TRAVAUX PUBLICS
. Dans son excellent livre sur l'Ancien régime et la EMbir tionj M. de Tocqueville parlant du passé, écrit ce qui suit :
« Le grand agent du gouvernement central en matière de travaux publics était, comme de nos jours, le corps despontt êt-chaussées. Ici tout se ressemble d'une manière singulière malgré la différence des temps. L'administration des poDtset-chaussées a un conseil et une école; des inspecteurs qui parcourent annuellement toute la France ; des ingénieurs qui résident sur les lieux et sont chargés, sous les ordres de l'intendant, de diriger tous les travaux. Les institutions de l'aocien régime, qui, en bien plus grand nombre qu'on ne le suppose, ont été transportés dans la société nouvelle, ont perdu d'ordinaire dans le passage leurs noms alors méoie qu'elles conservaient leurs formes ; mais celle-ci a gardé l'un et l'autre : fait rare ! »
Les mérites de cette institution sont-ils si grands qu'elle ait pu franchir la révolution pour ressusciter sous son ancienne forme? Sans doute, chacun est prêt à rendre justice aux capacités individuelles des membres qui la composent. Mais c'est dans son ensemble qu'il faut la juger, c'est comme corps fonctionnant pour le service public. Or, en cette qualité, nous n'hésitons pas à le dire, le corps des ponts-et-chaussées appliqué aux travaux des départements, exerce un monopole/uneste.
Émiaiérer tou$ las vices du système serait trop long. Nous nous «nréteroBs seulement à quelques cousidéraiioDs gênénies.
D'abord un personnel étranger à la localité, n'y ayant ni intérêt ni affection, ni lien d'aucune sorte ; indépendant de ceux dont il Ciit les affaires, se souciant peu de les contenter pourvu qu'il contente le ministre, trop souvent les dédaignant, car il est fonctionnaire de l'État et non du départe^ ment, se jugeant d'ailleurs bien supérieur en lumières à cette troupe de provinciaux au milieu desquels l'a jeté le basard des nominations.
Voyex ce jeune ingénieur récemment échappé aux exercices de l'école polytechnique. Ses dernières épreuves l'ont dassé parmi les savants. Car il sort de ce foyer de lumières, qui est, selon le style consacré, une des gloires de la France. Quel déclassement intellectuel pour ce Kepler adolescent que d'être relégué parmi les bourgeois d'une sous-préfecture. Paris l'a formé, et il travaille pour les barbares. Aussi a-t-il constamment les yeux tournés vers son chef hiérarchique, pour en obtenir quelques signes de satisfaction heureui présages d'avancement. Quant à rapprobation des bourgeois, il en a maigre souci ; il s'estimerait même fort malheureux si la reconnaissance des habitants le retenait auprès d'eux.
Qu'il en serait différent avec un enfant du pays, choisi par le suffrage des autorités locales! Travailler pour son village serait son orgueil. Faire bien serait d'autant plus attrayant qu'il a ses camarades et ses rivaux pour témoins de ses succès, un vieux père qui devient solidaire de sa réputation et récompensé par ses mérites. Il n'a sans doute pas les flots de science qui inondent le cerveau du polytechnicien; mais il peut être son ^al pour un tracé, un nivellement, un arpen-
tage ou une levée de plans. Peut-être encore n'est-il bon qu'à être ingénieur d'arrondissement. Eh bien ! il aeoeptera de bon cœur son modeste rôle, demeurera attaché à son poste» connaîtra à fond tous les détails de sa fonction, tous les besoins et les ressources de sa localité, ne craindra pas d'entreprendre une œuvre lente et pénible, et rendra plus de services que les génies de passage impatients de quitter un poste au-dessous de leurs mérites.
Suivez ensuite le savant ingénieur dans ses pérégrinations. Partout, il est aussi détaché des hommes et des choses qui l'environnent, qu'il Tétait dans une plus humble sph^. Il ne tient même pas à s'y attacher ; ce serait arrêter Fesser de son ambition, et son ambition n'a pas de limites, n est de l'étoffe dont on fait les conseillers d'État et les ministres, et fl n'a guère souci d'ensevelir sa grandeur dans la maigre drconscription d'un chef-lieu de préfecture. Aussi ne réve-t-il que projets magnifiques et travaux gigantesques. Qu'importe qu'ils soient ou non en harmonie avec les goûts, les habitudes et les besoins du département? Il suffit qu'on en parie pour sa gloire d'ingénieur. Qu'importe la dépense? C'est l'État qui paie, et nul n'a un intérêt personnel et sérieux k ménager le budget.
Les déparlements, d'ailleurs, ne faisant rien par euxmêmes, ne peuvent obtenir d'améliorations que par un importun système de haute mendicité. Chacun demande une route, un canal, un chemin de fer, etc., et comme c'est l'argent de tous les contribuables qui fait les frais, toute réclamation est juste, quand elle proteste contre une préférence. Une part dans les charges mérite une part dans les faveurs. Toutes ces jalousies, ces compétitions, ces sollicitations empressées abaissent l'esprit public. Tout solliciteur est plus ou
moins servile, surtout quand il réclame avec injustice ; et c'est une injustice que de demander un bien particulier i prendre sur le bien de tous. Si les départements se gouvernaient eui-mémes avec leurs propres fonds, libres à eux de se créer des supériorités. Ce serait même une émulation dans le progrès, au lieu d'une émulation dans la servitude. Aujourd'hui Ton fait du patriotisme local aux dépens du budget général. Combien serait préférable le patriotisme local se satisfaisant lui-même, au lieu de faire de la vanité en tendant la main.
Remarquez que ce sont les plus riches qui obtiennent le plus, parce qu'ils sont les plus influents et veulent être ménagés. Ceux que leur pauvreté rend moins à redouter, ne reçoivent qu'une faible part des largesses. Les impôts des petits doivent servir à la magnificence des grands.
Aucune de ces injustices ne se reproduirait, si l'on rendait à la province la vie avec la liberté. 11 n'y aurait d'inégalité que l'inégalité des ressources; et encore avec les grandes divisions régionales, l'équilibre s'établirait avec l'émulation de bien faire, et il n'y aurait d'inégalité que celle qui tiendrait à une administration médiocre ou défectueuse, chose passagère, du reste, avec un bon système électoral.
« En résumé, dit M. Raudot, tous les travaux que l'État exécute sont entrepris presque tous sans raisons suffisantes, exécutés sans aucun esprit d'économie, entretenus très-chèrement et exploités de la manière la plus déplorable. »
Si cependant l'État au lieu de faire par lui-même, confie ses travaux à ses entrepreneurs, il semble prendre à tâche de les ruiner. D'abord, l'adjudication se fait à des rabais fabuleux, qui n'offrant pas une rémunération suffisante à un travail honnête, deviennent une tentation aux méfaits. Aussi ne
peutrîl guère eompter sur des eDtrq[>reDean ayint YtMM des affaires ; il est toujoure réduit à accepter d'aveutarsoi spéculateurs, qui ne craignent pas de risquer beaneoiip, parce qu'ils n'ont rien à risquer. Ensuite, l'État résenreii surveillance et la réception des travaux à ses ingénieurs; « qui est fort légitime. Mais ce qui ne l'est pas, c'est qu'il fait juger toutes les contestations par la justice aduiinistradvi, c'est-à-dire par ses propres agents toujours révocables. El sorte que l'État est en même temps plaideur et juge. Si !'«• trepreneur sacrifié veut faire appel, fût-il domicilié i Mi lieues de Paris, il est contraint de venir plaider à Paris, devant le conseil d'État. En somme, lorsque l'entrepreoeir réalise des bénéfices, c'est par la mauvaise confection è» travaux; lorsqu'il les exécute avec conscience, il se ruine. B faut toujours qu'il y ait une dupe, ou le public ou ^enUrepr^ neur.
Le corps des ponts^et-chaussées, jaloux à l'excès de soi monopole, est toujours à Tétat d'hostilité vis-à-vis des associations particulières qui sont concessionnaires de grands travaux. Comme les projets des compagnies doivent être ap^ prouvés parle conseil supérieur, on les modifie souvent jusqu'à les dénaturer ; on y introduit des conditions onéreuses, on impose surtout des formes monumentales, qui sont le fléau des entreprises industrielles en France et la ruine des actionnaires.
En ce qui concerne la construction des édifices, le conseil des bâtiments civils n'est ni moins tyrannique ni moins insoicieux des différences locales. Dans ses devis arbitraires, tantôt il conteste le nécessaire; tantôt il prodigue le superflu, faisant du luxe pour une fontaine de village et de la lésinerie pour un théâtre de chef-lieu, ne tenant d'ailleurs compte ni
du style que comporte le elimat, ni des édifices environnanU» qoi enctdrMit le monument projeté. Tout se fait dans un cabinet du fauboui^ Saint-Germain, sanctuaire du monopole et de la routine, d'où les Michel- Ange officiels expédient au nord et au midi, à l'est et à l'ouest leurs impérieuses décisions. Ce qui est incontestable, c'est que c'est toujours au détriment des contribuables que s'exerce cette tutelle de l'État, qui prétendant garantir les intérêts ne fait que les eompromettre.
On s'est beaucoup plaint de l'esprit d'agiotage qu'avait développé la création des compagnies de chemins de fer. A cela M. Raudot répond :
• L'État lui-même était pour beaucoup dans la fièvre in*' dastrielle, dans les mécomptes et les déceptions qui ont jeté Uat de défaveur sur les compagnies. C'était l*Ëtat lui-même qui, par ses ingénieurs et ses commissaires, avait tout étudié, lesu^cés, les travaux d'art, les dépenses et les recettes, et, sur une foule de points, le gouvernement s'était trompé étrangement et avait trompé les actionnaires et les compa-* pies. Les choses se seraient passées bien différemment si les compagnies avec leur argent, avec leurs ingénieurs, avaient étudié elles-mêmes les tracés, les dépenses probables, les receltes possibles, et s*il n*y avait eu ni encouragements, ni subventions de l'État. »
Quelque légitimes que soient ces observations, il ne s'en soit pas qu'il faille exclure l'État de toute participation aux grands travaux. Mais il faut limiter son action aux travaux d'utilité générale ; ceux par exemple que réclament la défense du territoire et les propriétés appartenant spécialement i )*État, comme les places fortes, les arsenaux, les ports mili*- ^ir#s, les grands édifices qu'on appelle monuments histori-
quesy les palais des pouvoirs législatifs et exécutifs, de la cour de cassation, du conseil d'État, les hôtels des mmistères, etc.
Quant aux édifices, travaux, établissements d'utilité locale, ils doivent être placés sous la direction des administrations cantonales, départementales, ou régionales.
Il en est de même pour tout ce qui concerne la viabilité. Personne ne conteste que les routes profitent surtout aux pays qu'elles traversent. Pourquoi les pays qui en profitent ne les payeraient-ils pas? Pourquoi les pays qui payent n'exécuteraient-ils pas les travaux ? C'est assez dire, que même les grandes voies de communication, appelées, selon les temps, royales, nationales ou impériales, doivent être à h charge de la région qu'elles traversent.
Le même principe est applicable aux rivières navigables. Dans le système actuel leur entretien et leur amélioration est à la charge de l'État, c'est-à-dire du budget général. Il a résulte que les pays ou ne passent pas les rivières, payent leur part d'une charge qui ne leur profite pas. Système injuste qui enrichit les plus riches aux dépens des plus pauvres !
Sans doute la rivière ou le fleuve sont des avantages dus aux hasards de la nature. Hais ceux qui profitent de ces avantages doivent seuls les payer. Si une rivière n'est navigable que dans une région, l'administration régionale doit être chargée du soin de l'entretenir et de l'améliorer, et de percevoir, s'il y en a, les droits de navigation. Si la rivière navigable traverse plusieurs régions, il y a là des intérêts collectifs qui pourraient être dirigés par une commission mixte, composée par les différentes administrations intéressées.
L'habitude vicieuse de la centralisation a tellement faussé
les idées, que même beaucoup de bons esprits se persuadent que si l'État abandonnait les grands travaux de viabilité, on courrait risque de les voir dépérir soit par insouci, soit par économie mal entendue.
Nous ne pouvons répondre à ces craintes que par des exemples du passé, qui nous permettent de comparer le gou-vemement des pays d'État avec celui des pays d'élection administrés par le pouvoir central. Voici ce que dit M. de Tocqueville dans un chapitre spécialement consacré au gouvernement du Languedoc.
« Hais c'est surtout des chemins qu'elle ^ a voulu s'occuper : elle a ouvert ou mis en bon état tous ceux qui la traversent pour conduire dans le reste du royaume; ceux mêmes qui ne font communiquer entre elles que les villes et les bourgs du Languedoc ont été réparés. Tous ces différents chemins sont excellents, même en hiver, et font un parfait contraste avec les chemins durs, raboteux et mal entretenus, qu'on trouve dans la plupart des provinces voisines. »
Le pouvoir central s'était ému des grandes dépenses du Languedoc pour ses améliorations intérieures. L'administration locale répond à ces observations par un mémoire au roi, dans lequel loin de s'excuser, elle s'applaudit d'avoir bien fait et s'engage à faire mieux encore.
« Si le roi, dit le mémoire, veut bien le permettre, les 9 États n'en resteront pas là ; ils entreprendront d'améliorer » les chemins des communautés (chemins vicinaux), qui ne » sont pas moins intéressants que les autres.... Des rivières, » des canaux, des chemins qui donnent à tous les produits 9 da sol et de l'industrie de la valeur, en permettant de les
• Il t*agtl de la profinoe du Languedoc eo 1790.
» transporter, en tous temps et à peu de frais, partout okil • en est besoin, et au moyen desquels le commerce pent » percer toutes les parties de la province, enrichissent le n pays quoiqu'ils lui coûtent. »
Ce qui est remarquable dans ce mémoire c*est U conscience des avantages produits en faveur des masses par les travaux bien entendus et bien répartis.
« 1^ roi n'a pas besoin, est-il dit avec un légitime orgueil, » d'établir à ses frais dans le Languedoc des ateliers de cha- » rite, comme il l'a fait dans le reste de la France. Nous ne » réclamons point cette faveur ; les travaux d'utilité que » nous entreprenons nous-mêmes chaque année en tienneol 1» lieu, et donnent à tout le monde un travail productif. »
En rappelant cet intéressant document, H. de Tocqueville qui a fait une étude profonde de nos anciennes institutiosBt ajoute .
a Plus j'étudie les règlements généraux établis avec la pe^ mission du roi, mais d'ordinaire sans son initiative, par les États du Languedoc, dans cette portion de l'administration publique qu'on leur laissait, plus j'admire la sagesse, l'équité et la douceur qui s'y montrent; plus les procédés du gouvernement local me semblent supérieurs à tout ce que je viens de voir dans les pays que le roi administrait seul. »
Pourquoi donc ce qui autrefois avait si pleine réussite, ne présenterait- il pas aujourd'hui les mêmes résultats? L'esprit de liberté a puisé de nouveaux enseipements dans les épreuves qu'il a dû subir. Qu'on lui laisse donc son action, et elle s'exercera fécondante sur toute la surface du sol.
En résumé, dit M. Raudot, par l'accroissement de l'importance des administrations locales, et la liberté dont elles jouiraient, l'essor serait rendu aux inteUigenoes« aux amélio-
rations ; ckaque piys pourrait avoir ses architectes, ses ingénieurs, ses artistes. Les monuments auraient leur physionomie et leur caractère, et ne seraient plus condamnés à l'uniformité ; le talent ne serait plus mis sur le lit de Procuste par le conseil des bâtiments civils ou le conseil supérieur des pontset^chaussées ^
INSBIGNKMBNT.
De toutes les questions sociales, la plus importante, sans contredit, est celle de l'enseignement ; car l'enseignement engage ravenir : du bien ou du mal qu'il fait dépend le sort de plusieurs générations.
Cette question d'ailleurs étant intimement liée à celle de la centralisation, nous sommes contraint de nous en occuper au moins sommairement.
Et, en effet, à chaque nouvelle fonction sociale que nous abordons, nous rencontrons toujours le même dilemme : monopole ou liberté.
Il y a eu de nombreuses controverses sur les droits de l'État et les droits du père de famille. Nous n'acceptons pas la question posée en ces termes. Le mot État prête beaucoup trop à l'équivoque. Dans son véritable sens, il signifie chose publique : État est la traduction exacte de respublica. On
> Les diiïérenles cilatioos emprontées à M. Raadot sont extraites de deui ouvrages, cooipiément l'un de Faotre : le premier, iniitalé Déech iàeneê de ia Fram^; le aeeoad, CMmlfur poMiMi de la Frmoê.
se donne donc un facile triomphe en opposant la chose publique, État, à la chose privée, famille, en mettant en balance l'ensemble et la fraction. Quoique nous considérions la souveraineté de l'individu, du père de famille, comme aussi sacrée que celle de l'être collectif, nous n'avons pas besoii de laisser aux centralisateurs l'avantage d'une mauvaise terminologie qui ne tend qu'à égarer les arguments.
Pour ramener les choses au vrai, îl suffit de substituer an mot État le mot gouvernement, et alors la solution est facile.
Appartient-il au gouvernement de se constituer rinstmcteùr général de la nation, de plier toutes les intelligences i un enseipement uniforme, d'imposer aux pères de famille les leçons, les maîtres, les livres, les méthodes et les doetrines qui doivent guider leurs enfants? Est-ce le gouvmement, en un mot, qui doit façonner la société ?
Hais le gouvernement, qu'est-il donc, sinon l'agent, le mandataire de la société ? Or, pouvons-nous admettre que le mandataire donne la direction à son mandant, que l'agent de la société, qui ne doit être inspiré que par la société, veuille faire la société à son image?
Nous comprenons que dans une théocratie, ou le goavemement prétend représenter la vérité étemelle, il veuille être l'interprète de tout enseignement. Le prêtre, dominateor des consciences, doit être le guide de l'intelligence. Lorsqu'on dit : « Hors de l'Église point de salut, » on se croirait coupable de n'y pas faire entrer tout le monde. Lorsqu'on dit : ff Je suis seul la lumière et la vérité, » on croit de son devoir d'interdire des écoles que Ton considère comme des asiles de ténèbres et de mensonge.
Mais dans un temps où le libre examen sur toutes choses
est un droit acquis, dans un pays où la liberté de conscience est un des principaux articles de la constitution sociale, imposer à tous un même enseignement, une méthode uniforme, et refaire le lit de Procuste, non plus pour le corps, mais pour les esprits, c'est une inconséquence flagrante, un énorme contresens.
Eh quoi ! l'on ne veut pas reconnaître une religion de l'État, et Ton décrète un enseignement de l'État! Encore une fois, Tun ne peut aller sans l'autre. Tous les fanatismes comprennent bien cela. Lorsque Robespierre et ses adhérents disaient : « La patrie doit recevoir les enfants à cinq ans des mains de la nature, pour les rendre à douze à la société, 9 ils remplaçaient la religion de l'État par la raison d'État. C'était le même despotisme sous un autre nom. Le patriotisme d'alors, aussi exclusif et intolérant que la religion, voulait confisquer l'enfance et dominer la famille.
De même, dans l'empire romain, il n'y a pas lieu de s'étonner si l'on rencontre l'enseignement public exclusivement confié à une institution du gouvernement, l'école de Constantinople '. Aucun autre cours public n'était toléré ; la loi impériale n'accordait la liberté d'enseignement que dans Tenceinte de la famille, intra parietes domesticos.
Tout cela est parfaitement conforme à la logique soit du fanatisme religieux ou révolutionnaire, soit du despotisme impérial.
Mais dans nos jours de scepticisme et de libre pensée, on ne sait comment expliquer la reproduction des tyrannies de relise et du bas-empire. Nous ne saurions donc nous associer aux prétextes invoqués par un professeur célèbre à plus
1 Cod. Thecd. (De studiis libéral).
d'un titre, pour défendre le monopole universitaire. « Les doctrines publiques, dit M. Guizot \ ne sont encore niasseï saines, ni assez affermies ; les lumières ne sont ni asseï générales, ni assez également réparties pour que l'État pois» sans danger abandonner, soit à des autorités locales plosoi moins indépendantes, soit à des particuliers, le soin d^élevei et d'instruire la jeunesse. Au sortir d'une révolution conuiM la nôtre, il y a tant d'intérêts opposés, d'opinions divergeâtes et de passions eniemies, que le gouvernement qui les codtient, pour les concilier ou les étouffer, doit nécessairemeit se charger de l'éducation en commun des générations naissantes, afin d'empêcher que les causes de désunion et de trosble ne se perpétuent en elle et par elle. »
L'époque à laquelle M. Guizot écrivait ces lignes est prédsèment une de celles oii se manifestent avec le plus de force le danger et l'inutilité de l'enseignement par l'État. Le goavernement d'alors, débris de l'ancien régime, tendait i ramener les esprits en arrière, et devait nécessairement fair« servir l'enseignement à ses vues politiques. D'un autre côté, l'esprit nouveau se montrait rebelle, en proportion de h compression; de sorte que l'éducation en commun, loii d'empêcher les causes de désunion et de trouble, les perpè tuait en elle et par elle. La vieille monarchie et la révolutioi se trouvaient en présence , il en résultait de déplorables coq flits, non-seulement entre les élèves, mais encore entre le professeurs. Nous avons vu l'école de droit fermée à plusieur reprises par suite de discordes intérieures.
C'est précisément dans un temps oii les opinions sont di vergentes qu'il faut laisser à chacune la liberté de se pro
1 De Vinstruction publique, pag. 128. 1816.
duire. On peut ôtre certain qu'alors la vérité triomphera. Cbaqae opinion, nous Tavouons, prétend être la vérité ; mais, en résumé, c'est le public qui décide. Quant au gouvernement, il n'a pas de critérium plus sûr que les divergents ; le gouvernement n'est pas appelé à faire l'opinion publique ; il ne saurait en être le guide, quand il ne doit en être que l'émanation.
Depuis que M. Guizot a écrit les lignes que nous venons de citer, quatre gouvernements se sont succédé ayant chacun des principes différents. Selon sa théorie, par conséquent, quatre doctrines auraient dû se produire par l'enseignement de l'État dans un espace de quarante ans, c'est-à-dire pendant la durée d'une seule génération. Â l'enfance de cette génération appartiennent les leçons de la restauration, à l'adolescence celles du gouvernement de juillet, à l'âge mûr celles delà seconde république et du second empire. Il nous semble que cet enseignement de l'État destiné selon M. Guizot ( à concilier ou à étouffer les opinions divergentes et les passions ennemies » n'a guère réussi dans son entreprise ; fiducies passions ennemies n'auraient pas fait plus de renversements avec la liberté d'enseignement.
C'est surtout en pareille matière qu'il faut se garder de ^^^nes déclamations. Si a les doctrines publiques ne sont ni 'Ssez saines, ni assez affermies, » quel gouvernement de ^tre époque a été lui-même assez sain et assez affermi, pour ^ donner en modèle? En vertu de quelle mission, d'ailleurs, ï'éiendrait-il s'emparer de l'avenir des âmes, quand toute Octrine générale fait défaut à ce point, que M. Guizot, pro- ^siant, a été ministre de l'instruction dans un pays catholilue, sans que personne y trouvât matière »^ blâme. Quelque ^ractère que l'on donne à ce fait, qu'on l'appelle tolérance,
indifférence, scepticisme ou irréligion, il suffit à démoitRr le vide et rill^itimité de tout enseignement gouvemeoieDiaL
Lorsque Napoléon constituait le monopole universitaire, B était d'accord avec un principe général de despotisme. Mais au moment oii Ton se vantait de rendre le pays à la lib^ c'était une étrange théorie que de livrer au gouvemeinat l'administration des intelligences.
Ajoutons que dans l'exercice de cette usurpation, le gouvernement, comme cela devait être, se montra complètement incapable de bien faire. Â part les grandes institutions de b capitale, qui vont, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, partost se révélaient le désordre et l'insuffisance. La province abandonnée à des mains subalternes, emprisonnée dans un sjstëme exclusif, n'avait pas même les bénéfices de ce système dont on lui imposait tous les vices. Laissons parler à ce sojet un autre illustre professeur, qui fut aussi ministre de l'instruction publique. « Ici, dit M. Cousin, des facultés des sciences oii se font des cours de physique, de chimie, d'histoire naturelle, sans qu'il y ait à côté une faculté de médecine qui en profite ; là des facultés de droit et des facultés de théologie sans facultés des lettres, c'est-à-dire sans histoire, sans littérature, sans philosophie. En vérité, si l'on se proposait de donner à l'esprit une culture exclusive et fausse ; si l'on voulait faire des hommes de lettres frivoles, de beaux esprits étrangers au mouvement et au développement des sciences, ou des savants sans lumières générales, des procureurs et des avocats au lieu de jurisconsultes, des séminaristes et des abbés au lieu de théologiens, je ne pourrais indiquer un plus sûr moyen pour arriver à ce beau résultat que la dissémination et l'isolement des facultés. Hélas ! nous avons une vingtaine de misérables facultés éparpillées sur la surface de la
France sans aucun vrai foyer de lumière, comme nous avons un grand nombre de cours royales sans magistrature. ■
Ce n*est pas un ennemi de l'université, c'est un de ses ardents défenseurs , une de ses gloires , qui fait ce triste tableau des effets de la centralisation. Peut-être seulement M. Cousin pense-t-il que le gouvernement pourrait faire mieux. Nous ne saurions partager cet avis. Le gouvernement, quand il sort de ses attributions politiques, les seules qui lui appartiennent de droit, ne saurait s'occuper que de ce qui est près de lui. Pour tout le reste, son action est indirecte, faible, aveugle et souvent funeste. Que lui importent les lumières de Toulouse, Poitiers ou Strasbourg, pourvu que celles de Paris suffisent à son éclat? Et quand même un gouvernement se rencontrerait qui voulût une plus égale diffusion de science, obligé de se confier à des agents endormis dans les vieilleries, il irait se heurter contre les entêtements de la n)utiDe et les traditions de métier.
Si, au contraire, chaque région dirige son propre enseignement selon le génie original du pays, suivant les besoins, les intérêts, les habitudes des familles, l'instruction sera mieux acceptée, parce qu'elle répondra au caractère de chacun. Dans les centres agricoles et industriels, l'enseignement professionnel aura sans doute la préférence; mais cette préférence sera motivée. Dans les centres purement intellectuels, la littérature et les beaux-arts auront le premier rôle, mais ans avoir besoin de faire avec les sciences exactes un comiromis appelé bifurcation, c'est-à-dire une double voie ouverte ux égarements. Chaque chose alors prendra sa place. Le lidi au ciel bleu pourra faire de la poésie, le nord brumeux es machines à vapeur ; l'agriculteur apprendra son métier
ailleurs que dans les Géorgiques, et Técole des mines sen mieux placée que dans la rue d*Enfer.
Alors on pourra voir naître entre toutes les régions une émulation féconde. Toute amélioration sera leur œuvre propre, et tout progrès leur gloire locale. Aujourd'hui toaie amélioration tourne au profit d'un préfet ou d'un ministre; quant au progrès, c'est chose depuis longtemps inconnoeen province. L'intelligence ne vit que d'emprunts faits à Paris.
Quelle différence dans les pays voisins ! Dans la Grande- Bretagne fleurissent huit grandes universités, rivales des^ voir, et apportant chacune leur contingent aux développements intellectuels. Edimbourg est plus célèbre que Londres, Âberdeen et Glascow non moins que Cambridge ou Oxford. £o Allemagne, vingt-deux universités, toutes semblables par leur forte discipline, distinguées seulement par leur origin^ lité propre, sont autant de pépinières de savants, et alimentent dans toutes les régions la vie intellectuelle et legoot de sérieuses études. C'est qu'en Allemagne, malgré l'absence de liberté politique, les gouvernements ont respecté la liberté d'enseignement, et renseignement a recueilli les fruits de la liberté.
M. Cousin, lorsqu'il eut pour mission d'étudier l'état de Tinstruction publique en Allemagne, se plût à rendre hommage aux bienfaits des universités libres.
« Quant à l'instruction supérieure, dit-il, on devrait substituer à nos facultés isolées, perdues çà et là dans les déserts des provinces, de véritables universités en très-petit nombre, mais fortes et pleines de vie, qui seraient toujours en rapport avec le pouvoir central, comme nos facuUé3 et tous les établissements d'instruction publique, mais qui éliraient chaque année leurs autorités immédiates, leurs doyens et leurs rec-
teurs; substituer aux concours, qui ne donneront jamais que deshommes médiocres, un mode de nomination plus rationnel ; généraliser et appliquera toutes les facultés Texcellente institution des agrégés auprès de la faculté de médecine de Paris ; établirainsi une riche pépinière de jeunes savants dans chaque université; faire payer lés cours, dans l'intérêt de renseignement, des étudiants et des professeurs; donner des prix annuels dans chaque faculté, et attacher à la proclamation de ces prix beaucoup plus d'importance qu'à celle des prix des collèges : ce sont là les bases de toutes les universités de l'Europe. Il faut les transporter parmi nous, il faut par là vivifier les provinces et ajouter au mouvement que nos institutions communales et départementales répandront, j'espère, en créant de grands centres d'activité intellectuelle et morale , des foyers de lumières semblables à ceux qui éclairent toutes les parties de l'Allemagne. «
Ce sont là d'excellents conseils, dignes d'être médités; mais qui n'ont élé guère suivis, et qui ne pouvaient pas l'être. Car le savant professeur les adressait au gouvernement ; il comptait sur le pouvoir central pour donner une forte impulsion au dehors, quand il est de l'essence du pouvoir centrai de tout attirer à lui. Au lieu de demander au gouvernement défaire, il faut lui demander de laisser faire; au lieu d'attendre quelque chose de l'initiative du pouvoir, il faut se confier en l'initiative de la liberté. Qu'on affranchisse la province du monopole universitaire, et Ton verra surgir de grands établissements d'instruction publique appropriés au sol, et fortement soutenus par ceux qui les auront créés. Alors nos institutions communales et départementales répandront le mouvement qui doit vivifier la province. La mission du pouvoir central a toujours été de paralyser la province. La résur-
rection de la province ne peut être accomplie que par les pouvoir locaux agissant en toute liberté. Us écouteront alors, mieux que le gouvernement, les excellents conseils de M. Cousin; conseils du reste, si peu applicables parle gouvernement, que M. Cousin lui-même, devenu ministre de Tinstraction publique, a dû les oublier. Peut-être n'osait-il pas songer au seul moyen de les mettre en pratique, la liberté provinciale, n est à noter que dans l'ancien régime, les établissements d'instruction publique Içs plus remarquables étaient indépendants de l'université. Les jésuites et les oratoriens luttant en liberté , produisirent les hommes les plus éminents dans la littérature, et la science; et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'en reconstituant plus fortement qu'autrefois le monopole universitaire les conseillers de Napoléon inaugurèrent les méthodes classiques de ces rivaux de l'université. C'était peut-être un anachronisme comme tant d'autres choses sous l'empire ; mais c'était un hommage rendu aux créations faites en dehors de l'université.
Ce fut du reste un prétexte assez plausible aux réclamations du clergé. « Puisqu'on nous prend notre œuvre, disaitil, qu'on nous en laisse au moins la direction. » De là revint la lutte entre le sacerdoce et l'université, lutte d'abord peu bruyante sous Napoléon, hardie et menaçante sous la restauration, habile et efficace sous Louis-Philippe. Dans cette querelle oii des deux parts on visait au monopole, les amis de la liberté auraient pu s'abstenir. Malheureusement, dans la crainte du triomphe clérical, ils prirent parti pour l'université, et semblèrent consacrer de leurs vœux le monopole universitaire. Entre deux abus, ils choisissaient le moindre; on put croire qu'ils en faisaient un principe.
De là naquit un conflit fertile en malentendus, et le plus
grand des malenfeDdus fut le dilemme qui servait de texte aux hostilités : est-ce à l'État ou à l'église qu'il faut confier l'enseignement. Pour sortir de ce cercle vicieux, il fallait hardiment proclamer la fausseté des deux systèmes, signaler la vérité là ou elle est, c'est-à-dire dans la liberté complète de renseignement donnée aux particuliers, aux communes, aux administrations locales.
Nous ne voulons pas nous laisser égarer par les préoccupations de ceux qui redoutent dans la concurrence et la liberté les avantages qu'assurent aux prêtres l'absence de tout intérêt de famille et la puissance de l'association. Quant à cette dernière ressource, elle appartiendrait également aux enseignants laïques. C'est à eux d'en savoir user. Quant aux avantages du célibat, qui permettent d'offrir des leçons à meilleur compte, il faudrait les compenser par une supériorité d'enseignement, qui contraindrait les pères de famille à faire la comparaison des résultats, plutôt que la comparaison des prix. On ne saurait contester qu'aujourd'hui l'enseignement dans les établissements laïques ne soit de beaucoup supérieur à celui.des établissements cléricaux ; il y a longtemps que les docteurs de l'église ne marchent plus à la tête de la science. Libre à eux de reprendre leur ancienne prééminence ; c'est à leurs rivaux qu'il appartient de l'empêcher; et il n'y a pas de mal à ce que ceux-ci soient contraints à d'actifs efforts pour maintenir une position acquise. Le monopole universitaire, outre ses autres inconvénients, a celui d'endormir les professeurs dans les traditions de la routine ; la sécurité même de leur existence les pétrifie dans leur chaire. Avec la liberté de méthode, leur intelligence se développera en même temps que celle des élèves ; avec la concurrence, ils auront à veiller sur eux-mêmes pour n'être
compromis ni dans leur réputation, ni dans leurs intérêts.
Nous ne sommes nullement effrayé de la diversité des étu* des qu'amènerait la diversité de direction des administrations locales. Car aujourd'hui le mal que nous déplorons le plus est l'uniformité, uniformité d'autant plus stérile, qu'elle a été empruntée à d'autres temps et à d'autres mœurs. Lorsque Napoléon rêva le rétablissement à son profit de l'édifice monarchique, il crut se fortifier en s' environnant des vieilles institutions qui avaient été l'ornement et l'appui delà royauté. Sans tenir compte du profond abime creusé par la révolution entre le passé et l'avenir, il se comportait comme un héritier direct des Bourbons, et refaisait ce qui était détruit, comme chose appartenant à son patrimoine. C'est ainsi qu'il rétablit l'université telle qu'elle était appropriée aux mœurs de l'an* cien régime. Â une nation démocratique il imposa une instruction classique et littéraire, faite pour la noblesse, le clergé et les professions libérales. Point d'intermédiaire entre les hautes études et l'école primaire. Pour les ouvriers intelligents, pour les jeunes gens destinés aux affaires commerciales et industrielles, l'alternative du grec et du latin dont ils n'avaient que faire, ou d'études élémentaires qui ne leur suffisaient pas.
A une société nouvelle cependant, il est manifeste qu'il faut un enseignement nouveau ; et la France démocratique ne pouvait s'accommoder des leçons du passé. Il est vrai que Napoléon visait à refaire l'ancienne société plutôt qu'à créer une société nouvelle. Mais après lui on continua son œuvre, et après quatre révolutions postérieures, elle est encore debout. Pourquoi ! Parce que ce n'étaient que des révolutions de surface, changeant seulement le personnel du pouvoir, mais
conservant à ce pouvoir l'inébranlable despotisme de la centralisation.
Ici, se présente une question de détail qui mérite d*étre résolue.
Sous le r^ime actuel, avec renseignement par TÉtat, il a été décidé que pour entrer dans les fonctions administratives, il fallait être muni d'un diplôme de bachelier ës-lettres. Cette disposition devra-t-elle être maintenue, si Ton admet la liberté de renseignement?
Rien assurément ne s*y opposerait, si ce diplôme était une preuve de capacité, et si les connaissances qu'il suppose avaient quelque rapport avec les travaux administratifs dont il doit être la préface. On ne saurait blâmer le gouvernement de demander à ses employés la mesure de leurs forces intellectuelles et l'étendue de leur savoir. Mais il faut au moins que ce savoir puisse être appliqué à la besogne que le fonctionnaire va entreprendre, et puisse se développer dans la carrière qu'il va parcourir pendant toute sa vie. Or, qu'y at-il de commun entre le programme du baccalauréat: et les fonctions administratives ? Que signifie cette dérisoire encyclopédie, dont le bachelier le plus brillant sait à peine quelques chapitres, pour un copiste de lettres ministérielles, un commis d'ordre, ou même un rédacteur de première classe? Demander tant de choses, c'est ne rien demander ; mieux vaudrait un examen spécial, portant sur les matières de la bureaucratie, que ce fatras classique et scientifique, qui, bien étudié et bien appris, ne pourrait faire qu'un mauvais bureaucrate.
Nous comprenons que pour les professions libérales, pour le droit, pour la médecine, on exige des preuves de capacités littéraire et philosophique indispensables pour aborder les
fortes études. Mais là encore, le programme doit être restreint dans le cercle des connaissances à étudier. Qu'importe au jurisconsulte l'histoire naturelle ou la chimie ? Si ces études rintéressent, il saura s*y livrer en dehors de ses occupations habituelles; si elles sont pour lui sans attraits, pourquoi en charger sa mémoire pour un quart-d'heure d'examen, après lequel il leur dira complètement adieu ?
Cette uniformité d'épreuves pour toute la France, pour toutes les intelligences, pour toutes les professions, est la condamnation la plus décisive du monopole universitaire.
Pour sauver le baccalauréat chancelant, on fait encore usage d'un argument singulier.
Le baccalauréat, dit-on, sert à maintenir les études classiques, qui, sans cette épreuve obligatoire, seraient abandonnées de tous. Si cela était vrai, il faudrait considérer comme fini le règne des études classiques. Car c'est avouer qu'elles sont en opposition avec le goût et l'opinion du public, qu'elles n'existent que par la contrainte ; et cet aveu équivaut à une condamnation. Supposer que le baccalauréat seul fait vivre les éludes classiques , c'est dire qu'elles n'ont en elles-mêmes aucune vitalité, aucune raison d'être. En bonne logique, le diplôme doit dépendre des éludes ; ici les études dépendent du diplôme. Elles ne sont rien pour les progrès de l'intelligence, pour la satisfaction des esprits, pour le bien-être de la société ; elles ont pour but et pour couronnement un parchemin ; lequel obtenu, elles s'effacent de la mémoire pour être remplacées par d'autres études, qui, à part les professions libérales, n'ont avec elles aucun rapport.
Voilà, en effet, les conséquences du baccalauréat uniforme appliqué à tout et à tous. Mais avec des épreuves sérieuses
pour chaque spécialité, avec la liberté d'apprendre où et comme Ton voudrait, pourvu que Ton arrive à savoir, les études classiques, bien loin de (}écroitre, ne feraient que se fortifier. Car elles seraient exclusivement suivies par ceux qui y auraient goût ou intérêt ; et renaîtraient florissantes, cultivées avec charme par des esprits d* élite, au lieu d*étre compromises et obscurcies par les inaptitudes et les répugnances de multitudes condamnées à un travail forcé.
Nous admettons volontiers que la société doit avoir des garanties d'aptitude pour toute fonction sociale, mais ces garanties doivent être appropriées à la fonction. De plus, lorsque pour Texercice des fonctions, soit du barreau, par exemple, de la magistrature ou de la médecine, la loi générale a déterminé les conditions de l'admission, l'État n'a pas à voir comment on a appris, mais seulement si l'on sait.
D'où il résulte que dans chaque région, les administrations locales doivent avoir toute latitude pour former et diriger les corps enseignants, tout en laissant aux particuliers le droit de choisir, et la liberté de s'instruire et d'instruire leurs enfants suivant leurs propres inspirations. Ni l'Angleterre, ni l'Allemagne ne se trouvent mal de ce régime; et nous pensons que dans l'un ni dans l'autre pays, les études classiques n'ont eu à en souffrir.
En combattant toutefois l'uniformité, nous ne prétendons pas rompre avec l'unité. L'État pourrait toujours exercer son contrôle par ses recteurs, ses inspecteurs et même ses examinateurs ; et nous sommes assurés qu'après peu d*années de liberté, la province n'aurait rien à redouter de la venue de ces derniers.