qui a Dieu avec lui ! et encore : Si le Seigneur ne protège la cité, c'est en vain qu'on travaille à la httir.
Faisons donc alliance avec Dieu ; détachons-le de la coalition de nos ennemis; désarmons sa colère par notre conversion sincère. Gardons-nous de blasphémer encore sa Providence en disant qu'elle nous a injustement frappés. Ah ! plutôt
confessons nos fautes personnelles et nationales et travaillons à les réparer. Avant tout reconnaissons les droits absolus de Dieu sur la société comme sur les individus. Il faut à tout prix le remettre dans nos lois, dans nos institutions, dans l'éducation, dans la famille, dans les mœurs privées et publiques. Partout et en tout observons fidèlement sa loi, ses préceptes, et plus que tous les autres, celui que nous avons le plus scandaleusement transgressé , le précepte de la sanctification du dimanche.
Et pour obéir plus sûrement à Dieu, suivons la voie que nous trace son Eglise. (Je reviens à nos obligations envers elle, parce que nos devoirs comme chrétiens , comme catholiques et comme Français, se touchent et se compénètrent par tous lespoints.) A l'égard de l'Eglise donc quelques-uns d'entre nous ont des devoirs particuliers à remplir. Le dogme de l'Infaillibilité pontificale a été solennellement défini : quiconque, sciemment, refuse ou suspend son adhésion de foi se sépare luimême de l'âme de l'Eglise. Gela n'a pas été assez assez dit, ni assez compris; il est nécessaire de le redire pour qu'on le comprenne.
De même pour les illusions dites libérales. A une certaine époque, on pouvait avec une parfaite bonne foi partager jusqu'à un certain point ces
illusions, surtout lorsque, admettant pleinement les principes et la thèse, on se bornait à vouloir élargir un peu plus que de raison le terrain de l'hypothèse. Mais après les avertissements si fréquemment réitérés et si fortement accentués du Saint-Père, après la leçon des événements et l'évidence en quelque sorte fulgurante qui s'en échappe, il n'est plus permis de paraître même favoriser les atténuations de l'erreur. Du reste, en repoussant le libéralisme, nous ne cesserons point d'aimer et de vouloir la liberté vraie, juste et sage; tout comme, par exemple, nous aimons et cultivons la philosophie en condamnant le j)hilosophisme.
Ne nous y méprenons point : nous ne devons pas être catholiques à demi ; il faut que nous le soyons tout entiers et tout d'une pièce. L'intérêt même du patriotisme l'exige ; nos erreurs libérales et autres doivent être incontestablement comptées parmi les causes de nos malheurs et de nos châtiments ; nous devons donc comprendre ces erreurs entre les objets de la réforme radicale et absolue qui s'impose à nous comme une nécessité à la fois religieuse, sociale et patriotique.
Le travail de cette réforme doit atteindre aussi nos malheureux défauts de caractère : légèreté, futilité, amour du luxe et du plaisir.
Quand Venise était sous le joug étranger, — moins lourd, à vrai dire, pour elle que ne devait l'être celui de ses libérateurs, — toutes les femmes, en cela dignes de l'ancienne et fière République, ne portaient que des vêtements de deuil. Il est douloureux de penser qu'un grand nombre de femmes françaises n'ont pas su montrer cette dignité ; au moment où la patrie était en proie aux horreurs de la guerre étrangère et civile, leur luxe insolent venait trop souvent insulter à notre deuil et à notre douleur. Arrière donc cet étalage de parures qui, même à cette heure de calme relatif, contraste d'une manière par trop malséante avec l'état d'abaissement de la France ! Arrière aussi ces fêtes indécentes, comme celle dont la seconde ville de notre pays donnait naguère le honteux spectacle pour célébrer le triomphe de l'athéisme dans ses écoles ! Arrière surtout ces dégoûtantes réjouissances par lesquelles d'autres villes ont solennisé l'anniversaire vraiment si glorieux du 4 septembre, et cela au lendemain de l'anniversaire de Sedan ! Voilà ce qui fait de nous un objet d'insultante pitié pour les peuples étrangers ! Voilà ce qui leur fait dire que la France a perdu jusqu'à la dignité du malheur, et qu'il n'y a plus qu'à désespérer d'elle ! Ah ! notre honneur national n'était déjà que trop abaissé! Depuis une année,
nos marins, dans leurs voyages lointains, n'osent presque plus avouer leur nom de Français, tant il s*est amassé d'ignominies autour de ce nom ! De grâce,relevons notre honneur. Refaisons-nous enfin des mœurs austères, graves et dignes. Une nation descendue à l'état où nous en sommes ne se relève que par là. Il s'agit bien aujourd'hui de reprendre notre vie de grands enfants ! de courir les eaux, les bals, les concerts, les cafés, les spectacles, le turf, et que sais-je encore? N'avons-nous donc pas assez appris où nous mènent ces choses avec le déplorable énervement social qu'elles engendrent ? Et par pudeur aussi, sachons imiter un peu ces nobles habitants de Metz et de l'Alsace qui, par leur fière attitude de vaincus, commandent le respect à leurs conquérants, l'admiration au monde entier ; et ne leur donnons pas à croire, par notre incorrigible légèreté, que nous avons oublié leurmalheur et le nôtre.
Nous avons à combattre un ennemi plus funeste encore : la propagande de mensonge et d'impiété pratiquée par la presse et, en particulier par le journalisme antichrétien. Il ne dépend pas de nous, hommes privés, de mettre un terme aux ravages de ceUe contagion : cette tâche incombe à d'autres qui n'y songent guère ! Ma.s ce qui est en
notre pouvoir, c'est de restreindre en une certaine mesure et même très-large, l'extension du mal, ou, tout au moins, de nous en préserver personnellement. Qu'est-ce qui vous oblige, vous, père de famille, à souscrire un abonnement à une feuille impie et corruptrice? Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas ! Comment ? Vous ne ne voudriez pas introduire sous votre toit, admettre à votre table un homme taré, un corrupteur...; et vous introduisez dans l'intime de votre intelligence, dans la sanctuaire de votre cœur, les mensonges, les calomnies, les infamies de tout genre débités par un empoisonneur public et attitré ! Et ce poison, vous ne craignez pas de le verser à votre femme, à vos fils et à vos filles ! Et de votre bourse vous soudoyez l'empoisonneur pour l'encourager à continuer son infâme métier !
En vérité , quand on y songe, il y a là quelque chose de révoltant. Mettons donc une barrière d'airain entre ces hommes et nous ; faisons le vide autour de ceux que M. Guizot a nommés quelque part les malfaiteurs intellectuels .
Si Dieu nous a donné le don d'exercer à un certain degré, même très-modeste, l'apostolat de la plume, faisons cette œuvre, l'une des plus importantes sans contredit et des plus nécessaires que réclame notre époque ; faisons-la avec convie-
tion, avec zèle, avec un ardent désir do nous rendre sérieusement et pratiquement utiles : heureux et mille fois heureux s'il nous est donné de dissiper un préjugé , de confondre une erreur, de guérir une âme !
En tout cas, nous pouvons du moins ou créer des bibliothèques, des cercles, ou les développer, ou les favoriser ; propager de mille manières les bons livres, les brochures saines, les journaux chrétiens. Grâce à Dieu, ces publications utiles ne manquent point, mais la plupart du temps elles n'arrivent pas à leur véritable adresse. A qui la faute, si ce n'est à l'incurie des honnêtes gens ? Quand donc saurons-nous faire pour sauver la société la dixième partie seulement de ce que fait l'Internationale pour la perdre?
Il est temps que nous le sachions, tout homme qui peut, sans qu'il lui coûte presque aucun effort, assainir l'esprit de son semblable, l'arracher à des influences perverses, le ramener à la vérité, au bien ; tout homme qui peut aisément faire cela et néglige de le faire, trahit son devoir; il oublie que Dieu a donné à chacun de nous charge d'âmes vis-à-vis de ceux qui nous sont proches : Mandavit unicuique de proximo suo (Eccli. xvn, 12.)
De bonne foi, qu'en coûterait-il à une femme chrétienne de faire remplacer par une feuille hon-
nête la feuille criminelle qui pervertit ou sa famille ou une maison amie ? Quelle dépense d'efforts et de démarches faudrait-il à un homme influent et considéré, pour faire supprimer un journal de café ou de cabaret, qui empoisonne toute une population, bien mieux encore que l'alcool ou l'absinthe ?
0 vous, hommes des classes dirigeantes : propriétaires, chefs d'industrie, commerçants, administrateurs, officiers de l'armée ou de la marine, ne vous y trompez point : une formidable responsabilité pèse sur vos épaules ; vous avez à réparer, à guérir, chacun en ce qui vous concerne, le mal immense qui s'est fait dans toutes les sphères où vous êtes placés. Vous avez à régénérer la France en régénérant les classes agricoles et ouvrières, les administrations, les armées de terre et de mer. Commencez donc par leur donner l'exemple d'une vie chrétienne, l'exemple avant tout; puis l'encouragement d'une parole qui peut souvent être décisive, et enfin tous les conseils et toutes les facilités en votre pouvoir pour que vos inférieurs puissent s'instruire, se préserver et fréquenter l'église.
Dans une sphère plus restreinte, celle de la famille, il est d'autres obligations qui s'imposent
comme une des conditions les plus essentielles — la plus essentielle peut-être — de la régénération sociale. La société en effet sera ce que l'éducation l'aura faite, et l'éducation se fait avant tout par la famille. Considérez donc, pères et mères de famille, cruelle est la mission que la Providence vous a confiée .- c'est un sacerdoce domestique ! Souvenez-vous que le Christ, sauveur de l'âme de vos enfants, a dit : Si quelqu'un scandalise un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui suspendit une meule de moulin au cou, et qu'il fût précipité au fond de la mer. Or, vous le savez hien, le scandale peut venir ou de votre mauvais exemple, ou de votre parole, ou de votre' faiblesse et de votre imprudence, ou de ceux à qui vous avez confié vos enfants, à moins que vous ne les ayez choisis entre mille. Quelle que soit la cause qui amène le scandale, si vous y avez coopéré directement ou indirectement, je vous le dis avec le Maître : Il vaudrait mieux pour vous qu'on vous eût suspendu une meule de moulin au cou et qu'on vous eût, précipités au fond de la mer.
Enfin (car je ne puis entrer dans tous les détails), nous tous catholiques français, chacun selon son état, chacun dans sa sphère d'influence et d'action, travaillons de toutes nos énergies à l'œuvre capitale
de la réforme et de la guérison de notre France. Fuyons comme la peste les divisions intestines, les misérables jalousies, les polémiques inutiles, les abstentions rancuneuses et mille autres fléaux qui engendrent d'incalculables déperditions de forces. Fondons des associations nouvelles et améliorons celles qui existent. Que notre fervent concours soit assuré à toute pensée salutaire, à toute initiative féconde, à toute œuvre de vie ; mais surtout aux pensées, aux initiatives, aux œuvres qui promettent un résultat plus urgent, plus sûr, plus large et plus universel. Et par conséquent embrassons de préférence les œuvres qui tendent à éclairer, à préserver, à moraliser les classes populaires : ces œuvres démocratiques sont et seront sans aucun doute le plus impérieux besoin social des temps modernes.
Dirai-je maintenant un mot de la politique ? Je voudrais m'en abstenir; mais il y a aujourd'hui de telles questions de principes et de salut public; il y a de si importantes obligations et de si graves devoirs engagés et compris sous ce nom de politique, que notre plume ne peut se refuser à y toucher, au moins en passant. Rien & illégal d'ailleurs, ni d'inconstitutionnel dans la manifestation de nos idées à ce sujet, Puisqu'il est convenu que nous vi-
vous en régime provisoire, chaque citoyen conserve son droit d'exprimer ses convictions personnelles, du moins en attendant que la nation ait prononcé. Les partisans de la liberté absolue des opinions ne peuvent ni raisonnablement, ni décemment, s'en plaindre. Voudraient-ils donc justifier toujours le mot sanglant que Montesquieu semble avoir écrit pour eux? « La liberté est un avantage si précieux que cbacun veut avoir même celle d'autrui. »
Je dis donc que la politique repose, comme tout le reste, sur les principes. Ces principes étaient très-nettement définis par la vieille constitution française. A la fin du dernier siècle, ils reçurent une consécration nouvelle par les vœux unanimes des trois états du royaume, dont l'expression était consignée • dans les fameux cahiers remis aux États-Généraux de 1789. Cette Assemblée, prenant ses inspirations, non dans les vœux de ses commettants, mais dans les théories antichrétiennes de Rousseau et de son école, entreprit d'abolir les bases traditionnelles de la société, et ouvrit ainsi cette ère funeste des révolutions qui n'est pas encore fermée.
Quand un voyageur s'aperçoit qu'il a fait fausse route, il ne doit point hésiter à retourner sur ses pas. La France s'est manifestement égarée : une expérience de quatre-vingts ans l'a par trop prou-
vé; il est donc temps qu'elle retourne en arrière. Ceci peut se dire sans irrévérence pour un siècle qui s'appelle le siècle du progrès : « Le progrès, dit M. Guizot, quand on est sorti de la voie, c'est d'y rentrer. »
Et qu'il ne soit pas pour cela question du retour possible des abus de l'ancien régime : les cahiers de 89, en maintenant toutes les prérogatives de la monarcbie, provoquaient en même temps toutes les réformes nécessaires, réformes que la monarcbie aurait certainement réalisées beaucoup mieux que la révolution, et qu'elle saura réaliser encore, quand nous le voudrons, en les élargissant, en les complétant de manière à satisfaire tous les besoins de notre époque. Nous en avons pour garant les solennelles promesses d'un Prince honnête homme, la plus loyale et la plus noble figure de notre siècle après Pie IX.
Laissons donc là une bonne fois la révolution et les révolutionnaires. Après les hommes de septembre et de la Commune, en face des menées de Y Internationale, nous devons savoir enfin, ou nous ne le saurons jamais, quels sont les plus grands ennemis de la France. Ces ennemis, traitons-les comme tels ; n'usons point sans doute à leur égard des procédés sinistres qu'ils nous préparent, et
qu'ils ont déjà essayés ; mais exigeons (c'est bien notre droit apparemment ) qu'ils nous laissent en paix panser nos blessures. Que les vrais hommes d'ordre s'organisent, qu'ils se tiennent prêts à tout événement, afin que si Dieu permet encore le règne de la Commune et du pétrole, on puisse au moins localiser le fléau, en attendant de pouvoir voler au secours des victimes.
Quand nous sommes convoqués à l'urne électorale, choisissons des représentants franchement catholiques et français, et non ceux qui perdent le paysavecleur système de concessions meurtrières. Repoussons surtout les hommes de la secte antichrétienne : quiconque dépose un bulletin en faveur de ces ennemis de Dieu, commet un crime. Et celui-là n'est guère moins coupable qui se retranche dans la prétendue neutralité de l'abstention. Non, il ne reste pas neutre en s'abstenant ! N'est-ce pas cette indifférence des honnêtes gens qui nous a valu tant de hontes électorales et tant de calamités qui en ont été la suite ? S'abstenir, c'est trahir un rigoureux devoir de la conscience, c'est trahir la cause de Dieu et de la patrie.
Le chef actuel du gouvernement terminait naguère son premier manifeste par ces paroles : « Soyons unis, travaillons sans trouble ; et, dirigé
par vous , l'État retrouvera à la fois la patrie, l'ordre, la liberté, le bien-être ; et à toutes ses vieilles gloires, il ajoutera la gloire de s'être sauvé lui-même du plus grand et du plus menaçant des naufrages. »
Certes nous ne demanderions pas mieux que de souscrire sans réserve à ces espérances ; mais nous devons proclamer tout au moins que la France ne suffira pas toute seule à se sauver ellemême. Et voilà pourquoi le patriotisme français nous impose un nouveau et suprême devoir, celui de la Prière.
Comment ne pas gémir en voyant qu'à l'élan de nos supplications si ferventes pendant la guerre, sont venues succéder l'indifférence, la prostration et la plus mortelle langueur! Et pourtant il ne fut jamais plus nécessaire qu'aujourd'hui de demander au Ciel grâce, pitié, miséricorde ! Rallumons donc ce feu de notre zèle étouffé sous la cendre. Organisons la croisade, la levée en masse de la prière ! Que cette organisation de la toutepuissance suppliante s'étende à chaque diocèse de France, à chaque paroisse, à chaque communauté, à chaque famille.
Et que tous nos frères de la grande famille
catholique dispersée sur toute la surface du monde, unissent aussi leurs voix aux nôtres pour redire sans cesse avec nous le cri de la vieille France chrétienne : Dieu sauve la France !
Il nous est doux de le penser, dans le sein immense de cette catholicité qui enveloppe les deux hémisphères, des supplications sans nombre s'élèvent au Ciel pour le salut et la régénération de notre patrie. — Il y a peu de semaines, un missionnaire des Indes anglaises nous écrivait que, le 28 mai dernier, lui et ses néophytes priaient pour la France dans un sanctuaire dédié à Notre- Dame de la Salette, sur une montagne à plus de 7,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ayant appris que, ce même jour, la guerre civile venait de se terminer à Paris, le vénérable missionnaire ajoutait : « Qui sait si, dans les voies mystérieuses du Ciel, les prières de nos pauvres, mais fervents Indiens, n'ont pas contribué pour leur part à cette victoire sur l'anarchie... ? »
Quel catholique d'ailleurs, connaissant ce qu'a fait la France chrétienne et ce qu'elle pourrait faire encore, voudrait rester indifférent à ses destinées? Aujourd'hui plus que jamais, nous en avons la confiance et la conviction, toutes les âmes dévouées à l'Église, sont profondément pénétrées de la pensée que j'entendais un jour exprimer
dans un monastère d'Italie. « Nous autres, me disait un des moines, nous nous sommes fait un devoir de prier tous les jours pour la France. » Et comme je lui en demandais les motifs : « Ah ! me répondit-il, c'est que de la France vient le plus grand bien et le plus grand mal !... »
Puisque j'ai nommé l'Italie, qu'il me soit permis en terminant de rappeler un autre souvenir qui se rattache à cette terre si chère et qui se présente à ma pensée comme le résumé, en quelque sorte pittoresque, des considérations développées dans ce chapitre.
Un jour, je faisais un de ces pèlerinages qui laissent dans l'âme une impression aussi durable que la vie. C'était à cette grotte immortelle, où saint Benoit passa tant d'années dans la préparation féconde de son œuvre providentielle. Je venais de m'arracher à regret à ce lieu, presque unique au monde et par les splendeurs de la nature grandiose qui se déploie aux alentours, et par les trésors d'art chrétien qu'il renferme, et par le parfum de sainteté qui en émane. Au moment où
je descendais vers le monastère de sainte Scholastique, en longeant la route creusée dans le roc, qui domine en surplombant le cours de l'Anio, un spectacle d'une incomparable beauté vint fixer mes regards. Tout autour, à l'horizon, s'étendaient les superbes montagnes de la Sabine ; ici dressant leurs parois abruptes et leurs cimes sauvages ; plus loin, déroulant leurs flancs boisés et leurs ondulations gracieuses. Au-dessus de ces magnificences de la terre planaient d'autres magnificences plus admirables encore. Le ciel était comme découpé en deux parties presque égales; l'une, en avant, éclairée par un soleil splendide, avec ce bleu profond dont rien sous nos climats du nord ne peut donner une idée ; l'autre , en arrière , chargée de nuées sombres et sinistres comme une nuit d'orage. Mais sur ce fond noir se détachait avec un éclat magique un arc-en-ciel qui semblait couronner, comme un immense nimbe de gloire, la grotte sanctifiée par le patriarche de l'ordre monastique en Occident.... A cette vue, un rapprochement soudain vint traverser mon esprit. — Ces deux moitiés du ciel, me disai-je, ce contraste des ténèbres et de la lumière, n'est-ce pas là l'image fidèle et du siècle de saint Benoit et des temps qui le suivirent? Quand il parut dans le monde, on pouvait croire que le flambeau de
la civilisation allait s'éteindre ; la barbarie triomphait ; la religion chrétienne elle-même semblait sur le point de disparaître : c'était la nuit sombre qui couvrait l'humanité. Mais Dieu n'avait pas abandonné son Église ; en suscitant le solitaire de Subiaco et l'Ordre glorieux dont il devait être le père, la Providence avait placé pour ainsi dire l'arcen-ciel de l'espérance sur le monde désespéré. Bientôt les ténèbres allaient faire place à la pleine lumière ; de ce sanctuaire même du Sacro-Speco devaient sortir, « avec la règle et l'institut de saint Benoit, la fleur de la civilisation chrétienne, la victoire permanente de l'âme sur la matière, l'affranchissement intellectuel de l'Europe et tout ce que l'esprit de sacrifice, réglé par la foi, ajoute de grandeur et de charme à la science, au travail, à la vertu.... Moins d'un siècle après la mort de Benoit, tout ce que la Barbarie avait conquis sur la civilisation est reconquis ; et, de plus, ses enfants s'apprêtent à aller prêcher l'Évangile dans les contrées que les premiers disciples du Christ n'avaient pu atteindre. Après l'Italie, la Gaule, l'Espagne, reprises à l'ennemi, la Grande-Bretagne, la Germanie, la Scandinavie, vont être tour à tour envahies, conquises et incorporées à la chrétienté. L'Occident est sauvé. Un nouvel empire est fondé. Un nouveau monde commence... »
( Les Moines d'Occident, par le comte de Montalembert.)
Eh ! bien, n'est-ce pas là aussi ce qui va une fois encore s'accomplir dans le temps où nous sommes ? Hélas ! au moment présent, nous passons, comme l'humanité au ve siècle, sous la partie la plus sombre et la plus orageuse du ciel. Une barbarie d'un nouveau genre règne dans le monde ; la Révolution et ses sinistres agents soufflent de tous côtés les orages et les tempêtes ; les peuples catholiques semblent perdus sans ressource ; Rome elle-même a vu revenir le temps des Goths et de Totila.... Mais, en inspirant à Pie IX la salutaire initiative du Concile du Vatican, — de ce Concile qui est, non point achevé, mais seulement suspendu et prorogé ; — la divine Providence a fait briller au-dessus de nos têtes l'arc-en-ciel consolateur. L'horizon s'éclaircira ; le soleil reparaîtra plus radieux que jamais. Dieu nous enverra de nouveau les instruments privilégiés de ses merveilles,^ Saints, puissants en paroles et en œuvres; des Saints qui, comme Pie IX et avec Pie IX, travailleront à chasser la barbarie et à ramener la véritable civilisation, la civilisation chrétienne... Que tous les hommes de cœur mettent donc la main à l'ouvrage ! Nous surtout, catholiques français, à l'exemple de Benoit et de ses disciples, devenons une armée de tra-
vailleurs ; défrichons de nouveau ce sol de notre patrie ; arrachons cette végétation parasite dont elle est couverte ; chassons les bêtes sauvages qui l'infestent; et par-dessus tout prions sans cesse, prions le Ciel de bénir notre travail ! Alors Dieu abrégera les temps, et il nous enverra son Esprit, et il se fera une création nouvelle, et la face de la terre sera renouvelée. Emitte Spiritum tuum, et
CREABUNTUR, ET RENOVABIS FACIEM TERREE.