CULTES
L'État doit-il avoir entre ses mains la religion?
Question au moins étrange dans un pays qui ne reconnaU pas une religion de l'État.
Et cependant quand la logique répugne à ce que la qoes^ tion soit même posée, la centralisation prononce et s'empare de la direction du culte; la religion devient un département ministériel.
C'est à Napoléon qu'est due la création du ministère des cultes. En relevant les autels, il les asservissait. Le prêlrc lui faisait ombrage, non moins que l'idéologue ; c'était pour lui deux variétés d'un même principe un peu trop indépcn^ dantdu pouvoir impérial. Il reprit et compléta l'œuvre d^ Louis XIV; TÉglise devint véritablement la servante de^ César, ancilla Cœsaris.
La Restauration qui n'acceptait qu'avec répugnance les traditions de la révolution, accepta avec empressement celles du despotisme impérial, et malgré ses sympathies pour le clergé, elle se garda bien de l'émanciper. Il est vrai'qu'elle aurait rencontré pour premier obstacle le libéralisme, .qui aurait, non sans raison, vu avec effroi une émancipation privilégiée au profit d'un corps oppresseur.
Le gouvernement de Juillet, qui n'avait pas les mêmes sympathies, avait les mêmes raisons de méfiance et le même goût de centralisation. Dans le règlement des choses du
culte, rÉtat descendit à des détails de sacristain. « Des hoDQmes, sinon hostiles, du moins indifférents aux intérêts de la religion, régentent les séminaires, nomment les évéques et les curés, réforment les liturgies, fixent la forme et la couleur des vêtements sacerdotaux, et surveillent gravement jusqu'à la température de l'eau que le prêtre fait couler sur le front des néophytes >. »
C'est avec ces funestes traditions qu'on a fait du clergé un corps politique au service de l'État, portant la responsabilité des actes de gouvernements transitoires, atteint par leur impopularité et mêlé à leurs chutes. Tout en les appelant ministres de Dieu, on en a fait des agents du pouvoir OQondain.
Nous ne sommes cependant pas de ceux qui veulent interdire aux prêtres toute opinion ou même toute action politique. Ce serait vouloir que les prêtres ne soient pas des citoyens; ce serait attenter à leur liberté individuelle, aussi sacrée que celle de tout autre. Qu'ils pensent donc et qu'ils agissent en toute liberté dans les affaires politiques. Les amis du droit doivent mieux aimer les combattre que les enchaîner. Mais que du moins leur pensée et leur action ne soient pas subordonnées aux volontés du gouvernement.
Or, le premier pas vers l'indépendance est de ne plus figurer au budget de l'État. Cessant d'en être les employés, ils cesseront d'en être les serviteurs. Cette vérité est si manifeste, que plusieurs éminents catholiques ont invité le clergé à refuser tout salaire et à faire fond sur la piété des fidèles. Cette résolution serait, sans doute, digne et courageuse, mais elle serait peut-être extrême. Nous pensons que le clergé
t Bécbard, Essai sur la centralisation*
aurait au moins un commencement d'émancipation, par l'émancipation de la province, car toutes les libertés sont solidaires. Si nous disons un commencement d'émancipation, c'est qu'il serait toujours, jusqu'à un certain point, enchatné par le concordai. Le présent écrit, tout spécial, ne comporte pas la discussion de cet acte politico-religieux, qu*un historien éminent considère comme un des plus beaux monuments de l'empire. Toujours est il que pour les amis du catholicisme comme pour les amis de la liberté, le concordat est considéré, quoiqu'à des points de vue différents, comme une œuvre d'oppression.
Mais notre tâche aujourd'hui est de prouver que même avec les institutions actuelles, on peut sans désordre mettre fin à la centralisation administrative ; nous pouvons donc en raisonner sans toucher au concordat.
Le concordat, par exemple, accorde au gouvernement le droit de nommer les évéques. Ne pourrait-on pas décider que la nomination se ferait sur la présentation de l'administration régionale? Rien ne s'opposerait en outre à ce que le choix de l'administration fût décidé par le vote du clergé local désignant deux ou trois candidats. Ainsi se trouveraient conciliées les libertés locales avec Faction du gouvernement et les prescriptions du concordat. En même temps renaîtrait le droit électoral de la primitive Église, qui ajouterait à Timportance et à la dignité épiscopale. L'évêque ne serait plus un fonctionnaire de TÉtat, mais l'élu du sacerdoce, salarié cependant par ses administrés, et soumis au contrôle des autorités locales, en tout ce qui s'écarterait de l'exercice du culte.
Et encore dans ce contrôle l'autorité doit-elle se montrer bien ménagère. La liberté de la chaire nous semble aussi
respectable que toutes les autres, et dussions-nous avoir à la combattre, nous la voulons garantie. Ce qui la rend aujourd'hui redoutable et semblable à un abus, c'est que c'est une liberté privilégiée, et par conséquent une tyrannie. La chaire a le droit de parler, quand autour d'elle tout est condamné au silence. A côté du droit, la négation du droit, voilà l'odieux contraste qui soulève tant de passions contre l'Église; et comme les passions ne raisonnent pas, elles ont demandé la suppression du droit, quand il faUait demander la suppression de la négation. Qu'on nous accorde comme aux prêtres le droit d'association, qu'on reconnaisse aux fdèles de la politique comme aux fidèles de l'Église le droit de lever leurs tribunes en face des chaires, et il n'y aura de dangers que pour les erreurs et les emportements. Certains journaux se professant amis de la liberté ont tonné contre des snandements d'évéques. Ces mandements cependant étaient parfaitement légitimes du point de vue catholique. Ce qui Xcs faisait attaquables, c'est que d'une part les évoques étaient ^Ses fonctionnaires de l'État, que d'autre part, il était interdit d'y répondre. Rendez au contraire à l'évéque son indépendance, au public sa liberté, les. mandements deviennent inoifensifs, en devenant matière à discussion.
C'est une singulière prétention que de vouloir séparer la
politique de la religion. La religion n'est autre chose que la
sanction de la loi humaine au nom d'un pouvoir surnaturel.
Otezlaloi humaine, sur quoi s'exercera le surnaturel? La
L religion a donc essentiellement besoin de la politique pour
1 être quelque chose. Ce sont deux forces sociales qui ont entre
I elJes une corrélation obligée. L'une d'elles pourrait, il est
/ vrai, se passer de l'autre. Mais ce n'est pas la religion. On
supposerait, à la rigueur, une politique sans religion. Une
religion sans politique est chose impossible. L*É|^ise n*est donc rien, si elle n*est une institution politique.
Avec cette thèse, il nous devient facile de résoudre cette fameuse question de la Réparation du temporel et du spirituel, devenue aujourd'hui si importante dans Tagonie de la papauté. Quelle est, en effet, Tessenoe de la papauté? C'est la double souveraineté spirituelle et temporelle, c'est le double glaive. Les deux attributs sont de rigueur, ou il n'y a plus de pape. Qu*on ôte le pouvoir spirituel, il ne reste qu'on roi ; qu'on ôte le pouvoir temporel, il ne reste qu'un évéque.
On aura beau l'environner d'hommages officiels, lui fournir une lai^e dotation, lui offrir une résidence royale, ici os là, à Jérusalem ou à Madrid. En lui ôtant la moitié de soo auréole, on ne laisse pas debout même une moitié de pape; il n'y a plus que ce quelque chose sans nom dont parie Bossuet.
Les seuls bons logiciens en pareille matière sont les protestants et les révolutionnaires. Ils sacrifient volontiers le temporel, parce qu'ils font bon marché du spirituel Mais pour les catholiques qui demandent la mutilation de la papauté et croient encore conserver un Pape, ils ont complètement perdu le sens des traditions de leur Église.
Cette courte digression ne sera pas superflue, si elle réussit à démontrer à quelles inconséquences se trouve entraîné le pouvoir qui intervient dans les choses de la religion.
Les administrations locales devront donc bien se garder de s'immiscer dans ce qui appartient au culte, dans ce qui touche aux croyances. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir ses règles de police générale, applicables aux ministres de l'Église comme à tous autres citoyens.
Liberté dans l'enseignement des doctrines religieuses,
liberté dans la discipline intérieure, liberté dans le culte extérieur, voilà les garanties qui sont dues aux Églises de toutes les communions. Ainsi vivront-elles en paix Tune à côté de Tautre, protégées par l'administration locale et rétribuées par elle.
Ici se présente une question qui semble ne pas manquer de gravité.
Faut-U que les frais du culte soient considérés comme dépenses obligatoires?
Nous ne le pensons pas, et voici nos raisons.
Le système de dépenses obligatoires est une conséquence de la tutelle que s'est arrogée le gouvernement sur les communes et les provinces. L'affranchissement que nous demandons est inconciliable avec des obligations de faire ou de ne pas faire. Les chapitres des dépenses obligatoires doivent donc disparaître de la loi générale des finances : à cet égard, il ne doit pas y avoir d'exceptions.
Nous ne croyons guère que dans l'état actuel des opinions en France, le clergé puisse redouter un refus d'allocation. En supposant que les hauts dignitaires aient à subir quelques réductions, ce qui ne sera pas général, on peut compter que le clei^é inférieur sera mieux traité qu'il ne l'est aujourd'hui par l'État.
Mais nous voulons bien admettre un cas extrême, et supposer qu'une assemblée régionale efface de son budget le chapitre des cultes. Alors se présente le dilemme suivant : Ou bien la décision de l'assemblée n'est pas en accord avec l'esprit général de la région, ou bien elle répond à l'indifférence des habitants. Dans le premier cas, le clergé pourra avoir recours aux dons particuliers des fidèles, faire des collectes, ouvrir des souscriptions et trouver dans le zèle privé
une compensation suffisante. Dans le second cas, si Tindifférence est partout, si personne n'a souci des a&ires religieuses, personne ne trouvera mauvais qu'on supprime le budget d'un culte abandonné. Mais, encore une fois, c'est là une supposition extrême. Quand même il n'y aurait qu'une minorité fervente, toute assemblée tiendra compte de droits qui méritent respect, et cette minorité elle-même saura venir en aide au clei^é qu'elle révère. Dans certaines communes, fl est vrai, ou la majorité est protestante, le culte protestant sera plus favorisé. Mais ce ne sera que justice. Aujourd'hui, le protestant paie sa part pour les splendeurs d'une église qu'il réprouve, et ne reçoit en retour que de parcimonieuses compensations pour l'église qu'il préfère.
n vaudrait mieux, sans doute, en pareille matière, que les fidèles de chaque culte eussent assez de zèle pour rendre inutiles les allocations d'un budget. Mais nous ne voulons pas proposer des innovations qui pourraient troubler la conscience publique. Les habitudes prises ont droit à quelques ménagements, et nous sommes convaincu que les ministres de l'église auront peu à perdre dans leur rémunération et beaucoup à gaper dans leur dignité, lorsque, échappant à la tutelle jalouse du gouvernement, ils participeront aux libertés delà province affranchie.