‹ La province a chevalChapitre 16 sur 49 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

MONOGRAPHIE DU LOl'EUR DE PUOVIKCE.

Quel que soit l'effectif de l'écurie dans une installation à la campagne, on ne peut être assuré du service à faire qu'autant qu'on a dans son plus prochain voisinage un bon loueur de voitures.

[.A PROVIXTCE A CHEVAL.

i\ lin iiioniciit doniu'", tous les thovaiix des particuliers connaissent la fatigue; seuls, ceux des loueurs restent toujours en mesure de marcher.

Pourquoi?

On n'en .'■ait rien, et plus on creuse la question, moins ou comprend que des animaux hors d'âge, qui n'ont jamais clé complètement hons, arrivent à un degré d'endurance que le meilleur cheval et le mieux soigné n'a jamais pu atteindre.

C'est un luit inexplicable, mais c'est un fait constaté.

Le loueur est généralement un cumulard : il est en même temps aubergiste, boucher, charcutier ou cultivateur; — souvent, c'est un ancien maître de poste qui n'a pu se décider à liquider complètement :

d'apparence, c'est toujours un gros homme ;

Ou il l'est réellement.

Ou bien il porte sous sa blouse une telle accumulation de vestes et de gilets, qu'il paraît l'être.

Réelle ou factice, l'obésité est une condition sine qua non de la profession.

Peul-èiro cet embonpoint est-il destiné à donner plus de conûance au client, en le rassurant sur la prudence de son futur conducteur.

Comment supposer, en effet, qu'un homme d'aspect aussi imposant n'ait pas une expérience consommée, et une prudence égale à son volume?

Ce qui nuit le plus souvent à la sagesse que leur âge et leur poids devraient

LA PROVIXCE A CHEVAL.

donner à ces entrepreneurs de (ransport, c'est mallieureusement l'usage généralement abusil qu'ils font des liqueurs fortes.

Si longae qoe soil la roule .i parcoorir, il n'y a pas d'exemple qu'un lonear qui fle respecle ail pasEê un débil

quelconque sans s'arrêter.

Comme ils sont d'ordinaire à la fois patrons et cochers, c'est en nature que leurs pratiques habituelles leur offrent les pourboires qu'ils n'osent pas leur mettre en menue monnaie dans la main.

Ils connaissent en outre tous les hôteliers de leur canton, auxquels ils ont amené un nombre plus ou moins grand de voyageurs, et qui, dans l'espoir qu'ils leur en ramèneront, ne les laissent jamais dépasser leur porte sans leur offrir un rafraîchissement, qui est toujours accepté.

Grâce à ces libations répétées, le conducteur de voitures à volonté se trouve maintenu dans un état de douce ébriété, qui le rend philosophe et lui permet de supporter le froid, le vent, la pluie, les longs trajets dans l'obscurité et les

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mauvais chemins, sans qu'il perde rien de sa bonne humeur : très-bien renseigne sur tous les potins locaux , il met volontiers son voyageur au courant des récents scandales et des événements saillants survenus daiis les familles dont ils contournent ensemble les propriétés.

Heoseignaot son voyagpnr Eor les mcrurs, les babiludes et les maaies des cbâtelaias dont ils IoD<}PQt

les propriétés.

II approuve ou critique leur gestion, et émet les idées les plus sages sur la manière dont ils devraient vivre, étant donnée leur position.

Celui-ci, dont toutes les terres sont hypothéquées, aurait pu vivre trèsheureux s'il n'avait pas eu la rage de « fréquenter les plus gros " .

Celui-là, c'est sa passion pour la chasse qui le mettra sur la paille, car il se « fait des trous dans le dos i> pour arriver à maintenir sa meute sur le même pied que le comte de X..., qui, lui, n'a qu'à «se baisser pour en prendre» !

Et les racontars se succèdent sans interruption.

LA PROVIMCE A CHEVAL.

Celte volubilité intarissable est-elle la simple manifestation d'une facilité d'éloculion développée par l'agitation alcoolique, ou bien le résultat d'un calcul machiavélique ?

La seconde hypothèse me paraît la plus vraie.

Le paysan, quoi qu'il dise, a toujours un but.

S'il n'a aucun intérêt à parler, il se tait ; — dès qu'il dépense les trésors d'éloquence que la nature a mis à sa disposition, c'est qu'il eu attend un résultat.

Sapplée par la livacilt da moDologae à la lenteur ôe la locomolioD.

Dans le cas présent, le conducteur forain n'a pas d'autre espoir que de faire oublier à son patient, par la rapidité de son éloculion, la lenteur de sa locomotion; et, le plus souvent, il atteint son but.

Le colis humain qu'il transporte est tout étonné, une fois arrivé, d'avoir mis trois heures à faire un trajet qui lui a paru court et lestemeut fait; — les claquements de fouet, le tintement des grelots, et la conversation vive

LA PROVINCE A CHFAAL.

et animée qu'il a subie tout d'abord, éeoulée ensuite, lui ont donné l'illusion du mouvement rapide qui manquait à rallelagc.

Si le conducteur de voitures, patron ou salarié, répond dans toutes les provinces à un signalement à peu près identique, les chevaux et les véhicules ([u'ii emploie varient à l'infini.

te Jiacre de Pontà-Moiisson. — Unique daos son genre ; doil èire relena quinze joors à l'avance, et pe a'engagi qa'sprês avoir reça des arrlieg.

La nature du terrain, le dimal, influent également sur la conformation des uns et des autres ; mais ce qui différencie le plus l'aspect des véhicules employés, c'est la distance qui sépare le point oîi ils sont exploités d'un grand centre de production; et il serait cuiieux de rechercher, par exenq)le, le nombre d'années qu'il faut à un nouveau modèle de voiture pour arriver de Paris à Castres.

A t'ié cODslroite poor conduire madame de VaodcneBBe à LoDgcbampB ea 1837; emmenre a Toars ea I84i, où elle a été repciole. a élé vendue après la mort de l'élégante Jenoe femme à qd Anglais; coûduite ù Poitiers par celai-ci, elle y est reslée jusqu'ea 18'i8; a s?rvi pendant loale la campagne da plébiscite de 1801 à transporter le préfet de la Vienoe ; sert comme fiacre à TouloDGe depuis celle date-

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Un fi.icre à Cotnpié>jne. — Une ancienne cluise de la poste i npérrale. et Ij jumeut rêfûrmée de Tuu des pi([ueurs du marquis de l'A

Un fiacre à Versailles. — La dernière calèche de M. de Montdliiet, traînée par le chenal de Taïautdernier trompette des carabiniers.

Deauvitle-Trouville et autres villes. — Payeùt lear attelage à la première cicarsiun, leur toiluie h la Bccoode ; — le refile esl tout bùnéGce.

Eli Brclngne. — Aatti primitif que difScile â trouver. Feu recommaDJablc aui damei habituées aux bcit-resitiits.

A eu rim[trudeuce de se laisser inviter à diuer par sou plos ptiiclie voisin (eeiie petits kilomètres) ,

LA PROVIMCE A CHEVAL.

Quant aux chevaux attelés aux différents spécimens de carrosserie échoués chez Jes loueurs, leur provenance est encore plus variée, — et l'élevage local n'a aucune influence sur leur recrutement.

La plupart appartiennent à la classe trop nombreuse des anciens bons chevaux qui ont eu des malheurs.

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CommpQl de cheval de maître on passe cheval de 1oDS<]e.

C'est ainsi qu'on retrouve dans des endroits on jamais un cheval de pur sang n'a été élevé, d'anciens outsiders détériorés par les fatigues exagérées d'un entraînement précipité, et quelques fils du désert qui n'ont gardé de leur apparence première que leur crinière échevelée et le majestueux panache de leur queue.

Le reste de l'effectif des loueurs est fourni par les réformes de cavalerie.

Pour terminer, un conseil pratique au voyageur obligé de recourir à ce mode de transport antédiluvien et pressé d'accomplir rapidement le trajet qu'il a à faire : Qu'il ne parle jamais au propriétaire du cheval loué du temps qu'il lui faut pour parcourir la distance dont il s'agit : celui-là ne s'engagera

jamais ù faire un parcours dans un délai délerminé; mais, une lois en roule, assis aux côtés de son conducteur, qu'il dise nettement quelle somme il compte affecter au pourboire s'il arrive à telle heure au terme du voyage.

Il peut être sur de l'atteindre au moment voulu.

Une anecdote à l'appui :

J'étais parti, l'an dernier, accompagnant un ami avec lequel je devais m'embarquer à Saint-Nazaire pour un petit voyage de circumnavigation de trois ou quatre jours.

Après avoir déjeuné à Nantes cbez les bôles à couj) sûr les plus hospitaliers de toute la Bretagne, ceux-ci nous avaient installés dans un wagon qui devait nous conduire au quai d'embarquement précisément à l'heure de la marée.

Oû il eel prooçé qop, bien qoe se rendant à on point desserti par on chemin de fer, on peul être forcé de recourir

à nu chetal de louage.

Malheureusement, à Savenfiy (je me rappellerai longtemps le nom de l'endroit!), la première partie du train filait droit sur Saint-Nazaire, laissant en plan la seconde, qui bifurquait sur Redon.

Le cocher de proviuce. qai lape eu roate aaSBJ impilofableaieat qa'aacua cocher de fiacre parisieii, comble voloaliers son cheval de scias adectueui, ana fois arrêté.

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Le wagou dans lequel nous clions montés faisait partie de cette dernière moitié, et lorsque nous nous aperçûmes de la manœuvre accomplie, la première moitié avait repris sa course, cl aucun autre train ne pouvait nous amener à quai en temps utile.

C'est du moins ce qui ressortit d'une orageuse conversation avec le chef de gare , dont les hommes avaient insuffisamment annoncé la manœuvre faite à notre insu.

Dans de pareilles circonstances, on apprécie h toute leur valeur les services que peuvent rendre les entrepreneurs particuliers de transport. Renseignements pris, nous acquérons la certitude que le principal aubergiste du village possède une carriole qu'il loue qtieqvrfois, — mais on ne peut nous garantir que son cheval ne soit pas en route.

C'est au pas gymnastique que nous courons nous assurer de sa présence à l'écurie.

N'y a pas à cbuisiri s'y a qae lui

Le misérable animal y est, mais quelle mine peu rassurante I

~ Il a marché toute la matinée, et il est vraisemblable, d'après son aspect, qu'il ne consentira jamais à reprendre le trot.

LA PROVIMCE A CHEVAL.

En faisant notre marché avec le propriétaire de ce lamentable quadrupède, nous parlons naturellement de la distance à parcourir : elle est de seize kilomètres, et nous n'avons pas deux heures pour atteler et les faire.

Mon compagnon s'inquiète et veut qu'on lui garantisse que nous arriverons en temps utile.

Naturellement notre loueur refuse de prendre aucun engagement; et je me hâte de donner à mon ami un vigoureux coup de coude pour l'avertir de ne pas insister sur la rapidité de la course que nous avons à fournir. J'avais vu, en effet, aux préparatifs qui se Hiisaienl, que nous ne serions pas conduits par le loueur lui-même, mais par son palefrenier. Mou ami se tait, et nous grimpons lestement en voiture.

Quel équipage! juste ciel! Jamais je n'en ai vu de plus pitoyable, et j'en suis encore à me demander par quel miracle d'énergie un animal n'ayant plus une seule jambe en état, maigre à faire peur, et par-dessus le marché tout petit, a pu traîner en une heure et demie, à quatre lieues de l'auberge où on l'y avait attelé, la lourde charrette dans laquelle le peu d'enq)ressenient

des employés à avertir le public des combinaisons nécessaires à la marche des trains nous avait forcés de monter.

Qu'avait- il fallu pour qu'un fait aussi phénoménal pût être réalisé?

La simple promesse d'un pourboire tel, que le Breton qui conduisait la malheureuse rosse n'en avait jamais rêvé de pareil.

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Que celle-ci soit crevée peu de temps après avoir accompli ce dernier tour de force, c'est bien possible ; et je le regrette , car la misérable bêle avait vraiment du cœur.

. Ce qui est certain, c'est que, grâce à notre machiavélique stratagème nous i^-avons pas manqué le départ de la Xonnandie : c'est pourquoi je le dévoile au lecteur, en l'engageant à l'employer en pareille occmreace.

FiiM DE LA PREMIERE PARTIE

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