‹ La province ce qu'elle est, ce qu'elle doit être (volume 2)Chapitre 22 sur 58 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Hais dans ce cas leur œuvre eût été prématurée, et par conséquent moins légitime.

n n'en est pas ainsi. Etienne Marcel et Robert Lecoq étaient les hommes de leur époque; ils étaient inspirés par l'esprit de l'époque. Depuis longtemps la voix publique réclamait des garanties contre les dilapidations royales, et la meilleure des garanties était dans la souveraineté des États. Le principe avait été posé par l'opinion, reconnu par le roi, sanctionné et fortifié par le malheur des temps. L'occasion était venue de le faire triompher. Les réformateurs popuhires y portèrent toute l'ardeur d'une conviction profonde, avec l'énergique conscience du droit. Loin d'être de téméraires novateurs, ils ne faisaient que revendiquer des garanties consacrées, et parler suivant l'esprit général de la nation. Cette donnée historique, qui est la seule vraie, en même temps qu'elle venge la mémoire de Marcel, qui fut non un imprudent tribun, mais le représentant fidèle des idées de son temps, justifie encore la France, en montrant qu'elle ne fut pas toujours abaissée sous la main de ses rois, et que les sentiments de liberté ont plus d'une fois chez elle eu d'éclatantes manifestations.

Comment furent comprimés ces généreux élans? Comneai le pouvoir royal, tant de fois amené à composition, parrintil à ressaisir les privilèges qu*on lui avait retirés? Cesi là une histoire bien triste, dont les rois vainqueurs ont pu bdlement dissimuler les fourberies, à une époque oh les viiieus n'avaient aucun moyen de faire entendre publiquemeit la vérité.

A peine le Dauphin avait-il publié la Charte, qu*il seprit a conspirer contre elle. Ce qui le révoltait le plus, était h nomination de trente-six commissaires choisis par les États, douze de chaque ordre, pour surveiller la marche du goa< vernement. Les principaux nobles, de connivence avec lui, se retirèrent des États généraux. Ceux qui étaient dans les provinces furent avertis de ne pas payer FimpAt voté par ks États, et d* empêcher les hommes de leurs domaines de les payer. Le nouveau gouvernement se trouva sans ressources et par conséquent sans soldats, tandis que la cour appelait i Paris cinq mille gens d'armes à cheval. Les désordres repri* rent de tous côtés ; le peuple des campagnes murmurait ; les Parisiens perdaient leur enthousiasme. Le Dauphin Charles se sentit assez fort pour déclarer aux trente-six « qu'il se » fatiguait d'avoir des curateurs, et qu'il voulait dorénavant » gouverner par lui-même. » Les trente-six se séparèrent; Lecoq se retira dans son évèché, et Charles leva complète-* ment le masque. Une ordonnance, rendue le 4 septembre, abolit la charte du 13 mars.

Jusque-là Marcel s'était scrupuleusement renfermé dans les bornes de la légalité ; il ne se résolut d'en sortir que quand le prince lui en eût donné l'exemple.

Il y avait alors dans le château d'Arieux, en Normandie, un prisonnier de marque, ennemi du Valois, Charles, roi

^Navarre, victime d'un odieux guet-apens oii Tavait attiré le roi Jean. De concert avec Blarcel, Jean de Pecquigny, le dief de la noblesse parlementaire, surprit nuitamment le èbiteau, délivra le roi de Navarre, et l'emmena à Paris. Le piitipopulairoeutdès lors des soldats, des chevaliers armés, et un tr^r, maison même temps un dangereux allié. Charles de Navam, contestant l'interprétation de la loi salique, était un prétendant à la couronne de France. Les Parisiens semblaient dès lors prondre parti dans une querelle monarchique, plutôt que dans une question nationale. La situation politique n'était plus ni si franche, ni si forte. Marcel le comprenait bien ; mais il n'avait pas d'autre moyen de combattre la réaction.

Charles de Navarre fut reçu à Paris comme un libérateur, harangua le peuple dans le Pré-aux-CIercs, et jura de défendro les franchises de la ville et l'indépendance du royaume. Le Dauphin trembla de nouveau ; Marcel invita les bourgeois à prendre les couleurs de la ville, c'est-à-dire le chaperon mi-partie de rouge et de bleu, moyen eflBcace pour se reconnaître et se compter. Enfin, les trente-six reprirent leurs fonctions.

Cependant le Dauphin , voyant qu'on ne l'inquiétait pas personnellement, reprit du cœur, et, en tout extrême comme les gens faibles, il brava ouvertement les États en rappelant autour de lui ses officiers décrétés d'accusation. Ceux-ci éclatèrent en bravades et en menaces, disant hautement qu'ils assassineraient Marcel, et châtieraient Paris, tandis que leurs amis de la province épouvantaient les campagnes par le massacre et l'incendie. Marcel, qui savait oii faire remonter la responsabilité des méfaits, se rendit au palais du Dauphin, escorté de quelques-uns de ses bourgeois rouges et bleus. Le

prince était en compagnie de Robert de Clermont elle sire de Conflans, tous deux maréchaux, tous deux signalés parmi les plus méchants conseillers de la cour.

Lorsque dans une attitude calme et respectueuse, Hared somma le prince de faire mettre fin aux brigandages de sei partisans, Charies répondit par des bravades, qui eqiendaat ne parurent pas altérer le sang-froid du prérAt. S'iiidiiiut profondément, il se contenta de lui dire : « Sire, ne foos esbahissez des choses que vous voyez ! » Puis, sur un signe qu'il fit à ses bourgeois, les deux maréchaux, frappés i la fois, tombèrent sans vie aux pieds du Dauphin.

Une scène inouïe de lâcheté suivit cette terrible exécnlioa. Charles se jeta aux genoux de Marcel , jura fidélité au parti populaire, accepta le chaperon du tribun, courut avec hi i l'Hôtel de ville ; et, ouvrant une fenêtre, dédara sur l'honneur « que les deux maréchaux étaient de mauvais trattreset que Marcel avait bien fait de les tuer. » Puis Q annonça que toute sa maison, convertie comme lui au principe du nouveaa gouvernement, porterait à l'avenir les couleurs nationales*.

Cependant la royauté se déconsidérait moins par ses abaissements, que le réformateur par ses violences. Quoiqu'on dise, un homme, fAt-il le plus sincère représentant de la révolution, n'a jamais mission de lever le glaive. La révolution est la loi vivante, ou elle n'est rien ; en agissant sans la loi, die se suicide. II n'y a que la monarchie qui puisse impunément dire : « La légalité nous tue. » Car la monarchie est à ellemême son propre principe. Mais le principe de la révolution étant la légalité , toute illégalité la tue. Assurément, Hared ne dilt plus désormais se sentir ni si calme ni si puissant en

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présence de celui qu*il avait arrosé du sang de ses officiers. Sans doute aussi, parmi ses compagnons, plus d*un bourgeois cessa de voir en lui le magistrat irréprochable qui avait si sagement gouverné au nom du droit.

La violence, d'ailleurs, conduit toujours à une issue fatale. Si on n*y persiste pas, on périt en reculant ; si on y persiste, on périt en avançant.

Il n'était pas dans la nature de Marcel d'y persister. Par un acte d'impolitique faiblesse , il permit au Dauphin de sortir de Paris, où naturellement il se trouvait mal à l'aise. C'éuit donner un chef aux nobles en armes, aux bandes de soldats qui parcouraient les campagnes, à toutes les mauvaises volontés qui paralysaient lesvœux populaires. Charles se fit le centre officiel de la réaction, convoqua les États à Compiègne, pour combattre les États de Paris, promit à ses gens d'armes te pillage des riches boutiques de ces marchands parisiens qui l'avaient affronté, et en attendant, leur livra à ravager toutes les provinces environnantes. Les excès furent horribles ; les paysans pillés, poursuivis, traqués et affamés erraient dans les campagnes sans asile et sans pain. Enfin, ces victimes se comptant par milliers, poussées au désespoir, se prirent à songer qu'il valait mieux tuer qu'être tué ; ils se firent à leur tour pillards et brûleurs. Une formidable insurrection, connue sous le nom de Jacquerie, vint distraire les seigneurs de leurs querelles particulières. Les châteaux tombaient sous les coups des Jacques; les nobles, leurs femmes, leurs enfants, étaient pendus ou brûlés avec tous les raffinements l'une rage désespérée. La chevalerie dut entrer en campagne contre ce bétail humain, si longtemps l'objet de ses mépris.

Pendant ce temps, Charies de Navarre, nommé capitaine général de Paris, se comportait en maître, h mesure qu'il

devenait nécessaire, et songeait plus aux affaires de son ambition personnelle qu*aux libertés bourgeoises. L'insurrection des Jacques révéla ce qu'on devait attendre de lui. Kj voyant qu'une guerre de caste à caste, il considéra la causa des nobles comme la sienne, et abandonna Paris avee soa armée pour courir sus aux paysans. Sa férocité dans ceUe expédition dépassa celle de tous les autres. Les paysans» placés entre les deux armées royales, furent exterminés et masse; et pour comble de déception, Charles de Navarre, placé aux portes de Paris, entre la ville et le Dauphin, «ma en négociations avec la cour. Les bourgeois, déjà dégoûtés de ses sanglantes exécutions, lui ôtèrent la capitainerie de la ville.

Les périls cependant s'aggravaient. Le Dauphin, délivr6 des paysans, serrait la capitale de près. La division s'était introduite dans la municipalité; car les excès des paysans avaient compromis, aux yeux de plusieurs, la cause populaire. Les universitaires et les marchands de la rue Saint- Denis accusaient Marcel au nom de la modération. Le prévôt des marchands perdait chaque jour de son influence, et chaque jour éclairait le progrès des troupes royales.

Marcel ne vit d'autre ressource que la reprise de l'alliance avec Charles de Navarre. Des négociations furent suivies en secret: Charles devait rentrer dans les fonctions de capitaine généra], et il s'engageait à cette condition à appuyer de ses armes le parti parlementaire, 11 fut convenu que Marcel l'introduirait secrètement dans la ville, la nuit du 31 juillet au V août.

Mais les échevins, opposés à Marcel, négociaient de leur côté avec le camp royal, et, soit par trahison, soit par imprudence, ils furent mis au courant des projets du prévAt.

Le 31 juillet, minuit sonnait, lorsque Marcel arrivait à la bastille Saint*Denis pour relever la garde qui devait être remplacée par ses partisans. Â peine ses premiers ordres 6taient-ils donnés, que soudain se présente l'échevin Maillart, en compagnie de deux bourgeois connus par leurs sentiments monarchiques, P. des Essarts et Jean de Chamy, la hache d'armes sur l'épaule, et suivis d'une troupe nombreuse. Maillart aborde Uarcel, lui reproche d'être vendu aux Anglais, empêche par ses vociférations toute réponse, pendant que ses suivants crient : A mort! à mort le prévôt! Au même instant, Marcel tombe sous la hache de Jean de Chamy, et des coups multipliés l'achèvent.

Deux jours après , le Dauphin rentrait dans la capitale marchant céte à côte avec Maillart ; son retour avait été précédé du massacre de six échevins ; il fut suivi de l'exécution des partisans les plus signalés de Marcel.

u C'est à cette époque , dit Mézerai, qu'il faut rapporter la » fin du gouvernement mixte, par lequel la France s'était conduite depuis le commencement de la monarchie. » Paroles remarquables et qui révèlent une profonde connaissance de notre histoire ! Le gouvernement parlementaire, que Hézerai appelle gouvernement mixte, était un droit acquis par nos aïeux, apporté par la conquête germaine triomphant du monde romain et du droit romain. Peu à peu cependant les rois eurent la prétention de renouveler à leur profit l'autorité des Césars. Cette prétention d'abord assez dissimulée sous les deux premières races, d'ailleurs profondément pénétrées des idées germaines, se manifesta plus ouvertement lorsque la domination teutonique fut remplacée par la royauté des chefs indigènes. Les Capétiens , il est vrai , eurent besoin de ménager l'esprit de liberté communale qui

les protégeait contre les grands vassaux. Mais dès qu'ils se sentirent assez affermis, ils se retournèrent contre leurs alliés populaires. Les plus rudes atteintes vinrent des traditions du droit romain introduites dans la France centrale par les légistes de Philippe le Bel. Les maximes impériales qui plaçaient Tautorité du prince au-dessus de la volonté nationale, furent enseignées dans les écoles et consacrées dans la politique. Le césarisme regagna du terrain, et lorsque parurent les Valois, il fallut leurs fautes et les malheurs de h France, pour se rappeler que la nation devait être consultée sur ses intérêts. Malheureusement , les mauvaises volontés royales provoquèrent les excès populaires. Le succès des armes étrangères multiplia les désordres, et le royaume, déchiré par tant de secousses, se prit à soupirer après le repos , même au détriment de ses libertés. Charles V sut profiter de la lassitude générale* pour continuer Fœuvre d'usurpation commencée par Philippe le Bel. C'est ainsi que la royauté s'agrandissait par les revers de la nation. En même temps le droit romain envahissait les prétoires ; le prince allait bientôt devenir le représentant de la divinité. Ces folles notions marquèrent la fin du gouvernement mixte.

Il se fit encore cependant de généreux efforts. La liberté ne céda pas sans protester à plusieurs reprises. Mais dans cette phase nouvelle, le césarisme grandit après chaque lutte, et lorsqu'après Louis XIV, le césarisme et le droit romain ont complété leurs victoires, les souvenirs des vieilles franchises sont tellement effacés, que la France, à son réveil, demandant la liberté, croit demander du nouveau.

Parcourons rapidement cette triste période de notre histoire.

Blalgré les terribles suites de la victoire royale, la commune de Paris ne renonçait pas à Tespoir de ressaisir ses libertés. Les traditions de Marcel s'étaient conservées dans les cœurs, et sa mort tragique environnait sa mémoire de ce respect superstitieux qu'engendrent tous les martyres. Charles V d'ailleurs, après l'apaisement des troubles et des guerres , comprit qu'il fallait donner quelque satisfaction à l'esprit de réforme , et certaines mesures provoquées par Marcel lui-même furent adoptées pour combattre les abus. Ces mesures, quoique pas assez complètes pour satisfaire, suffisaient néanmoins pour faire espérer mieux.

Le génie démocratique soufflait en outre de toutes les régions de l'Europe. Les républiques italiennes , Florence , Pise, Gènes, Venise, Sienne, Lucques, Arezzo, les grandes cités lombardes et même certaines villes pontificales donnaient l'exemple de la liberté et d'une riche indépendance. Les villes hanséatiques du nord de l'Allemagne se faisaient respecter des têtes couronnées. L'Espagne s'enorgueillissait de sesFueros, l'Angleterre de ses parlements, la Suisse de ses communes pastorales. Enfin les artisans de la Flandre se maintenaient fièrement dans leurs droits contre l'impatiente ambition de leur suzerain.

Cependant, malgré de sourdes effervescences , le parti couamunal à Paris resta en expectative jusqu'à la mort de Charles Y. Il est des moments où la résignation passée en habitude, tient surtout à des relations personnelles, et disparaît

avec ces relations. Charles VI était à peine installé sur le trou sous la tutelle de ses oncles, que le 15 noTembre 1380, les Parisiens s'assemblèrent dans le Parloir aux bourgeoU , sur la place du Châtelet, se rappelèrent mutuellement leursgriefs, et, après de chaudes harangues, s'en allèrent en procesâoD immense déposer une menaçante réclamation aux mains des princes régents. Ceux-ci, travaillés par d'ambitieuses rivalités, ne se sentirent pas assez forts pour résister, et abolirent tons les impôts vexatoires qui motivaient rinsurrection comma' nale.

Deux ans se passèrent dans de honteuses querelles entre les quatre oncles du roi, se disputant le pouvoir et l'argeot soigneusement amassé par Charles Y. Le trésor fut bientôt vide. Les régents étaient aux expédients.

Tout à coup le roi et sa cour partirent en secret pour Heaux, et quelques jours après fut proclamée sur la place du Ghâtelet l'annonce d'un nouvel imp6t sur les ventes. C'était mentir encore une fois à de solennels engagements.

Deux jours après, le !•' mars 1382, les collecteurs royaux se présentèrent aux balles. Une marchande de l^umes, sommée de payer le nouveau droit de vente, résista, vociféra, appela le peuple à son aide. Dans l'état des esprits, c'était plus qu'il ne fallait pour créer un tumulte. La foule accourt de toutes parts, poussant des cris de colère, tend les chahies des rues, se porte aux prisons, à l'Hôtel de ville, à F Arsenal, saisit des armes et surtout des maillets de fer, d*oii vint aux insurgés le nom de Maillotins. Les officiers de la couronne sont chassés de tous les postes militaires, et remplacés par la milice improvisée des bourgeois.

La commune de Paris, il faut l'avouer, n'était pas préparée à cette soudaine Victoire. Les universitaires , qui , à cette

époque, jouaient un grand rôle dans ces luttes de liberté, apportèrent leur concours aux officiers municipaux pour fortifier et r^ulariser le gouvernement communal. Mais les forces actives leur faisaient défaut pour résister aux troupes féodales et royales. Une insurrection en tout semblable à celle de Paris, qui venait d'éclater à Rouen, leur apporta des encouragements plus que des espérances, et des agitations partielles dans les communes du Languedoc témoignaient plutôt des aspirations du temps, que de la puissance d'y satisfaire. Les communes flamandes pouvaient seules offrir un appui efficace. Paris se mit en communication avec Gand; les deux cités se trouvaient dans la même situation politique, les Gantois étant en insurrection ouverte contre leur suzerain, le comte de Flandre, qui prétendait, disait-il, les gouverner à la française.

Mais la bonne entente des deux cités soulevées régla la conduite des deux suzerains. Le roi Charles se mit en campagne avec son armée pour aider le comte de Flandre à châtier la ville flamande. Il n'ignorait pas qu'une marche sur Gand était la meilleure voie à suivre pour venir à bout de

Paris* La campagne fut décisive en faveur du despotisme contre

le bon droit. Malgré l'énergie des Gantois, l'aristocratie

triompha à Rosebecq. L'armée royale, animée par le sang et

le pillage, fut aussitôt entraînée sur Paris. Toute résistance était impossible. Cependant le roi, pour

se donner des airs de vainqueur entrant par une brèche, fit

démanteler les vieilles portes de Saint-Denis.

Les Parisiens devaient s'attendre à toutes les fureurs d'une

sanglante réaction. On ne les leur épargna pas. Du 16 février

1383 au 28, les cent bourgeois de Paris les plus considérés^

— uo — cnlrc autres l'avocat général Jean DcsmareLs el Nicolas le Flamand, un des vieux amis de Marcel, furent exécutés» comme coupables de lèse-majesté. Quant aux massacres partiels, on n'en tenait pas compte. Mais la Seine réTélail les sombres horreurs du royalisme, en rejetant sur ses bords une multitude de cadavres. Les mêmes scènes se reproduisaient à Reims, à Rouen, à Châlons, à Troyes, à Sens, â Orléans, dans le Languedoc, partout oii la liberté avait fait entendre sa voix. Paris fut en outre dépouillé de ses magistratures électives; il n*y eut plus ni prévôt des oiarcbands, ni échcvins; il fut défendu aux bourgeois de se réunir dans leur parloir.

Bienlôt, cependant, Charles VI allait expier ses méfaits. Les délires de la vengeance le préparaient à la folie. Ce fut le châtiment intérieur : déjà s'approchait le châtiment extérieur.

Nous n'aurions plus à parler de ce roi hébété, surpassé en crimes par sa reine adultère, si les désastres généraux n'avaient réveillé l'existence politique de la commune de Paris.

La capitale, ensanglantée et opprimée, n'était assurément pas tenue d'être attachée à la dynastie des Valois. Mais certains historiens la signalent à tort comme complice des Anglais. Ne prenant conseil que de ses ressentiments, elle fut hostile à la royauté qui l'avait foulée aux pieds, et si elle vint en aide à l'étranger, ce fut moins par oubli du sentiment patriotique, que par souvenir de ses libertés outragées. On a hautement condamné le parlement et TUniversité de Paris pour s'être associés au traité de Troyes du SI mai 1 iiO, qui prononçait la déchéance des enfants de Charles VI, au profit du roi d'Angleterre. La conduite des deux corporations et

>i des bourgeois de Paris s'explique cepeudant sans crime LrahisoD. Un changement de dynastie était loin d*étre le ifice de la nation. Il pouvait même peut*étre en amener randissement. Nous devons écouter à cet égard le témoige d'un grand historien anglais. Macaulay reconnaît que tt été un grand malheur pour TAngleterre si ses rois ient conservé la couronne de France ; parce que, dans ce ble royaume, l'Angleterre serait descendue au second g, les rois fussent devenus Français, et les Anglais tribues. Ce judicieux aperçu de l'historien parlementaire avait- !té entrevu parles chefs de la démocratie parisienne? Il permis d'en douter. Toujours est-il que leur instinct polile ne fut pas tellement en défaut qu'on a bien voulu le 3. Les Valois, par eux-mêmes, ne méritaient pas grand srét;et, parleur conduite, ils avaient amassé des trésors de ne dans tous les cœurs amis de la liberté.

ii d'ailleurs le mouvement communal de 1413 fut plus lultueux que celui de 1356, cela tient non-seulement à plus grands malheurs publics, mais encore à la brutalité exécutions royales qui avaient presque anéanti les riches porations des drapiers et des orfèvres, lesquelles étaient même temps les plus éclairées et les plus modérées. A leur ce apparurent, dans l'arène politique, les bouchers, les leurs, les pelletiers, les couteliers, pleins d'énergie dans ;tiOD, mais sans prudence dans le conseil , surtout sans sure, et poussant les choses à l'extrême, suivant les habi* es de l'ignorance.

L la tète de cette armée peu maniable étaient deux unisitaires (singulier hommage de la force brutale au ni!) Eustache de Pavilly et Benoist Genlien, le prer réunissant l'audace au savoir ; le second plus mo-

déré et plutôt ennemi des abus qu'ami des innontHms.

Malheureusement, en 1412 comme en i3S6, kscM populaires eurent besoin de s'appuyer sur line force mOitaîre, et par conséquent sur un prince. Le duc de Bomngogie, enkiemi de la faction féodale des Armagnacs, sépart de h royauté par la trahison et l'assassinat, s'oflHt à eux, M se fil populaire plus que ne le comportait la sincérité. Les bonriim Legoyt et Simon Caboche s'applaudirent d'une si HoUe alliance; Eustache de Pavilly et Benoist Gentieli ràoe^Hèmi comme une nécessité : ils n'avaient pas de choix.

Grâce à ce puissant auxiliaire, les Parisiens reprirentlens magistrats électifs, et la municipalité, réorganisée, ex^ du régent , depuis Charles YII , la convocation des ÉM généraux, qui se réunirent le 30 janvier 1413. Malhenreiùe» vnent, l'ennemi étranger occupait tous les passages; Hla villes du centre avaient été tellement maltraitées par h ri» tion de 1383, que le personnel démocratique, mutilé et amoindri, n'avait plus ni la même énergie ni les mêmes lumières. Les séances des États se passèrent en vaines déclamations. La seule mesure importante qu'ils adoptèrent fut 11 nomination d'un tribunal composé d'échevins , de bourgeois et d'universitaires, pour juger les concussionnàitres et les perfides conseillers de la couronné.

Il n'entrait pas, en effet, dans les plans d'Ëustadiede Pavilly, de supplanter la royauté dans le gouvernement, toab de gouverner sous son nom en l'épurant. Cela ne faisait pas l'affaire du duc de Bourgogne qui, non-seulement voyait dans celte combinaison la sécurité de son rival , mais encore rindépendance assurée de la couronne , désormais soustraite à son influence. Pour empêcher tout accommodement, il eot inscours à une méthode familière aux intrigants. Exagérant

s idées de réforme, faisant appel aux violences, il se fit le lef des bouchers et des écorcheurs, et installa les Cabochiens l*H6tel de ville. La capitale fut bientôt pleine de tumultes; n empmntïorcé fut levé sur les citoyens, et il était question 'arrêter soixante bourgeois des plus influents qui pouvaient ontrebalancer Faction des bouchers.

PatviUy n*eut pas de peine à comprendre que le parti lëmocratique, incamé dans un duc de Bourgogne, allait être «mpromis, et que la domination du Dauphin était plus x>lérable que celle de Simon Caboche. Par une tactique dan- ^reuse , mais expliquée par les circonstances , il résolut l'opposer les uns aux autres les oncles du roi, et entra en négociations avec les princes du parti d'Orléans. Ceux-ci se montrèrent fort accommodants, prodigues de belles promesses et très-disposés aux réformes. Trop porté à la confiance , Pavilly, aidé des principaux bourgeois , organisa une de ces grandes manifestations, presque toujours décisives dans les moments de trouble. Vingt mille Parisiens se portèrent à THôtel de ville, chassèrent les Cabochiens , et invitèrent le régent à rappeler les princes.

Les Armagnacs firent leur rentrée le 31 août 1414. Pavilly comptait que la présence du duc de Bourgogne les tiendrait en bride, et que la discorde des princes serait favorable au |>arti populaire. Mais, soit frayeur, soit calcul, le duc de boai^ogne abandonna précipitamment la capitale ; le parti communal se trouva isolé en face d'une aristocratie orgueilleuse d'avoir été appelée comme ressource, et devenue iinpitoyable par ses revers.

Pavilly eut promptement occasion de déplorer sa manœuvre. Les Armagnacs avaient juré, à leur entrée, de ne rien changer «^ la situation politique de la ville et de respec-

1er tous les ciloyens. Six jours à peine sont passés, q les édits rendus par la commune sont annales, les i expulsés et remplacés sans élection. Au parjure se bientôt les cruautés. Le bannissement est prononc seulement contre les Cabochiens, mais contre les honi plus modérés du parti communal. Puis viennent lesc lions et les exécutions sanglantes. Celles-ci furent t€ multipliées que pour les dissimuler, on eut recoi noyades. Et encore les bourreaux monarchiques fu obligés de révéler publiquement leurs méfaits, par ] qui défendait aux Parisiens de se baigner dans la Seii cadavres y étaient trop nombreux ' !

Cette œuvre d*égorgements et de spoliations dura, croirait! cinq longues années. Le parti monarchiques tocratique ne cessa de frapper que lorsque les victime défaut.

« C'est ainsi, dit M. Frédéric Morin, que se termi les fortes luttes en faveur d'une liberté mal comprise déjà profondément sentie, qui illustrèrent la fin du Age. »

Et cependant la couronne des Valois allait être sani Théroîsme populaire. Alors que nobles et guerriers fo devant l'Anglais victorieux ou se vendaient à lui, qo communes, avec leurs milices bourgeoises, le tenaient a et conservaient les derniers remparts des villes royales dant trois mois, de juillet à septembre 1427, les boi de Montargis, excités par leurs magistrats municipal poussent vaillamment les troupes anglaises et doni Dunois le temps d'accourir au secours de la place. De

1 M. Frédéric Moria.

après, les milices communales d'Orléans se défendent avec désespoir, jusqu'à ce qu'une fille du peuple, la grande pastoure, leur apporte la victoire et la délivrance, malgré les conseillers de la couronne.

Le seul bon ministre du roi, Jacques Cœur, appartenait aassi au tiers-état. Il avança tous les fonds nécessaires à la dernière expédition contre les Anglais, qui furent pour toujours expulsés de la Normandie. On connaît la récompense de ces dévouements. Charles VII ne fit aucun effort pour empêcher Jeanne D'Arc de monter sur le bûcher ; et Jacques Cœur expia ses services dans la disgrâce et Texil.

Dans ces temps de troubles et de désorganisation, les faits héroïques, les nobles exemples appartiennent aux classes populaires. C'est alors qu'ils vont être définitivement dépouillés de tous leurs droits politiques que les défenseurs des antiques libertés brillent d'un dernier éclat.

Les historiens monarchiques ont fait grand bruit de l'ingratitude du dauphin, depuis Louis XI, envers son père, et & se taisent sur l'ingratitude de Charles VII envers le peuple qui l'avait sauvé. Sans vouloir justifier Louis XI , on peut IKre que ce fut un vice de famille.

La paisible possession du trône ne rendit pas Charles VII |hs fidèle observateur des droits populaires. En même temps llB'il établissait une armée permanente , nouveau système ÎFeppression , il ordonnait la suppression des milices comtumales, dernière protection des libertés locales.

n est bon de remarquer qu'il justifiait l'établissement de Hi milice permanente, par l'impuissance des nobles ruinés inrla guerre, à fournir leurs contingents, et qu'en même emps, par une grossière contradiction, il forma, selon 'expression de Boulainvilliers , le grand établissement des

Tailles, c'est-à-dire Timpôt foncier, auquel il assujettilk tiers-état seulement, sous prétexte que les noMes payaâoi l'impôt en services militaires. Il est bien entendu que k clergé jouit aussi de Texemption. Bientôt les pariemeats invoquèrent et obtinrent pour eux le même privilège, qô, dans la suite des temps , fut acquis à tous les fonetiomiûia. Monstrueuse inégalité qui fut l'arme la plus terrible fti réformateurs de 89, et dont il faut faire honneur à b ménoiit de Charles VU.

Louis XI, tout occupé d'abord de ses luttes contre la ïéodilité apanagiste, fit montre de quelque penchant vers lesconmunes. Dans le traité de Conflans , qui termina la lAjueà bien public, il introduisit un article qui pouvait faire eroirei une bonne pensée.

« Pour pourvoir, y était-il dit, aux plaintes dn peuple et n des ordres, le roi commettra trente-six personnes notaUes» » douze prélats et geips d'église, douze chevaliers écuyenei » douze notables gens de justice , et ce qu'ils auront ordomit » sera gardé, et le roi n'y pourra déroger. »

Mais cet article fut plutôt une menace contre les seigneon, qu'une satisfaction donnée au peuple des communes. Après avoir rusé avec les seigneurs pour éluder l'exécution do traité en ce qui les concernait , il rusa avec la commissioi des trente-six qui devait réformer l'État. Puis ayant déposé au parlement une protestation juridique contre le traité de Conflans, il ne se crut pas tenu à plus de scrupules envers la nation qu'envers les seigneurs, et dispersa la commissioa des trente-six. 11 est \Tai que dans des moments où il sentait le besoin d'un appui populaire, fidèle à la tactique des Valois qui opposaient Tun à l'autre les forces qu'ils redoutaient, il rétablit en plusieurs villes les élections municipales. Mab

— «47 — (léjà las eommunesi deshéritées de toute indépendance , nâ forfQ^ieot plus que des a^ociations sans valeur politique,

n ^t vrai eQçorei que dans une question oà il s'agissait pour lui d'un grand intérêt, eellQ concernant l'apanage dç 9m frèra. il convoqua tes États généraux à Tours» 1« 6 avril 4467, Vm il avait besoin de consacrer publiquement son HIMquQ d^ foi et d'en rendre la nation solidaire. Et puis, il >vaît pri» ses précautions pour qu'aucune voix indépendant? M pût s'y faire entendre, D'abord, il s'assura du plus grand nombre d^ députés^ an déterminant par des ordres précis le i^oix des provinces; ensuite il assista lui-même aux réunions pour intimider tout opposant; enfin il précipita tellement les péances, que huit jours après l'ouverture, le 14 avril, les députés furent invités h retourner chez eux. U en avait obtenu tout ce qu'il voulait, le droit de violer sa parole,

« Pour un si grand effet, dit Boulainvilliers , Louis XI n'eut point besoin de cabales , ni de corrompre les députés avec de l'argent : il en promit beaucoup à la vérité, et il en donna peu ; mais, pour engager les Français à se trahir euxr mêmes, leurs villes, las corps entiers de la noblesse et du dergé , en un mot pour leur faire abandonner le droit et Tautorité des États généraux représentant la totalité de la nation, il n'eut besoin d'autre adresse que de s'aider légère- Biient.de la légèreté des esprits auxquels il avait affaire. »

On a beaucoup vanté les finesses de Louis XI; nous ne les contestons pas, surtout lorsqu'il s'agit de petits moyens. Hais les grandes habiletés de la politique lui firent défaut. Après la mort de Charles le Téméraire, il rendit sans nécessité la Franche-Comté qui lui était acquise, et pouvant avoir les Flandres, en consentant au mariage du comte d'Angouléme (père de François P^) avec Marie de Bourgogne, il

refusa. Peut-être redoutait-il l'esprit indépendâiit de ces grandes communes populaires. Toujours est-il qu*il derât, par cette maladroite conduite, le premier artisan des grandeurs de la maison d'Autriche.

Les conquêtes faites par la royauté sur les libertés nationales semblent désonnais définitives. Si de temps à autre m voit reparaître les assemblées des trois ordres, elles n'oireit plus qu'une image effacée de ces anciens Etals géoénu, revendiquant les droits de la nation et faisant la loi aux rais. Lors d'ailleurs qu'elles sont convoquées, c'est moins pov régler les intérêts du pays que pour rétablir les aflEûres embarrassées de la royauté. Le plus souvent même, c'est ponr couvrir de leur vote un acte de déloyauté et assumer h responsabilité d'un parjure. Ainsi, Louis XII, ayant promis sa fille, M'"'' Claude, h Charles de Luxembourg, dq>iiis Charles-Quint, s'avisa de songer un peu tard que cette princesse devait, après la mort de sa mère, hériter du dudié de Bretagne. Son mariage, avec un prince étranger, enlevait donc à la France cette belle province. Pour se dégager d'une imprudente promesse , Louis XII convoqua les États généraux à Tours , et leur soumit la question de cet impolitiqne projet de mariage. II était bien sûr de leur réponse et se fit contraindre à violer sa parole.

Plus tard, François P% ayant, par le traité de Madrid, fait à Charles-Quint cession de la Bourgogne, assembla les États de la province, bien certain qu'ils refuseraient la ratification de cette clause honteuse : sa liberté en avait été le prix ; il garda sa liberté et refusa le paiement. Les États , sans doute, avaient raison dans leur opposition ; mais que penser du prince qui donnait publiquement cette leçon de morale ?

Pendant ce temps, le désordre s'introduisait dans les communes, qui , déshéritées de la plupart de leurs droits, perdaient insensiblement leurs habitudes de liberté, et oubliaient elles-mêmes de maintenir leurs dernières garanties. Ainsi , les lois sur le régime municipal qui fixaient les attributions des maires leur interdisaient de faire aucun acte d'administration sans l'assistance des échevins. Mais à l'époque de confusion qui suivit l'abaissement des communes, plusieurs maires, prenant sans doute exemple sur l'autorité royale, affectèrent une prééminence illégale sur leurs collègues , prirent des arrêtés de leur propre chef, et rendirent des décisions dans leur hôtel, sans l'assistance et souvent à l'insu de leurs échevins.

D'autres , fixés à la cour ou dans de hauts emplois de magistrature ou de finance, laissaient aux échevins tout le poids des travaux administratifs. D'une part, il y avait usurpation, d'autre part, négligence du devoir.

On peut bien présumer que lorsque les communes s'aban-* donnaient ainsi elles-mêmes, les vieux abus reprenaient leur ascendant. U est facile d'ailleurs de s'en convaincre en parcourant les ordonnances d'Orléans, rédigées sous l'inspiration du chancelier Lhospital, à la suite des États généraux tenus à Orléans, en 1560. Le titre relatif à la noblesse énonce formellement que les dispositions ont été rédigées sur les plaintes des députés des communes.

« Sur les remontrances et plaintes faites par les députés » du tiers-état contre aucuns seigneurs de notre royaume , » de plusieurs extorsions , corvées , contributions et autres » semblables exactions et charges indues, nous enjoignons » très-expressément à nos juges de faire leur devoir et » administrer justice à tous nos sujets, sans exception de

— afto —

N personnes, de quelque autorité et qualité qu'ik soient. »

Certaines dispositions des mêmes ordonnances tendit i mettre fin aux d^rdres qui s'étaient introduits dans la p^ ception et l'emploi des revenus des communes.

Mais ces sages précautions n'étaient qu'un témoignage de la probité personnelle de thospital, Catherine de Médids n'était pas avare d'engagements solennels dont sa fac9e conscience faisait ensuite bon marché, Lhospital lutta vaine^ ment contre les perfidies d'une cour corrompue, U dut céder la place à de plus complaisants envers le crime.

Quatre ans après, s'accomplissait la Saint*Bartbélemy, acte insensé d'un délire politique et religieux, qui justiûait désormais toutes les révoltes ; et bientôt à Charles IX, inerte bourreau, succéda l'imbécile débauché Henri III.

Pour réparer les malheurs publics, une contrefaçon d'Aleir biade ; à coté de lui une Âgrippine conspirant pour U domination ; en face les Guises dans l'attitude de prétendants, avec le triple prestige du talent, de l'énergie et du zèle religieux ; voilà le spectacle auquel assistait la France, jetée es pâture à toutes les hontes. Avec cela , les finances épuisées, l'étranger dans toutes les intrigues, les déchirements de h guerre civile, les haines religieuses , les ambitions féodales et l'incapacité du gouvernement aussi profonde que Tablme des dangers.

Dans une telle situation, Catherine songea aux États gàiéraux, qui n'étaient plus que le dernier expédient des rois compromis.

Et cependant telle était h force des souvenirs de liberté attachés à ces solennelles réunions, que les ambitieux de tous les partis prirent l'alarme. Mille bruits sinistres circulaient dans tous les camps. Les uns criaient aux catholiques

que l'assemblée devait proelainer le protestantisme, frapper tous les hommes dévoués à la sainte Ligue; qu'une révolution sani^nte, impie, allait anéantir d'un même coup et l'autel et le trône. Les autres insinuaient aux huguenots que cette convocation n'était qu'un nouveau piège, pour réunir sur un seul point leurs princes, leurs capitaines et leurs prélats, et les faire tous disparaître dans une nouvelle Saint- Barthélémy.

Les Guises, en cela, semblaient d'accord avec leurs adversaires les plus redoutés. Pendant qu'ils excitaient leurs partisans contre la tenue des États, le roi de Navarre, le prince de Condé et Henri de Montmorency, protestaient solennellement contre l'assemblée, où les appelaient leur naissance, leur rang et les ordres du roi.

Grâce à ces menées diverses, la terreur était partout, les assemblées électorales furent peu nombreuses, et les députés nommés n'osaient se rendre à Blois, lieu de la convocation ; les plus hardis et les plus dévoués y arrivèrent à travers mille obstacles ; le roi fut obligé de presser le départ des autres par des ordres précis, et en leur fournissant des escortes.

Cependant, malgré les difficultés créées par les intrigues des uns, par l'épouvante des autres, telle est la puissance de la nation réunie en comices, que, même à cette époque d'impudeur royale, il fallut subir les remontrances populaires, et leur donner ou leur promettre satisfaction.

Ces États généraux de 1576 méritent donc d'être signalés conme une des dernières lueurs de l'esprit de liberté.

Les premières discussions répondirent aux passions orageuses du temps. A peine l'assemblée était réunie, qu'elle vit arriver à sa barre des députations des universités de Paris, de Poitiers et d'Orléans, pour réclamer l'exercice

exclusif de la religion catholique. Les universités, à cette époque, étaient presque entièrement composées de prêtres.

Cette méthode révolutionnaire de pétitions à la tuirre avait été imaginée par les Guises pour agir par intimidation ; mais leurs adversaires trouvèrent l'exemple bon à suivre, et le corps municipal de Paris, fidèle à ses traditions, se présmla à son tour pour réclamer la liberté de conscience.

Un débat des plus violents suivit cette double proposition. Mais par une méthode vicieuse, le vote se faisait par province et non par tête. Ainsi, la Guienne qui avait dix-sqit députés, n'avait qu'une voix comme la Provence qui ne comptait que deux députés. Il en résulta le rejet de la proposition de tolérance, et Tadoption de mesures violentes réclamées par les universités. Cette décision fut prise à la majorité de sept voix contre cinq.

Or, il est à remarquer que les cinq provinces qui votèrent pour la liberté et la conciliation, étaient toutes pays d'État, ayant conservé la plupart de leurs franchises locales, se distinguant en outre par leurs richesses et leur civilisation, fruits de leurs institutions municipales. C'étaient la Bourgogne, la Bretagne, la Guienne, le Lyonnais et le Daophiné.

Les sept provinces qui adoptèrent les mesures de violence étaient Tile de France, la Normandie, la Champagne, le Languedoc, rOrléanais, la Picardie et la Provence.

Ajoutons cependant que l'assemblée, effrayée des conséquences de son vote, tenta un rapprochement, en envoyant trois commissaires au roi de Navarre. A leur retour, sur li motion d'un député des communes, Bodin, aussi renurquable par l'éclat de son éloquence que par son énei^qne opposition à la faction des Guises, la délibération précédente fut réformée ; et il fut décidé de n'employer pour ramoier

les huguenots au catholicisme, que les plus doux et gracieux moyens en paix et sans guerre.

Ce ne fut pas le seul triomphe du parti national. Ainsi les États de 1576 formulèrent hautement un principe aujourd'hui fondamental et consacré par nos constitutions modernes, à savoir la distinction à faire entre les lois et les ordonnances, ou comme on le disait alors entre les lois du royaume et les lois du roi.

« U y a cette différence entre les lois du roi et du royaume, » comme entre celles de Tempereur et de l'empire, d'autant » que ces dernières ne peuvent être faites qu'en générale » assemblée de tout le royaume, ou en diète impériale, avec » le consentement des gens des trois États; et elles ne peu- » vent être changées ni innovées qu'avec l'accord et consen- B tement des trois États. »

En conséquence de cette théorie, l'assemblée de Blois réclama des États généraux périodiques, le maintien des États particuliers des provinces, et protestèrent, soit contre la nomination arbitraire aux dignités ecclésiastiques, soit contre la vénalité des charges judiciaires.

Les droits des communes ne furent pas non plus bis en oubli. Dans une ordonnance conforme à l'un des articles arrêtés par les États généraux, nous lisons :

a Nous voulons que toutes élections des prévôts des mar- » chands, maires, échevins, capitouls, jurats, consuls, con- » seillers et gouverneurs des villes, se fassent librement; et » que ceux qui, par autres voies entreront en telles charges, » en soient ôtcs, et leurs noms rayés des registres. »

Vaines promesses , il est vrai ! engagements promptement oubliés ! Les rois, à bout d'expédients, ne se montrent pas avares de promesses ; mais une fois les périls passés, ils font

métier de parjure. Aussi serait-il peut-être superflu de rappeler tant de luttes devenues stériles, tant de miles protestations éludées et perdues, si nous ne tenions à démontrer que jamais les États généraux ne mirent en oubli les droits de la nation , que , malgré de longues et fréquentes interruptions , jamais la liberté n'admit qu'on pût prescrire contre elle. En toute occasion , sa voix redit les mêmes accents, toujours opiniâtre à revendiquer ce qu*on lui a ravi et à faire valoir ses titres inaliénables. Protestations réitérées, constantes , invariables , promptement oubliées, il est vrai, par le pouvoir, mais restées dans la mémoire du peuple, et servant à constater la perpétuité de ses droits.

11 y avait dans les faiblesses et les vices de Henri TU des obstacles invincibles à tout remède. Les princes lorrains grandissaient en audace et en puissance. Des deux parts, on en était arrivé à ces moments suprêmes , où le triomphe dépend d'un coup de main. Mais souvent dans ces moments, le plus fort, trop assuré du succès, croit pouvoir ajourner, et le plus faible devient audacieux à force d'épouvante. Henri convoqua de nouveaux États généraux à Blois. Ce n'était que pour masquer un assassinat. L'assemblée de 1588 n'a laissé d'autres souvenirs politiques que la mort tragique du duc de Guise. Peu d'années après, Henri 111 subissait à Saint-Cloud la peine du talion.

5« ÉPOQOI.

BOURBOKt.

On sait que Henri IV ne put entrer dans Paris qu*un an après son abjuration. Brissac, gouverneur au nom de la Ligue, lui en ouvrit les portes ; mais ce ne fut qu'après un traité passé entre Brissac et le prévôt des marchands, Lhuillier, stipulant garantie des immunités municipales. Voici à cet égard les dispositions de l'art. S du traité : « Et , pour plus ample et perpétuelle déclaration , en » témoignage de la singulière affection et amour que nous n portons à notre bonne ville de Paris, l'avons remise, réin- » tégrée et restituée, remettons, réintégrons et restituons, » en tous les anciens privilèges, droits, concessions, octrois, M franchises, libertés et immunités, qui ci-devant lui ont été » accordés par les rois nos prédécesseurs, que nous lui » octroyons de nouveau, confirmons et continuons parées » présentes, pour en jouir et user à l'avenir tout ainsi qu'elle » en a bien et dûment joui par le passé et auparavant les

» présenls troubles, tant en ce qui concerne runiversitc, M corps et Hôlel de ville, prévôt des marchands, échevinage » et officiers d*icelle, que tous autres corps, collèges ou » communautés, de quelque titre et qualité qu'ils soient, qui » ci-devant et auparavant lesdits troubles y ont été établis. ■

Ce traité fut sanctionné et signé par le roi en mai 1394. Déjà, dans le cours du mois précédent, des traités semblables, avec stipulations des mêmes garanties , avaient été passés entre la couronne et les villes de Rouen, du Havre, Montivillier, Pont-Audemer, Harfleur, Vemeuil, Troyes et Sens.

Même reconnaissance des immunités municipales, dans les traités ultérieurs avec Lyon, Poitiers, Agen, Laon, Amiens, Beauvais, Saint-Halo, Reims, Toulouse, etc.

Quant aux villes et communes qui n'avaient pas embrassé le parti de la Ligue , la confirmation et reconnaissance de leurs immunités municipales étaient consacrées de plein droit. Il est bon de constater ces unanimes réclamations de garanties, et ce retour vers la vie communale interrompoe par tant de violences. Ce ne fut, il est vrai, qu'une restauration passagère, dont la liberté de conscience devait étrck complément par Fédit de Nantes. Hais au moins pouvonsnous féliciter nos pères de n'avoir jamais , même dans les temps les plus funestes, perdu la conscience de leurs droits. Il fallut les savantes manœuvres d'une royauté de soixante ans, appuyée sur le charlatanisme de la gloire militaire et les complicités d'une magistrature asservie, pour confisquer à petit bruit toutes les libertés locales , et , qui pis est, pour les faire oublier.

Au surplus, le règne de Louis Xlll prépare dignement le despotisme de Louis XIV. Il y a celte différence, cependant, que le roi de cette première époque, Richelieu, lutte en plein

soleil contre les puissants, souvent contre le prince indocile qu'il tient en tutelle, et ne frappe les grandes têtes féodales qu'avec la loi en main, et en vertu de jugements, toujours bien motivés ; tandis que le grand roi dérobe à la sourdine, se glisse dans les sanctuaires de la liberté par les voies tortueuses de la chicane , se fait vendeur des offices électifs qui ne lui appartiennent pas, et vendeur stellionataire. Les actes de Richelieu sont d'un homme politique, ceux de Louis XIV, d'un commerçant malhonnête. L'un a la fierté et l'audace d'un grand seigneur, l'autre les susceptibilités et les roueries d*un bourgeois parvenu.

Quant à Louis KIII, il n'a au cœur que les passions et les faiblesses d'un enfant mal élevé, n'ayant aucune notion du droit, aucune conscience des libertés d'une nation.

« Louis XIII, dit Boulainvilliers, se bouchait les oreilles de ses deux mains, quand on osait lui citer quelques droits établis ou quelques privilèges, et demandait en criant à tue-téle ce que c'était qu'un privilège contre sa volonté. »

Ce fut sous ce prince, en 1614, que se fit la convocation des derniers États généraux qui précédèrent la mémorable assemblée de 1789. Dans ce long intervalle, après cent ans d'abaissement continu, il fallut soixante-quinze ans d'enseignements préparatoires pour ramener l'esprit public au sentiment de la dignité humaine. Et encore la France n'a-t-elle jusqu'aujourd'hui réussi que dans les colères du châtiment ; mais bien incomplètement dans les sagesses d'une réparation.

Dès les premières séances des États de 1614, on put voir combien, en l'absence des garanties représentatives, s'étaient accrus l'orgueil des nobles et les prétentions du clergé. Le lieutenant civil Savaron, parlant au nom des députés des communes, avait dit dans sa première harangue au roi, qu'il

n n'était ni séant ni juste que le service de la noblesse, qui » était naturellement dû au roi, fût acheté par aident, comme » il rétait au moyen des pensions. » La noblesse, qui avait perdu rhabitude des leçons publiques, éclata en indécentes menaces, demandant que Savaron, président de Tordre des communes, fût livré aux laquais et aux pages pour être fustigé.

Le tiers-état conservant une froide dignité, répondit par Torgane de Hesme, également lieutenant civil. Celui-ci appuya courageusement les paroles de Savaron, et ajouta : « Que la France était mère des trois ordres, dont celui de » rÉglise tenait le rang d*ainée, la noblesse de puinée, et » que le tiers-état était, à la vérité, le dernier en rang » comme cadet, mais qu*il se rencontrait quelquefois aux n familles que tels derniers relevaient les maisons que les n aines avaient ruinées. »

Ces nouvelles explications firent redoubler les colères. Le baron de Senecey, orateur de la noblesse, répondit au tiersétat avec le plus orgueilleux mépris.

« Cet ordre, dit-il, qui tient le dernier rang dans cette » assemblée, ordre composé du peuple des villes et de la n campagne, des bourgeois marchands et artisans, mécoD- » nait tellement sa condition, qu'il se veut comparer à nous. » J'ai honte, Sire, de vous dire les termes qui de nouveau » nous ont offensés. On compare votre État à une famille » composée de trois frères : on dit Tordre ecclésiastique être » Taîné, le nôtre le puîné, et eux les cadets ; et qu'il advient » souvent que les maisons ruinées par les aînés sont relevées » par les cadets. En quelle misérable condition sommes-nous » tombés, si cette parole est véritable !

n Eh quoi 1 tant de services signalés rendus de temps » immémorial, tant d'honneurs et de dignités transmis héré-

n ditairement à la noblesse, et mérités par leurs labeurs et » leur fidélité, l'auraient-ils, au lieu de l'élever, tellement » rabaissée, qu'elle fût, avec le vulgaire, en la plus étroite » sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est h fra- » ternité?

n Rendez-en, Sire, le jugement, et par une déclaration » pleine de justice, faites-les mettre en leur devoir, et recon- D naître ce que nous sommes, et la différence qu'il y a. »

Toute la noblesse s'associa aux outrages du baron de Senecey, et prétendant cependant être l'offensée, demanda réparation. Plusieurs députés du tiers offrirent résolument de soutenir le dire de leur président par les voies en usage.

Duperron, devenu cardinal par des intrigues ourdies à Rome, se présenta comme médiateur, mais avec l'orgueil d'un parvenu, t Le différend, disait-il aux députés du tiers, » ne pouvait se terminer comme de chevalier à chevalier, » où l'égalité est entière. »

Les esprits s' échauffant de part et d'autre, la querelle commençait à prendre des proportions alarmantes, lorsque ]es conseillers de la couronne intervinrent et obtinrent de la noblesse le désaveu des paroles du baron de Senecey. Mais ces témoignages d'un fol orgueil montrent à quel point les privilégiés dédaignaient les droits du peuple.

Richelieu, alors évéque de Luçon, assistait à l'assemblée en qualité de député du clergé. Sans doute il dut se rappeler plus tard ces excès d'arrogance qui lui désignaient les véritables ennemis à combattre.

Le désaveu imposé à la noblesse peut faire présumer que le sentiment des droits populaires , quoique bien affaibli, conservait encore une certaine force. Cela semblerait d'ailleurs confirmé par les cahiers des tiers qui renouvelaient les

demandes de garanties déjà tant de fois invoquées dans les précédentes assemblées nationales, savoir : convocation périodique et régulière des États, restitution aux villes et communes de leurs droits municipaux, réforme des abus ecclésiastiques et nobiliaires, enfin abolition des monopoles individuels.

Vaines réclamations, sans doute, devant être promptement oubliées comme toutes les autres ; mais témoignant au moins de la constance des communes à rappeler leurs droits et i conserver fidèlement les vieilles traditions de liberté. C'est pour la dernière fois, avant la Révolution , que le pays fot consulté ; et c'est dans le silence imposé à tous que vont se dérouler les saturnales monarchiques. Hais au milieu de ee long sommeil de la liberté politique, l'esprit de réforme ne perd pas ses conquêtes. Voici bientôt venir d'autres enfants du tiers, qui sans attendre la convocation royale, appellent autour d'eux les hommes de la pensée et du droit. Leur tribune s'appelle Encyclopédie.

Hais avant ce réveil, doit s'écouler tout un siècle d'oppression que l'histoire abusée n'a pas craint d'appeler le grand siècle.

Afin de n'être pas suspect en faisant le tableau des entreprises de Louis XIV contre toutes les libertés intérieures, nous puiserons de préférence nos documents dans un écrit tout favorable à l'œuvre de centralisation, élaborée et conduite à fin par le fastueux monarque. Dans son livre, intitulé Une province sous Louis XIV, livre remarquable d'ailleurs i plus d'un titre, H. Alexandre Thomas a cru trouver, dans l'action oppressive de Louis XIV sur les provinces, le triomphe de l'unité. El cependant, H. Alexandre Thomas , loin d'être un ami du despotisme, est signalé par de savantes

et courageuses publications en faveur de la liberté. Mais égaré» comme beaucoup d'autres révolutionnaires, par des doctrines de circonstance, il a pris rabaissement sous un seul homme pour le consentement à une seule idée, la Cipmune obéissance pour une commune pensée, et l'absence de Ia\olonté pour une volonté unique. Si Funité est Teffacement, si Funité est le nivellement, si l'unité est la mort intellectuelle et morale, rendons hommage au grand roi : il a bien effacé, bien nivelé, bien tué. Mais si l'unité est Tassentiment de tous dans la liberté de chacun , l'acceptation de la loi dans la dignité personnelle, le respect de tous les droits dans l'indépendance du droit personnel, nous demandons si le règne de Louis Xrv présente tous ces caractères. M. A. Thomas dit, avec beaucoup de vérité, que l'unité de la coïistitution civile fait seule l'unité de la constitution politique ' ; et en même temps, il avoue que dans la constitution civile, il n'y avait, sous Louis XIV-, aucune apparence d'unité. N'est-il pas étrange qu'après un aussi judicieux raisonnement , il voie l'unité politique dans la constitution faite homme ?

Ge qui, à ses yeux, excuse Louis XIV, c'est qu'en combattant les franchises provinciales , le roi ne combattait que des privilèges. N'est-ce pas se payer de mots ? Le privilège, en ces temps-là, n'était autre chose que le résultat de capitulations, en vertu desquelles les provinces, en acceptant l'an- Dexion , stipulaient la conservation d'une portion de leur autonomie, d'un reste d'indépendance, d'une certaine somme de libertés. Le privilège n'était donc, à vrai dire, qu'une garantie contre l'oppression ; c'était un droit.

Sans doute, à côté des provinces qui n'avaient pas les

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mêmes avantages, ce droit paraissait un privilège; il y avait même injustice. Mais l'injustice venait-elle de la possession du droit chez les uns ou de l'absence du droit chez les autres? Voilà oo qu'il faut décider avant d'accorder à Louis XIY les mérites d'ui^ pensée d'unité. Car s'il Pavait eue, il pouvait beaucoup plus noblement la réaliser en offrant à tous les libertés dont jouissaient quelques-uns, plutôt que d'imposer aux prétendus privilégiés la servitude des autres. Oui certes, il aimait l'unité , car il n'avait de pensée que pour lui seul, n voulait la France unie, car la France, c'était le roi. Mais le représenter comme un hercule politique abattant l'hydre des privilèges, c'est un contresens historique ! Louis XIV, ennemi des privilèges ! mais il en vivait , c'était le plus beau de ses revenus. Il en faisait métier; il les vendait et les revendait ; et quand la marchandise manquait, il en fabriquait à nouveau.

D'où vient que H. A. Thomas, choisissant très-bien, nous l'avouons, a choisi pour son histoire la province de Bourgogne, comme le théâtre le plus intéressant des manœuvres royales et des résistances populaires. C'est que la Bourgogne était pays d'État, jouissant par conséquent de certaines libertés, et que ces libertés offusquaient le monarque. Dans les pays d'élection , il commande et on lui obéit ; dans les pays d'État, il demande et on lui résiste. Souvent il lui faut composer, ruser , reculer , pour revenir ensuite au même point, faire un pas en avant et gagner du terrain. Il combat l'un après l'autre les corps constitués, trop souvent, hélas ! l'un par l'autre. Bien des fois, ses adversaires, isolés et sans entente, se lassent ; lui ne ^e lasse jamais; s'il cède, c'est pour reprendre ensuite ce qu'il a perdu , et son opiniâtre persévérance, tantôt captieuse, tantôt arrogante, parvient à

détruire l'une après l'autre toutes les libertés qui l'offensent.

M. A. Thomas fait un récit savant et consciencieux de la guerre royale contre les privilèges provinciaux , que nous appelons, nous, des droits. Nous croyons faire acte de sincérité en ne racontant que les faits rapportés par un «jpblogiste de la centralisation. Ajoutons que l'histoire de la province de Bourgogne est celle de tous les pays d'État.

Trois institutions conservaient encore quelques débris de liberté : les États provinciaux, les communes, le parlement. On y délibérait, on y discutait les actes des gens du roi ; on se permettait des remontrances, quelquefois des résistances. Tout cela était d'un mauvais exemple ; tant de hardiesse portait atteinte au droit divin de la royauté. Louis XIV voulait l'obéissance partout, et partout le silence. U y consacra le travail d'un long règne. Suivons la marche et les résultats de cette patiente conspiration.

Le droit le plus précieux des États est le vote de l'impôt : C'est là, comme on le sait, la base du gouvernement représentatif. C'est le droit le plus gênant pour la royaulé, celui qui contraint ses ministres aux plus habiles ménagements. Tantôt ils agissent par captation, tantôt par intimidation. Les rôles des agents royaux sont distribués avec habileté. D'une part, c'est l'intendant de la province, la créature de Colbert, la fiscalité faite homme. C'est lui qui est chargé des rapports secrets, des dénonciations contre les opposants. H. Besons, intendant du Languedoc, écrit à Colbert :

If II y a un moyen infaillible, c'est que Sa Majesté fasse » la distinction de ceux qui senent bien d'avec les autres, » et pour moi je laisserai bien croire que j'enverrai le rôle » des opinions et l'avis àoti chacun aura été. »

D'autre part, c'est le président de l'assemblée, grand

dignitaire de l'église ou du parlement, conciliateur apparaît entre la province et la couronne, mais le plus souvent dévoué au ministre, qu'il tient au courant des opérations, dans une correspondance secrète. Dans cette même province de Languedoc^ c*est Tarcbevéque de Toulouse qui préside. Il écrit i Colbert:

« J'ai eu quelque temps pour caresser les députés. Je » crois que cette assemblée ne sera pas difficile 3l goo- » vemer ; lorsqu'on aura mis la main à la pâte, je vous in-

» formerai du détail Je ferai mon devoir pour porter

» l'affaire du roi le plus haut qu'il se pourra Peu à peo

M on accoutumera le parterre à ne pas chicaner avec le roi. » Je leur en ai fort représenté le péril. M. l'intendant agit à » merveille et en vieux routier. »

Le parterre, c'est le tiers ; le vieux routier c*est H. Besons.

Enfin le troisième captateur est le gouverneur de la province, un prince du sang. Dans le Languedoc, c'est M. le prince de Conti. A lui, de prononcer le discours d'ouverture, destiné à ouvrir les cœurs et les bourses. La péroraison du prince de Conti se termine par cette phrase significative : « Souvenez-vous, messieurs, que celui qui demande » est un roi, et un roi qui gouverne ^ »

Les mêmes choses se passent en Bourgogne, et de la même manière. Le gouverneur est le prince de Condé, le président M. Brulart, premier président au parlement, l'intendant est M. Bouchu.

Les États généraux de Bourgogne se rassemblaient tous les trois ans, convoqués par lettres patentes du roi. Ils vo-

* Voyez, pour pliu amples détails, la Décadence de la Monarchie françaiHf par M. Eogène Pelletan.

taieot pour la (riennalité les impôts, dont le plus important était le ion gratuit extraordinaire. Le chiffre du don gratuit était en général fixé d*avance par le ministre; les États y opposaient une offre inférieure, et la discussion n'était, à vrai dire, qu'une espèce de marchandage, où, jour par jour, s'arrachaient quelques concessions, tantôt plus, tantôt moips, selon la pression exercée sur les députés. *

Le 18 juin 1662, le président Rrulart, écrit à Colbert :

t On commença mercredi à délibérer sur le don du roi ; il » y a eu jusqu'à six députations de faites à H. le prince sur » l'impuissance de la province, et, à chacune, les États ont » augmenté leurs offres, en sorte qu'après des peines et des • efforts qui ne se peuvent expliquer, S. À. les a obligés à » lui venir offrir ce matin, quoique dimanche, la somme de » 1 million S0,000 livres pour le don gratuit extraordinaire, » outre la subsistance et l'exemption du logement des gens » de guerre, revenant les deux, pour le roi, à 350,000 liv.

» par an Les trois ordres en ont très-bien usé, et se sont

» laissé aller de la meilleure grâce du monde : S. A. leur a 1) expliqué si clairement de quelle importance il leur était de 1» faire une chose agréable au roi, qu'ils n'ont plus regardé ce » qu'ils pouvaient, mais ce que S. H. voulait ^ »

Puis il ajoutait :

o II fallait que les intentions du roi fussent expliquées par » une personne, comme H. le prince, pour obliger les États » à faire les efforts qu'ils ont faits. Car, enfin, la misère n'a » jamais été au point où elle est, et jamais le don n'a monté » si haut ^. »

Jamais le don n'avait monté si haut, il est vrai. Mais voilà

1 Alexandre Thomas.

un précédent établi ; et le fisc royal ne veut plus reculer sur un chiffre établi. A la triennalité suivante, 1665, les États ont beau soutenir « que le don gratuit de la dernière triai- B nalité ne fut octroyé que pour une fois seuleoient et sans j» tirer à conséquence : » il faut qu'ils subissent la même diarge.

- En 1668, on est en présence de la guerre de dévolutioD. S. A. le gouverneur demande au nom du roi un million 500,000 livres. Les esprits sont émus, et Brûlait est obligé de faire appel au sentiment national. C'est là son rôle officiel, mais son action secrète se révèle dans ce qu'il écrit à M. delaVrillière:

» Nos États vont un peu lentement : ils ont grand pdne » à résoudre sur le don du roi pour qui ils nous ofiFrïrent » hier 900,000 livres seulement, outre le don ordinaire de » 53,000 livres ; ils délibéreront ce matin et nous feront une » oflre un peu plus grande. S. A. ne s'est pas encore rclà- » chée de quoi que ce soit des un million 500,000 li\Tes; M mais quand ils offriront un million, elle commencera à s ou- » vrir un peu et à leur quitter une centaine de mille livres; » après, à diminuer à mesure qu'ils avanceront jusqu'au » point que le roi désire. Elle se conduit, en cela, comme » dans tout le reste, avec beaucoup d'adresse et de douceur » et une extrême affection. Mais assurément, la pauvreté est » grande, et le vil prix du blé et du vin, qui sont les seules » ressources d'argent de cette province, met les États en » peine de pouvoir exécuter ce qu'ils promettront. »

Ainsi, le président des États se fait le confident des ministres, l'entremetteur des débauches fiscales.

Non content des manœuvres cachées, le roi avait ouvertement violé les droits de la province, en avançant le terme

ordinaire des sessions. En présence de cet acte arbitraire, les États retrouvent leur énergie, et votent le décret suivant.

■ Le roi, par son autorité et au préjudice des privilèges » de la province, a convoqué les États en janvier, quand ils » n'auraient dû Tétre qu*au mois de mai. S. M. sera su » pliée d'agréer que Tordre et le temps pour la tenue t » États, seront observés et qu'ils ne pourront être anticipés, » sinon, où il plairait au roi d'en user autrement, que l'on » aura du temps pour s'instruire des affaires de la pro* » vînce. »

Le roi reculait plus facilement sur les questions de principes que sur les questions d'argent : il céda à ces remontrances et par sa déclaration du 20 avril 1668, s'engagea formellement à respecter les privilèges du pays, sans que r anticipation faite de la tenue des États , la présente année, pût tirer à conséquence.

En 1671, les États font encore preuve d'une certaine indépendance ou au moins de la tendance traditionnelle à résister aux exigences royales. Ils marchandent avec le prince de Condé et ne cèdent que pas à pas.

En 1674, toute résistance a disparu; l'influence monarchique a pris le dessus. Les États donnent d'un seul coup ce qu'on leur demande. Brulart les en félicite dans les termes suivants :

« Nous voilà donc unis d'intérêts et de sentiments à celui » de qui les justes et simples désirs doivent être naturellev ment la règle de vos volontés. »

En 1677, Brulart proclame dans son discours d'ouverture que la puissance du prince est celle même de VÉtat. 11 y avait dix-sept ans que Louis XIV avait dit au parlement de

Paris : L'Élat c'est moi ; mais la doctrine n'avait pas encore été acceptée dans les provinces indépendantes. Le mot gagnait du terrain.

En 1679, les États, abdiquant leur droit le plus important, celui de la discussion de l'impôt, se mettent à la discrétion de la couronne :

^ « Les États, connaissant les besoins et les nécessités pri- » sentes, et ne désirant rien , avec tant de passion , que de » plaire au roi , ont cru qu'ils devaient préférablement i » toutes sortes d'affaires et d'intérêts, députer à Honseigneor » le duc pour supplier très-humblement S. A. S. de leur » expliquer les sentiments de S. M., dans la disposition de » les exécuter avec joie et d'aller même au-delà s'ils le pon- » valent prévenir. »

A chaque session, la soumission se fait plus humble.

« Les sujets de S. M. s'estiment heureux de pouvoir » offrir tout ce qu'ils ont à un roi qui >ient de leur faire » sentir par tant de périls oii il s'est exposé pour affermir la » religion et le repos de ses peuples, qu'ils peuvent perdre » quelque chose de plus précieux que leurs biens et leur » vie (169i). »

Les États de 1694 ne connaissent pas de parti plus avantageux que de s'abandonner sans réserve aux volontés du roi, u dans la confiance que S. M. ménagera mieux les intérêts » de ses sujets, qu'ils ne pourraient faire, implorant sa bonté » et voulant en cette occasion regarder leur souverain comme » leur véritable père. »

Telle était la fatale influence des théories monarchiques portées à l'extrême par le fastueux orgueil de Louis XIV ! Abdication chez les individus de toute dignité personnelle, abandon chez les corps constitués de tous leurs droits, délais-

sèment des franchises provinciales, anéantissement de toute Tie locale.

Mais bientôt viennent les années de détresse , et le roi superbe apprend à s*humilier ; il rencontre en face de lui les droits qu'il avait cru pour toujours réduits au silence. En 1697, en 1700, en 1703, le don gratuit est voté avec des considérants qui ressemblent à des conditions. Cinquante années d'arbitraire avaient bien affaibli le gouvernement provincial; et cependant il reste encore dans ses souvenirs assez de force pour ressaisir quelques-uns de ses droits. Il est vrai que c'est en présence de la monarchie mutilée. Mais si le retour aux principes est moins glorieux, il n'en est pas moins légitime.

Au surplus, les États de Bourgogne défendirent avec plus de fermeté leurs droits de juridiction et d'administration que leurs droits en matière d'impôts. Constamment, l'assemblée intervient pour protéger la justice provinciale contre les évocations qui appellent les affaires à Paris. Car déjà le conseil du roi est aussi avide de juridiction que Test aujourd'hui le conseil d'État. Seulement la loi lui accordant moins , il a recours aux usurpations, et c'est contre ces usurpations que proteste avec raison le droit provincial.

Quant à l'administration intérieure de la province, la lutte est non moins vive. Les élus des États obligent le roi luimême à reconnaître la souveraineté de leur gouvernement en matière d'impôts, et se font abandonner Yentière adminis^ tration des deniers et affaires du pays. Sans cesse les agents du pouvoir central veulent porter atteinte à ce droit ; chaque fois, ils rencontrent l'opposition des États, et le conseil du roi est obligé de respecter les garanties de la province.

If

Mêmes collisions entre les receveurs de la province et lo receveurs généraux du royaume. Ces derniers prétendaieit que les fonds destinés au roi fussent versés dans leurs mans; les premiers prétendaient verser directement au Trésor. A|ifèi de nombreux procès, la province conserva ses droits. Il èùà important, en effet, qu'elle maintint Tindépeadance et Finesponsabilité de ses receveurs particuliers en face du goavenement central , toujours disposé à étendre et à multiplier ses influences.

M. Alexandre Thomas semble s'étonner que la provinee « dispute au gouvernement central l'impôt, comme un pajs conquis dispute sa rançon. » Il n'y a là rien d'étonnant, surtout quand un gouvernement avide et prodigue se comporte avec la province comme avec un pays conquis. Puis vient in raisonnement étrange que l'on s'étonne de rencontrer chez in esprit aussi éminent, « Sans doute, dit-il, les finances provii- V ciales échappaient ainsi, dans les mauvais jours, à ce vaste » système d'absorption qui consumait impunément la sub- » slance publique. Hais il reste a savoir si cette protection n exclusive et partielle qui couvrait les uns, ne détermiiuit » pas la surcharge qui accablait les autres. » Nous n'admettons pas même le doute qu'exprime ici le savant historiés. Oui, la liberté des uns devait aggraver l'oppression des autres. Mais est-ce là un argument en faveur de la centralisation ? L'unité consisterait donc à généraliser l'oppression. Il y a des provinces surchargées parce qu'elles n'ont pas le libre vote ; il y a des provinces ménagées parce qu'elles ont le libre vote. Donc, il faut la centralisation, pour supprimer les libertés partielles. Il nous semble, au contraire, que mieux vaut la décentralisation pour supprimer les oppressions. C'est tout simplement un choix à faire entre

r^;alité dans la liberté, et l'égalité dans le despotisme.

Pourquoi dès lors s'étonner de la résistance opposée par les États aux exactions imaginées par le génie fiscal du gouvernement.

Les restrictions apportées à l'impôt direct par les réserves du don gratuit étant un sujet constant de gêne, la royauté dierchait à se compenser par l'extension des impôts indi* rects. Ces impôts étaient, comme l'on sait, affermés aux traitants. Or, les pays d'États qui résistaient aux officiers du roi, étaient encore bien plus énergiques dans leur opposition aux fermes.

La plus odieuse de toutes était la ferme des gabelles. Dans les pays d'élection la vente du sel était non-seulement un monopole du gouvernement, mais encore un impôt forcé. On contraignait les plus malheureux à acheter une certaine quantité, toujours au-dessus de leurs besoins. La Bourgogne s'opposa constamment à cette dernière exaction. Vainement, le gouvernement intéressé à ménager les traitants, les couvre de sa protection. Les États surveillent avec une rigoureuse sollicitude toutes les manœuvres par lesquelles on essaie de substituer des consommateurs obligés à des acheteurs volontaires. Il n'y a pas à nier qu'en cette matière au moins, la liberté provinciale ne fût souverainement protectrice.

Avec les cinq grosses fermes, l'opposition était moins vive, mais toujours en éveil. On appelait ainsi la ferme générale de toutes les douanes intérieures et d'extrême frontière. La Bourgogne, tout en repoussant l'union administrative, avait eu la sagesse d'accepter l'union douanière, ce qui donnait à ses blés et à ses vins un débouché avantageux sur le marché français. Elle devenait par le fait même province des cinq grosses fermes. Mais elle n'entendait pas subir les variations

capricieuses et les surtaxes des traitants. Dans ces qoeste spéciales, le gouvernemeut central donne presque tonjoss tort aux États. Mais ceux-ci n'en persistent pas moins i léclamer, jusqu'à ce qu'en 1667, Colbert dresse un noorai tarif des douanes, plus onéreux, il est vrai, mais qui finit des limites aux fraudes des traitants.

Du reste, dans ces luttes perpétuelles des États contreks envahissements de la royauté. H. A. Thomas est obligé liiméme de reconnaître les bienfaits des franchises locales.

» Les droits de franc-fief, de franc-alleu, d*amortisse mçnt, les créations et suppressions d'offices, deviennent des occasions toujours nouvelles de conflits toujours trës-vifs, et, chose remarquable, dans presque toutes les rencontres, c'est la province qui l'emporte et le roi qui cède. Les remontrances d'une assemblée délibérante ont encore assez d'autorité sous un gouvernement absolu pour démontrer les abus de radministration, ou pour arrêter ce qu'elle a dans son action de plus général et de plus puissant, par la seule vertu des privilèges locaux, par le seul eflfet du vieux droit provincial. ■

Un hommage aussi sincère rendu aux institutions locale par un ami de la centralisation, n'est-il pas la condamnatioD de son système ?

Passons maintenant à la guerre royale contre les communes.

On y rencontre deux phases bien distinctes. Dans la première, l'autorité royale, représentée par Colbert, prétend intervenir et intervient en effet quelquefois comme un principe protecteur. Dans la seconde, elle se fait ouvertement spoliatrice. C'est l'histoire de toutes les usurpations habiles : on protège d'abord, pour ensuite assenir.

Ajoutons que c'est l'esprit fiscal qui dicte les mesures

dus les deux époques, avec habileté et avec toutes les apparences de la justice sous Colbert, avec effronterie et mépris de tous les droits sous Pontchartrain et ses successeurs.

En prenant la direction des finances, Golbert ne pouvait ignorer ce que tout le monde voyait, la honteuse dilapidation de la fortune publique. Mais peu de monde aurait eu le courage de faire la guerre aux abus fortifiés par une longue habitude, et par le nombre et la puissance de ceux qui en profitaient. Golbert s*y mit résolument, n'épargna pas les sévérités et même les cruautés ; justifié d'ailleurs non-seulement par la culpabilité des actes , mais aussi par l'opinion publique, toujours impitoyable à l'égard des traitants.

Après avoir remis quelque ordre dans les finances royales, ce qui n'appartient pas à notre sujet, l'habile ministre comprit facilement que les villes et communes qui, malgré liur gestion indépendante, fournissaient leur part dans les contributions générales, donneraient moins, si elles s'administraient mal, et que le fisc royal était le premier à souffrir des désordres locaux. 11 s'agissait donc pour lui de restreindre tous les maniements partiels qui semblaient compromettre la fortune nationale, d'une part en la morcelant, d'autre part en multipliant les sources d'abus. Golbert pouvait donc à bon droit confondre, en cette occasion, dans une même cause, et le bien public et les intérêts du roi.

La situation financière de la plupart des villes appelait, en effet, des mesures urgentes. N'oublions pas cependant de dire que l'origine du mal venait de la royauté elle-même.

Par un édit de 1648, les villes avaient été dépouillées du produit de leurs octrois, au profit de la couronne. Singulière marque de sollicitude de la part du pouvoir central ! Il en résultait que, pour se créer des ressources, elles étaient

obligées à des aliénations et à des emprunts. Les biens communaux se vendaient à vil prix , les emprunts se faisaient i gros intérêts ; et ces opérations, double source de ruine pour les villes, était une double source de profits pour les traitants. Car les mêmes hommes, qui avaient acheté du roi h ferme des octrois, achetaient aussi des villes les biens communaux, et enfin fournissaient les fonds des emprunts. Fermiers, acheteurs et prêteurs, ils puisaient à pleines mains dans cette triple source de spéculations, et Ton peut juger des nombreux abus qui accompagnaient des opérations on Tune des parties était toujours à la merci de Tautre. Il était impossible que les villes pussent tenir longtemps à ce déplorable régime; et, en effet , la plupart d'entre elles se trouvaient ruinées. 11 va sans dire que les partisans de la centralisation mettent le mal sur le compte des libertés locales, et font honneur au despotisme de Colbert des réformes qui y portèrent remède. Ils oublient que l'origine du mal venait du pouvoir central qui avait confisqué le produit des octrois. Colbert lui-même eut conscience de cette faute. Car sa première mesure de réforme fut de restituer aux villes la moitié de leurs octrois (1663). Et aussitôt les administrations municipales, rentrant dans la possession de leurs droits, montrèrent combien elles méritaient cette tardive réparation. Car, grâce à leur bonne gestion, les octrois rendirent pour cette seule moitié ce que la totalité même avait jusque-là rendu *.

Après cette mesure de justice, vinrent les mesures de sévérité contre les traitants. En présence des immenses bénéfices réalisés par les acheteurs des communes et les fournisseurs

> ff. Alexandre Thomas.

des emprunts, il était permis de discuter la validité de leurs créances. Colbert y fut impitoyable, appuyé d'ailleurs en cela par l'opinion. Frappant ensuite les détenteurs dans leurs possessions mal acquises, il fit, par une ordonnance de 1667, autoriser les villes à rentrer dans tous les biens aliénés depuis 1620, moyennant remboursement payé de bonne foi, par dix payements en dix ans.

Mais si Colbert était habile à corriger les abus , il ne Tétait pas moins à en profiter pour agrandir l'autorité royale. C'est ainsi que prenant occasion des emprunts inconsidérés des villes, il commença à les mettre en tutelle, en ordonnant que tout projet d'emprunt serait soumis à l'intendant pour y faire pourvoir par le roi. Les connivences d'ailleurs de plusieurs maires avec les traitants semblaient excuser les usurpations de droits. La justice voulait sans doute la punition des coupables, mais elle n'autorisait pas le sacrifice des libertés de tous.

Cependant, il faut en convenir, il y avait dans les empiétements de Colbert une apparence de bien , un prétexte qui semblait légitime. Dans la seconde phase où nous allons entrer, il n'en est plus de même. On dépouille les cités sans ménagements ; on vole leurs attributions pour faire de l'argent ; les fonctions municipales sont érigées en offices vendus à l'enchère.

Une double pensée préside aux spoliations. D'abord on y trouve un expédient financier; ensuite on en fait un instrument politique.

Le droit électoral des communes dans la nomination de leurs magistrats faisait contraste à l'asservissement général, et semblait tenir en échec les superbes prétentions du roi. Cependant l'élection est bien affaiblie dans son principe.

bien complaisante dans Texercice de ses droits. Presque toujours, c'est le roi ou le gouverneur qui désigne le maire aux suffrages des électeurs, et presque toujours, c'est, comme aujourd'hui, le candidat du gouvernement qui l'emporte. Mais quoique le droit fût réduit à une vaine apparence, cette apparence même troublait les partisans du régime absolu; les formes seules suffisaient pour maintenir le souvenir des vieiUes franchises, et pour donner de temps à autre occasion à d'énergiques protestations.

Quelquefois d'ailleurs les populations luttaient ouvertement contre les influences royales. Dans les élections de 1 659, à Dijon, Millotet, l'homme du cardinal et du duc d'Épemon, fut désigné par le choix royal, pour la charge de maire. Cependant il n'obtint que trois cent dix-huit suffrages, tandis qu'un échevin, nommé Delacroix, en eut mille quatre-vingtdix-huit. Ce fut un scandale; et un arrêt du conseil cassa l'élection. Il fallut bien subir la contrainte ; mais Tannée suivante, Delacroix fut porté tout d'une voix à la magistrature, et le gouvernement dût céder, non sans trouver bien déplacée cette arrogance des bourgeois qui avaient une autre volonté que le maître.

C'est ce même Millotet qui, dans ses mémoires, raconte naïvement ses procédés de corruption électorale :

(( Je puis dire, écrit-il, que ma maison contribuait beaucoup à accroître ma charge et à recevoir le monde, parce que j'y ai deux jeux de paume et quantité de locataires : on y entre par quatre rues, et elle est au milieu de la ville, tellement que j'eus moyen d'y traiter plus de mille personnes, et, presque tous les soirs, elle était toute remplie de mes amis. M. de Vendosme me fit l'honneur d'assister à mes festins. »

Il parait que M. de Vendosme ne voulait pas être en reste

avec le gros bourgeois ; il lui payait ses festins en monnaie électorale.

II écrivit, dit Millotet, an sieur Bossuet, homme de condition et très-intelligent, qu'il prit dans la recette générale autant d'argent qu'il en serait nécessaire, parce qu'il vaudrait mieux que le roi eût perdu cent mille écus que j'eusse manqué d'être maire. »

On comprend cependant que malgré la bonne volonté royale en faveur des candidats désignés, il paraissait plus commode de n'avoir rien à donner. La corruption éuit coûteuse ; c'était un grief de plus contre le système électoral.

Ce système, d'ailleurs, réveillait par intervalles certaines tendances à l'opposition, et appelait parfois au pouvoir des hommes qui ne craipaient pas de se faire les échos des mé* contentements populaires.

En 1667, un incident, en apparence frivole, mais trèssignificatif au fond, mit en émoi toute la ville de Dijon. Des comédiens ambulants vinrent demander au maire la permission de monter un théâtre pour le carnaval. Ce magistrat, soit qu'il trouvât déplacées des manifestations joyeuses au milieu des calamités publiques , soit qu'il voulût simplement donner une leçon au pouvoir, refusa l'autorisation, appuyé d'ailleurs en cela par la chambre de ville (conseil municipal). Les comédiens rebutés adressèrent une requête au parlement. Le premier président Brulart trouva qu'il était fort séditieux de n'avoir pas le cœur à la joie , et « que les prétendues rai- » sons du maire offensaient le gouvernement et portaient les i> esprits à un soulèvement. »

Dans une conférence entre le vieux pariementaire et le magistrat municipal, celui-ci fit preuve d'une opiniâtre fermeté, et ses paroles suffisent à prouver que les admirations

officielles ne mettaient pas toujours Louis XIV à Fabri deb critique populaire. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire le récit de Brulart lui-même. Toid ce qn'à ce sujet il écrit à M. de la Yrillière :

« Ce maire me dit donc que les motifs que les échevins el fan avaient pris pour refuser aux comédiens la liberté de div otîr le public, étaient fondés sur ses souffrances, qui ne penneltaient pas que dans un temps de calamités on admit ces sortes de plaisirs. Et voulant savoir quelles étaient ces calamités, il me dit que, dans l'assemblée de la chambre de vQle, on avait remarqué une étrange consternation des esprits par la part qu'ils prenaient à la désolation des familles et aux malheurs du public affligé et ruiné par les taxes de la chambre de justice ; qu'il n'y avait plus d'argent dans la ville pour aller à la comédie ; que de la souffrir dans ce temps, ce serait faire croire à BIM. les ministres qu'on n'était pas tellement abattu qu'on ne pensAt à la joie, et qu'au contraire on n'en avait jamais été si éloigné qu'à présent que tout le monde était dans la langueur. »

Ces dernières paroles du maire sont à coup sûr la véritable expression des sentiments populaires. On voulait donner une leçon à messieurs les ministres.

La réponse de Brulart est celle d'un courtisan, qui ne permet pas de mettre en doute le contentement de tout le monde :

« Je le blâmai fort d'avoir souffert qu'on eût tenu de tels discours qui tendaient à sédition. Je lui dis qu'il n'était point vrai ce qu'il disait de raffliclion du peuple ; que tout était calme dans Dijon, et que, s'il y remarquait delà tristesse, il devait au contraire, par respect et par le devoir de sa charge, y opposer de la joie, et non pas exciter le peuple à la douleur;

qoe l'ordre et la paix régnaient en France; que jamais l'abondance des choses nécessaires à la vie n'avait été plus grande que cette année, et que nous venions d'assister à un TeDeum. »

n parait que l'argument du Te Deum n'eut pas grand effet sur le maire; car il persista dans ses refus ; et tout le peuple de la ville s'emportait en cris et en menaces contre les comédiens. Brulart alors fut pris d'un 2èle féroce. « J'ai dit fort positivement sur cela à deuxéchevins qui m'ont été envoyés, que, s'il arrivait quelque désordre en suite de leurs mauvais propos, la tète des officiers de la ville en répondrait. »

L'affaire devenait grave; Condé lui-même s'en alarme; » il semble, dit M. A. Thomas, que le frondeur repentant » craigne toujours de voir les méfaits des autres rappeler » le souvenir des siens. » Il prêche la conciliation et veut étouffer tout bruit. Hais l'orgueil parlementaire est en jeu, et MM. les ministres n'entendent pas recevoir d'avertissements. Cette double influence doit nécessairement triompher de la municipalité. Un arrêt de la cour ordonne l'autorisation et l'installation de la comédie.

Quoique cette affaire eût son côté bouffon, elle offrait au pouvoir central d'assez fâcheux symptômes, le mécontentement général s'exprimant tout haut et la volonté populaire se manifestant avec énergie. 11 était évident qu'il restait encore aux villes beaucoup trop de liberté.

Cependant, malgré les nombreuses atteintes déjà portées aux droits des villes, il était difficile de frapper le dernier coup sans ménagements et sans mesures préparatoires. Mutiler d'abord, supprimer ensuite, semble plus habile et plus sûr.

Un édit de 1668 accomplit la première partie du programme.

— tso —

Les échevins avaient été jusqu'alors au nombre de viigt; ils ne se renouvelaient pas par élection, mais par nbrogation, nommant eux-mêmes leurs successeurs, et conserfaM ainsi une force d'ensemble qui balançait l'influenee du maire.

L'édit de 1668 réduisit le nombre des écbevins k six, doet deux à la nomination du maire parmi les édievins d^ siégeants et les quatre autres à la nomination des édievins. L'élection du maire restait à la nomination du sofErage po|HH laire. La durée des fonctions soit du maire, soit des édieriis était étendue à deux ans.

En même temps, pour compenser la perte d'ininences réelles par de puériles satisfactions, les magistrats municipaux furent autorisés par lettres patentes à porter des rriws d'hermine. Nul ne comprenait mieux que Louis XIV la puissance des vanités extérieures. Il en était d'ailleurs personndlement esclave, et jugeait, non sans quelque raison, des antres par lui-même. La municipalité acceptait un signe de servitude.

Ce n'était pas cependant assez.

Violant tout le premier l'édit qu'il venait de rendre, par un article supplémentaire, le roi, pour cette fois seulement, et sans tirer a conséquence ni préjudieier au droit de nomination qui appartient auj^dits maire et échevinSy le roi nommait lui-même en place du maire les deux échevins anciens, et en place des échevins sortants, les quatre échevins nouveaux. Cette nouvelle série de magistrats municipaux allait commencer par des hommes de bon plaisir; et comme ils devaient choisir leurs successeurs, la royauté pouvait compta sur des traditions d'obéissance. Les droits de la commune étaient méconnus, non ouvertement, mais par de lâches détours.

La manœuvre cependant ne passa pas sans résistance. Lorsque l'intendant Bouchu vint mettre en possession le nouveau niaire élu et les échevins nommés par ordonnance royale» Antoine Calon» avocat au parlement, se présenta au bureau de la chambre de ville, tant de son chef que comme procureur général de quarante habitants de la ville , et forma opposition à l'admission des échevins. Bouchu, comme on le pense bien, passa outre; mais la chambre de ville trouva la question assez grave pour demander au conseil du roi un arrêt confirmatif de ses pouvoirs. Elle était sûre de l'obtenir : il fut rendu le 15 novembre 1668, déboutant en même temps le sieur Galon et consorts de leur opposition.

La bourgeoisie ne céda pas encore immédiatement. Ayant épuisé les voies légales, elle eut recours aux dangereux expédients des émeutes. Pendant six mois, la ville en fut troublée ; bonne occasion offerte au pouvoir central. Toujours le désordre profite au despotisme; et le désordre compléta son triomphe.

« L'échevinage était ainsi diminué; les élections plus rares; la magistrature municipale moins populaire ; nommé pour deux ans, le maire se trouvait plus indépendant et plus éloipé de ses administrés que lorsqu'il fallait annuellement solliciter leurs suffrages. Un autre article du règlement de 1668 défendait aux maires de rentrer dans leurs charges s*il ne s'était d'abord écoulé quatre années depuis qu'ils en étaient sortis ; nouvel obstacle opposé par le gouvernement aux manifestations trop continues de la faveur publique. Voilà comme l'on brisait peu à peu les ressorts populaires sur lesquels s'appuyait encore l'autorité du vicomte majeur ; on échangeait par là toutes les conditions dans lesquelles se plaçait son origine élective; on rendait à l'avance moins

étonnant et moins odieux le grand coup qu'on allait porter en 1692, pour supprimer cette origine elle-même et confis* quer jusqu'aux dernières apparences de la liberté. »

Qui le croirait! c'est M. A. Thomas, le savant défenseur de la centralisation, qui écrit ces lignes. Tous les faits qu'il raconte concluent, en effet, directement contre la thèse qu'il soutient; mais dominé par un esprit consciencieux, il laisse, comme malgré lui, éclater la vérité, quoique cette vérité soit la condamnation de son système.

n n'y avait plus grand effort à faire pour consommer la spoliation. Le pouvoir municipal amoindri et déconsidéré, abandonnant le peuple et abandonné par lui, devenait une proie facile. L'œuvre politique de la compression était accomplie, l'œuvre de la fiscalité allait avoir son tour.

Bien entendu que c'est toujours dans l'intérêt du bien public qu'intervient la sollicitude paternelle du monarque. Ainsi, au moment oii la monarchie à bout de ressources dérobe les magistratures municipales pour en faire vente, voici de quels prétextes elle colore cet acte de larronnage :

« Louis, etc., le soin que nous avons toujours pris de » choisir les sujets les plus capables entre ceux qui nous ont » été présentés pour remplir la charge de maire dans » les principales villes de notre royaume, n'a pas empêché » que les cabales et les brigues n'aient eu le plus souvent » beaucoup de part à l'élection de ces magistrats, dont il » est presque toujours arrivé que les officiers ainsi élus, » pour ménager les particuliers auxquels ils étaient redeva- » blés de leur emploi, et ceux qu'ils prévoyaient devoir leur » succéder, ont surchargé les autres habitants des villes, et » surtout ceux qui leur avaient refusé leurs suffrages... C'est

» pourquoi nous avons jugé à propos de créer des maires en » titre dans toutes les villes et lieux de notre royaume, qui, » n'étant point redevables de leurs charges aux suffrages des » particuliers, et n'ayant plus lieu d'appréhender leurs suc- » cesseurs, en exécuteront les fonctions sans passion, et avec M toute la liberté qui leur est nécessaire pour conserver l'é- » galité dans la distribution des charges publiques. D'ail-

• leurs, étant perpétuels, ils seront en état d'acquérir une » connaissance parfaite des affaires de leurs communautés, et » se rendront capables par une longue expérience de satis-

• faire à tous leurs devoirs et aux obligations qui sont atta-

• chées à leur ministère. » (Août 1692.)

Par le même édit, le roi remplaçait les échevins par des conseillers ou assesseurs, également nommés par lui à perpétuité, moyennant finance.

Cet édit fut le coup de mort du système communal, né avec l'élection et finissant par un trafic. Les magistrats municipaux ne furent plus les élus de leurs concitoyens, mais les hommes du roi, ou plutôt les hommes de leur intérêt personnel; propriétaires de leurs charges, fonctionnaires négociants, faisant de l'autorité une spéculation.

Dans les grands centres où se maintenait encore assez vive la conscience du droit, on trouva au mal un remède passager. On ne pouvait se méprendre sur la véritable signification du décret spoliateur. C'était avant tout une question d'argent. Le ministre Pontchartrain ne le dissimulait guère, et il aurait en vain cherché à le dissimuler. Cela sautait aux yeux de tous. Les grandes villes, Dijon entre autres , rachetèrent leurs droits municipaux, et continuèrent d'être administrés par leurs élus. Mais ces trafics mêmes jetaient de la léfaveur sur des institutions qui ne pouvaient plus se garder

elles-mêmes, et qui ne se sauvaient qu'en payant le droit de n*étre pas dépouillées.

Souvent même après le rachat, de nouveaux édits rétablissaient les offices, qui étaient de nouveau rachetés. On doit convenir que même dans l'abaissement général des esprits, le patriotisme local fit preuve dans certains endroits d'une opiniâtreté bien désintéressée.

Après avoir déshérité les communes du droit d'élire leors premiers magistrats, on leur enleva, par un nouvel édit de 1694, celui de nommer elles-mêmes les commandants de leur milice ; les places d'officiers furent aussi érigées eo titres d'offices. Puis les mêmes faits se reproduisent : radiât par certaines villes, et reprise des titres forçant à de nonveaux rachats.

Bientôt la fiscalité poursuit son œuvre dans les administrations secondaires. Contrôleurs des communes, greffiers des rôles des tailles, receveurs des deniers patrimoniaux sont transformés en officiers du roi. C'est une enchère universelle. Enfin, un édit de 1705 oblige les habitants des villes à prendre des lettres de bourgeoisie tarifées au profit du fisc. Après avoir ôté à ce titre de bourgeois les prérogatives, les droits qui s'y rattachaient, le vendre et en exiger un prix forcé, n'était-ce pas atteindre les dernières limites de Tbabileté ou de Teffronterie fiscale?

Ajoutons cependant que la ville de Paris ayant fait entendre d'énergiques réclamations, obtint pour ses habitants, b non application de l'édit, qui d'ailleurs ne put être exercé nulle part.

Mais le fisc se rattrapa d'un autre côté. Aux charges municipales déjà créées on ajouta celles de procureur et d'avocat du roi, de conseiller de police, de lieutenant de police, d'as^

sesseur trésorier. Toutes ces nouvelles créations se formaient aux dépens des attributions du maire.

Enfin furent créés en titre d'offices héréditaires les commissariats de police, par un édit de novembre 1699. Ainsi s'accomplirent les derniers morcellements de Tautorité municipale.

La mairie ne fut plus qu'une magistrature honorifique, récompense des bons serviteurs, refuge des consciences dévouées.

Ainsi, dit M. Eugène Pelletan, disparurent du territoire français toute vie, toute spontanéité provinciale ou communale. « La France , désormais inerte, passive, soulagée de Fambition et de la préoccupation du bien public, dut vivre au régime cellulaire du chacun pour soi , du chacun chez soi^ sans pouvoir, sous aucun prétexte, jeter un regard indiscret au-delà de sa basse-cour ou de la haie de son jardin.

» Un maître ou un agent du maître pensait pour elle, voulait pour elle, et elle recevait le bonheur en pâture de l'un ou de l'autre, comme le bœuf à Tétable reçoit le foin dans son râtelier. Elle devait attendre que le roi souffrit pour elle avant de savoir si elle souffrait, et qu'il désirât quelque chose pour avoir le droit de former un désir.

» Et sur cette poussière humaine le roi établit l'intendant, son dter ego^ le despotisme monnayé et répandu sur toute la surface du royaume. Ce nouveau genre de pacha exagérait naturellement, à l'application, le système monarchique de compression et de violence. Il savait par expérience que le maître pardonne plus aisément un excès de rigueur qu'un excès de faiblesse, et la tyrannie marchait, comme la gravitation, d'une vitesse accélérée, en raison composée de la distance.

» Un homme tout, et le reste rien, est-ce donc li ce qu'on appelle une nation ^ ? »

Le brillant écrivain, auquel nous empruntons ces lignes, répond victorieusement à ceux qui excusent Louis XIV , sons prétexte que ses perpétuelles usurpations ont créé Fimité française. Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire encore les arguments de M. Pelletan à ce sujet.

» U a, dit-on, fondéTunité : l'unité... mot d'or pour pqftf une niaiserie! Qu'entend-on d'abord par l'unité?... Pois l'unité de quoi? Car, en vérité, l'école de l'unité abuse do droit de bafouer le lecteur français !

» Était-ce l'unité de territoire? Mais la gé(^raphie deb France ressemblait à la casaque d'Arlequin !

» Était-ce l'unité d'administration? Mais il y avait deox Frances dans la même France : l'une appelée pays d'éle^ tion, l'autre pays d'État !

» Était-ce l'unité de législation? Mais le Code du temps aurait fait envie au chaos : ici la justice jugeait selon le droit . coutumier, et là selon le droit écrit !

» Était-ce l'unité de justice ? Mais il y avait autant de juridictions que de justiciables et que de nature de délits !

» Était-ce Tunité de l'armée? Mais l'armée parlait à peu près toutes les langues de l'Europe ; le Royal-Âllemand et le Royal-Cravate manœuvraient h côté de Picardie et d'Auvergne.

» Était-ce l'unité de propriété ? Mais un abtme séparait la propriété roturière de la propriété mainmortable !

» Était-ce l'unité d'industrie ? Mais la corporation avait constitué une aristocratie de la blouse et du tablier.

' Décadence de la Monarchie française.

» Était-ce l'unité de commerce? Mais les traites foraines^ mais les lignes de douanes échelonnées à Tinfini les unes derrière les autres, déchiraient la France en autant de royaumes différents qu'il y avait de provinces !

B L'unité de religion? Hais, par la persécution à la gloire d'une feuille de papier intitulée la bulle UnigenituSf Louis XIV a créé dans le royaume un schisme qui a cessé le jour où cessa la persécution.

» L'unité enfin de nation! mais la noblesse, mais l'Église, mais la boui^eoisie, formaient chacune une nation différente dans l'État, chacune avec son régime particulier, chacune avec son costume!

» Où donc alors est l'unité que Louis XIV a donnée à la France? Et si véritablement il l'avait donnée, pourquoi la Révolution l'aurait-elle donnée une seconde fois? »

Voilà dans ces derniers mots la plus solide réfutation des preneurs de Louis XIV. Si la révolution a fait l'unité, c'est qu'apparemment elle n'était pas faite. Ainsi que nous l'avons déjà dit, c'est l'unité de la constitution civile qui seule est la base de l'unité politique ; et c'est là ce qui appartient essentiellement à la révolution. Et c'est cet important bienfait qui a» sans doute, causé l'erreur de ceux qui de bonne foi ont félicité la révolution d'avoir fait la centralisation. Ils ont confondu la centralisation avec l'unité, le mal avec le bien, la concentration de toutes les forces sociales dans une seule volonté avec l'expansion de tous les droits mis à la portée de chacun. Nous ne saurions trop insister sur cette distinction» qui seule peut mettre fin à tous les malentendus : la révolution a fait l'unité, la monarchie a fait la centralisation.

Après tant de siècles de luttes contre les libertés nationales, les vieilles traditions césariennes l'avaient emporté, et

Tannée 1692 vit leur triomphe définitif. Cent ans après, h nation reprenait ses droits. Assurément ni le même principe, ni le même mot ne peuvent servir d'enseigne aux deux époques.

Le règne de Louis XY a été, sans doute, justement flétri par rhistoire ; mais il ne fut qu'une conséquence, une continuation forcée du règne précédent. A l'avènement de Louis XIY, une génération virile annonçait à la France de grands jours. Sa turbulence même et sa fierté étaient des symptômes d'énergie. Le roi non-seulement l'arrêta dans son essor, comprima ses aspirations, étouffa sa pensée ; mais encore par privilège de longévité, il l'enterra tout entière et prétendant être à lui seul la France, il resta effectivement seul, parmi tous ceux qui commencèrent avec lui. Puis, par une cruelle ironie du sort, et comme pour le châtiment de ce prodigieux orgueil, le vent de la mort souffla sur sa race royale, de sorte que tout ce qui aurait pu avoir quelques traditions d'un passé moins monarchique disparut autour de lui. Son chétif successeur naquit en pleine corruption, dans la plus épaisse fange de l'abaissement général. Tout noble exempte, toute grande leçon devait lui faire défaut. 11 n'y avait plus d'élément pour une bonne éducation de roi. Toute l'époque se résume dans les mots du maréchal de Villeroy montrant la foule parisienne à Louis XV âgé de sept ans : « Sire, tout cela vous appartient. » Comment un cerveau d'enfant n'aurait-il pas été détraqué par ces stupides doctrines de courtisan. Nous n'avons pas à justifier Louis XY; mais il nous est permis d'affirmer qu'il fut la plus triste victime de l'école politique de son aïeul.

Ainsi, pour nous en tenir à notre sujet, par la violation des droits municipaux, Louis XIV léguait à son successeur

des hostilités multipliées. Les cités ^ gouvernées par des hommes qui avaient acheté le droit de les administrer, les regardaient comme des intfiis, étrangers aux intérêts des localités et dévoués à des intérêts contraires. Il n*y avait ni confiance ni accord entre les administrateurs et les administrés; les premiers n'étaient aux yeux des autres que les instruments du pouvoir, et toutes les haines soulevées contre des magistrats qui leur étaient imposés, remontaient au vendeur royal qui contraignait les populations de recevoir sa marchandise.

D'autres corporations opprimées par Louis XIY prenaient leur revanche d'un trop long asservissement. Les remontrances des parlements vinrent troubler le repos d'un indolent monarque. On eut beau y répondre par des lettres de jussion et des exils, les clameurs des cours souveraines redoublaient à chaque mesure de violence, et trouvaient des échos dans les communes agitées. Cette formidable alliance causa de sérieuses alarmes ; on eut recours à la vieille tactique de la royauté. De même qu'elle avait autrefois combattu les seigneurs à l'aide des communes, de même elle voulut abattre les parlements en regagnant les communes à sa cause. Deux édits de 1764 et 1765 rétablirent l'institution municipale sur ses anciennes bases, et rendirent aux communes le droit d'élire leurs magistrats temporaires.

D'unanimes acclamations de joie accueillirent cette nouvelle reconnaissance du droit. Le peuple crut naïvement à la bonne foi de la royauté, et les villes en possession de leurs libertés municipales rentrèrent dans le calme. C'était là ce qu'on attendait. Les parlements en lutte furent privés de l'appui populaire qui les rendait redoutables. On ne craignit

plus de les frapper ouvertement. Le chancelier Maupeou dé-

truisit d*un seul coup toute rorganisation judiciaire, abolit les parlements, pour leur substituer des conseils supérieofs et une cour plénière.

Nous devons avouer cependant que les réformes du {uneoi chancelier n'ont pas mérité les amères critiques dont les histoires du temps les ont accablées. Il y avait dans ses mesures plus d'un bon côté. Mais le coup était si arbitraire qo'fl révolta toutes les consciences ; il ne se motivait d'ailkors que par les courageuses oppositions de la magistrature approuvées par tout le pays, et la sagesse de certaines réformes disparut devant Toccasion qui les avait faites et la manière dont elles furent accomplies.

Bientôt, d'ailleurs, les communes furent appelées à faire les frais du coup de tête ministériel, et les colères eurent occasion de redoubler.

Dans l'audacieuse entreprise du chef de la justice, ce n'était pas tout que de supprimer les charges, il fallait encore rembourser les titulaires. Or, le trésor royal était épuisé. Oo ne trouva donc pas de meilleur expédient que de revendre encore une fois les magistratures municipales. Un édit d'octobre 1771 abolit le régime électif et temporaire pour rétablir les offices à perpétuité.

Le § 2 de l'article 2 contenait tout le secret de l'édit :

u Dans les trois mois de la publication de Fédit, la finance » desdits offices pourra être payée en bons royaux, et, après » ce terme, elle ne pourra être payée qu'en argent. »

Plusieurs villes avaient déjà racheté ces offices, en conséquence d'un édit de 1733 ; elles durent subir cette nouvelie spoliation. Et cependant, tel était l'attachement des populations pour le régime municipal, que, peu de temps après la promulgation du nouvel édit, la plupart des villes rachetèrent

les chaînes confisquées et rentrèrent encore une fois dans leurs droits.

Double source de profit pour la royauté ! double allëchement à la mauvaise foi ! bien fait pour indigner, sans doute ; mais bien fait aussi pour témoigner de l'opiniâtre attachement du peupie aux institutions municipales I

LA RdBVOLUTIOM.

Dans répoque de la Révolution, nous comprenons d'abord le règne de Louis XYI, qui en fut le commencement, ensuite tous les gouvernements postérieurs, qui en furent des émanations plus ou moins directes, plus ou moins sincères. Qudques-uns d^entre ces derniers se sont donné pour mission de combler l'abîme de la révolution; et la révolution s'est vengée périodiquement en les précipitant l'un après l'autre dans l'abîme toujours entr'ouvert de la vieille monardûe qu'ils voulaient contrefaire. D'autres, au contraire, ont vooli personnifier la révolution en eux-mêmes, et ils ont renonveKi le despotisme monarchique pour défendre leur orgueilletfl incarnation. Mais la révolution, qui est la liberté, s'estlevtf pour leur arracher le masque, et ces fantômes, mis à '^ tombèrent abandonnés de l'opinion publique.

Ce qui dans l'étude de la révolution a souvent éfâ

même de bons esprits, c'est qa*il y a des intermittences de repos, de découragement peut-être, qui ont Fapparence d'une abdication. Mais tout à coup la révolution se réveille et renverse ce qui marche hors de sa voie, sans même qu'on l'entende venir. Car elle est aujourd'hui partout, même alors que les gouvernants ne la voient nulle part.

Remarquons de plus qu'à chaque fois qu'elle apparaît, son œuvre s'accomplit avec plus de facilité, tant les vieilles idées qui lui faisaient obstacle s'effacent et se perdent. Son action extérieure n'est pas toujours la même ; mais elle se fortifie progressivement sous des formes diverses ; et c'est peut-être dans les plus mauvais temps qu'elle gagne le plus de terrain. L'histoire de la révolution ne s'est donc terminée ni en 1799, ni en 1814, ni en 1830, ni en 1852; elle naarche encore et elle marchera toujours, jusqu'à ce qu'on lui accorde entière satisfaction. La vérité est la seule dynastie qui soit impérissable.

Nous pouvons donc prendre congé de la monarchie ancienne. Tous les efforts tentés pour la refaire ou la contrefaire n'aboutiraient qu'à des catastrophes ou à des ridicules. Mais tout en constatant son éternelle déchéance, il nous est permis de demander quelle a été en France son action politique, son rôle utile. Car ce serait un contre-sens historique de supposer qu'une institution si durable et si forte dans sa durée n'a pas eu sa raison d'être et d'être longtemps.

Nous n'avons pas à nous occuper des premiers temps. Sous les Mérovingiens, la royauté n'était pas un pouvoir social, mais personnel. Après eux, Charlemagne tenta vainement d'organiser un État. N'ayant aucune tradition natio- <iale pour constituer son œuvre, le chef barbare jeta un re- ^rd sur le monde antique, et moitié par orgueil, moitié par

dédain de sa propre race, il crut réédifier le yieil empire romain. Mais Fanachronisme était si œonstraeux, qne ce n*était pas un empire transroissible. Ou plutôt, à yrai dire, il avait fait moins un empire qu'un empereur ; réehafoudaee césarien ne reposant que sur lui, devait tomber avec loi.

Ce fut une seconde chute de l'empire d'Occident. 11 s'y rencontre pourtant une notable différence. A la première chute, les barbares avaient pris tumultueuseaient possession du territoire, sans, pour ainsi parler, faire compte oisemble : à la seconde, ils se limitèrent mutuelleoient et prirent chacun leur place. Au lieu d'être campés, ils fixant knr assiette. C'est ce qu'on appelle la formation des naticma* lités.

Ce fut une époque de longs déchirements qui mirent fin en France à la domination germanique, et pendant lesquels ki rois ne furent que les instruments passifs des peuples sot* levés. Alors encore la royauté ne pouvait guère prétendra aux mérites d'une fonction sociale.

Mais du mouvement général des peuples sort à son tour h nationalité française. Avec Hugues Capet commence la monarchie, bien humble d'abord, bien modeste et bien circonscrite. Cependant il s'y rattache une pensée nationale qui la protège et la fortifie. C'est elle qui a mis fin à la domination ger* maine. Ce sentiment plus instinctif que raisonné groupe autour d'elle les espérances et les épouvantes. Car si le dominateur tudesque voulait revenir à la charge, c*est sur la royauté que l'on compte. Il y a là déjà une communauté de pensées qui, sans être l'unité, sert cependant de lien au milieu du morcellement général. Ce sentiment, profond et durable, domine tellement toute cette première époque, que la gloire populaire de Philippe-Auguste tient surtout à h

bataille de Bovines, où il triomphe d'une invasiot) germaine, qui ne fut qu'un essai de restauration.

Cependant ce triomphe même, en mettant fin désormais aux appréhensions, eût brisé le lien sentimental |de nationalité entre le roi et les populations, si un autre fait n*était venu resserrer le nœud.

Les communes, nées, ainsi que nous l'avons dit, de l'impuissance de la royauté à protéger les villes, comprirent néanmoins aussitôt que cette impuissant protecteur pouvait être un utile allié.

Cet allié fut souvent, il est vrai, infidèle, quelquefois perfide; il sut même habilement changer l'alliance en patronage ; mais son intérêt lui commandait de ménager cette clientèle communale qui lui faisait une armée.

Ainsi se forma un nouveau lien commun, non plus à l'état de sentiment, mais à l'état d'association active, et donnant à la royauté une physionomie populaire.

Les avantages de Talliance étaient réciproques. Les communes, dans leur isolement, toujours exposées à un retour offensif des seigneurs dépossédés, n'auraient pu longtetops se maintenir. La royauté les fortifia non-seulement par son action personnelle, mais aussi par la puissance collective qù^eTle leur donna en leur servant de centre. Il y eut ensemble d'efforts, et quelque chose qui ressemblait à une nation.

D'un autre côté le roi cessa d'être une simple classification dans la hiérarchie féodale^ ne différant des autres seigneurs que par le titre. Il en différa bientôt par les fonctions sociales; et devenu le point de ralliement du mouvement communal, il s'agrandit par l'annexion de toutes les forces qui se détachaient des barons.

L'organisation politique prenait donc un caractère d'en-

semble, profitable à la royauté comme aux commmaatés populaires.

La même œuvre fut poursuivie dans Torganisatioii judiciaire. D*abord, le droit d'appel à la cour du roi, puis l'établissement de cours permanentes sous le nom de parlemaits, délivrait le peuple de la juridiction oppressive des seigneurs. Les lois eurent un certain ensemble dans tous les domaines relevant de la couronne.

Ainsi les tyrannies locales et multipliées font place iune autorité distante et unique, qui épargne au moins aux populations les oppressions de détail. Souvent la royauté manque i ses engagements; mais ce ne sont que des intermitteDccs qni semblent des afflictions supportables auprès de violations continuelles. Les rois gagnent du terrain dans les esprits par m bénéfice de comparaison. Il se fait entre le peuple et laeooronne un accord qui résiste aux déceptions et même aux usurpations royales. Les rois d'ailleurs se donnent volontiers mission de protecteurs, et en remplissent le rôle, quand ce rôle est d'accord avec leurs intérêts ; tandis que le peuple, à mesure qu'il est déshérité de ses libertés, prend naïvement habitude du haut patronage, et s'attache instinctivement! une puissance qui est son œuvre.

C'est surtout dans les moments de grands déchirements oii dans l'extrême confusion des choses, la patrie elle-même semble absente, que se révèle l'intelligence du sentiment populaire, apportant son secours à la royauté en péril. Deux mémorables occasions se présentent, deux cataclysmes, pendant lesquels la France semble disparaître. Dans la première époque, les Anglais sont maîtres de presque tout le territoire ; les grands vassaux sont avec eux ; le roi d'Angleterre est couronné à Paris ; les Bourguignons et les Armagnacs se

disputent ee qui reste ; il y a des drapeaux de toutes couleurs, des factions de toute nuance. Au milieu de cette mêlée de passions, d'intérêts, de droits méconnus et invoqués, de provinces envahies ou soulevées, où est donc la France? Les plus habiles s*y trompent; les plus sincères hésitent. L'inspiration populaire seule n'est pas en défaut. Elle se révèle par la voix d'une bergère : « Là où est le roi, là est la France ^ » Et la vierge de Domrémy, incarnation mystérieuse du sentiment populaire, dit adieu à son village, s'enfonce dans des contrées soumises à l'étranger et infestées de pillards, fait des marches forcées la nuit, à travers les champs et les bois, par des sentiers presques impraticables, passe à gué des rivières grossies par les pluies d'hiver, et marche droit devant elle jusqu'au château de Chinon, séjour d'un roi sans couronne, sans armée, sans territoire, et ajoutons sans énergie. Mais il est le drapeau de la France, et Jeanne le salue à ce titre, et à ce titre elle reçoit de lui son investiture. Puis elle court à la victoire, missionnaire de la France, par l'accord du peuple et de la royauté.

• La seconde époque n'est ni moins cruelle, ni moins confuse. L'étranger domine également en France ; les Espagnols sont maîtres de Paris et des plus fortes places, de la Bretagne, de l'Anjou et de la Provence ; les seigneurs se sont érigés en souverains indépendants, d'Épemon en Guienne, La Chastre dans le Berri, d'EIbœuf dans le Poitou, Nemours dans le Lyonnais, Balagni à Cambrai. Deux prétendants, Philippe II et Mayenne, sont ligués contre Henri IV, sauf à se déchirer ensuite entre eux. Le roi est errant dans la banlieue

1 On a voala depuis faire an principe de ce qui ne fat qa*ane sage |K>UtiqQe de circonstance ; noas n'avons pas besoin de nous arrêter à ane réfutation.

de Paris avec 4,000 soldats. Vainement il a abjuré pour mériter le trône ; ses partisans protestants se détachent de lui; les catholiques négocient avec la Ligae. est phs délaissé que l'ancien roi de Bourges.

Où était encore une fois la France ? oii le drapeau de h France ? Les fins politiques ne le savaient guère ; le peuple seul le comprit, et la voix populaire se manifesta d'abord dans un écrit étincelant de verve et de patriotisme, œuvre anonyme comme le peuple, collective comme la conscienee populaire, la Satire Ménippée. Aujourd'hui que l'on en connaît les auteurs, on sait qu'ils appartenaient tous à la bourgeoisie.

Alors se révèle la pensée qui doit sauver la France : le représentant de la nationalité est signalé dans ce roi sus argent et sans abri ; la patrie est au camp de Heudon. Après avoir raconté la détresse de la France déchirée par des royteïets, des tyrans et des étrangers, le pamphlet national signale au peuple le remède : « Nous aurons un roy qui donnera » ordre à tout et retiendra tous ces tyranneaux en crainte et » en devoir; qui chastiera les violens... et fera conserrer » tout le monde en repos et tranquillité. Enfin, nous voulons » un roy pour avoir la paix. » Puis, tonnant contre les nobles et les étrangers, causes de tous les maux, les auteurs s'écrient : « Ne sommes-nous point las de fournir à la luxure ») et à la volupté de ces harpies ? Allons, monsieur le légat, » retournez à Rome, et emmenez avec vous voslre porteur » de rogatons le cardinal de Pelvé. Allons, messieurs les » agens et abassadeurs d'Espagne, nous sommes las de vous » servir de gladiateurs à outrance, et nous entre-tuer pour » vous faire plaisir. Allons, messieurs de Lorraine, avec » vostre hardelle de princes,... nous dirons haut et clair, à

» vous tous, que nous sommes François et allons avec les » François exposer nostre vie et ce qui nous reste de bien 9 pour assister nostre roy, nostre bon roy, nostre vray roy^ » qui vous rangera aussi bien tost à la même reconnais- » 3ance. »

Voilà de la bonne politique, toute nationale et vraiment populaire. Les leçons données aux partisans de Philippe II, « le vieil reynard de TEscurial, » ne sont pas moins remarquables.

« Pensez-vous qu'il voulust se mettre seulement en peine » souhoibter si petite chose que la seigneurie de France?... » Quand il sue ; ce sont des diadesmes ; quand il se mousche, j» ce sont des couronnes ; quand il rote, ce sont des sceptres ;

» quand il Nous sçavons trop bien que les Espagnols

M sont nos anciens et mortels ennemis, qui demandent de » deux choses Tune : ou de nous subjuguer et rendre esclaves » s'ils peuvent, pour joindre la France, l'Espagne et les B Pays-Bas tout en un tenant; ou s'ils ne peuvent, pour le » moins nous affaiblir et mettre si bas que jamais ou de » longtemps nous ne puissions nous relever et rebecquer » contre eux. »

La Satire Ménippée distribuée d'abord en copies manuscrites, avant l'abjuration du roi, fut ensuite imprimée à Tours et répandue dans Paris. Plusieurs éditions successives prouvèrent combien elle répondait aux aspirations du moment. Le sentiment populaire avait inspiré le livre ; le livre fit passer le peuple du sentiment à l'action.

Les auteurs avaient dit aux nobles et aux étrangers : « Vous serez tout estonnés que vous vous trouverez aban- K donnés de toutes les bonnes villes qui feront leur apointe- » ment sans vous. »

Henri IV était à bout de ressources. Les garnisons espagnoles se renforçaient chaque jour. Mayenne lui-même aUait subir la loi de Philippe II. Tout semblait perdu, lorsque par rintervention populaire tout fut sauvé. Insurrection contre l'étranger, insurrection contre les seigneurs, insurrection contre les ligueurs se succèdent avec l'apparence d'un mouvement concerté ; tandis que ce n'est que l'explosion spontanée d'une pensée générale. Le signal part de Lyon. Le 43 septembre 1593, les boui^eois forment des barricades, attaquent les gens d'armes du duc de Nemours, s'emparent du château de Pierre-Encise, et font prisonniers le duc et ses courtisans. Le mouvement gagne bientôt tout le midi. Toulon, Digne, Tarascon, Aix, Marseille et toute la Provence chassent les Espagnols et proclament Henri IV.

Paris s'agite à son tour, Paris le chef-lieu de la Ligne, mais conservant encore le souvenir des traditions municipales. Le prévôt des marchands, Lhuillier, travaille secrètement à rexpulsion des étrangers, et parmi toute la bourgeoisie se répète Téloquente apostrophe de la Satire Ménippée :

« Paris, qui n'es plus Paris, mais une spélunque de » hôtes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons et » Napolitains ; un asile et seure retraicte de voleurs, [meur- » triers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de » ta dignité, et te souvenir ce que tu as esté au prix de ce que » tu es? Ne veux-tu jamais te guérir de cette frénésie qui, » pour un légitime roy, t'a engendré cinquante roytelets et » cinquante tyrans ? Te voyla aux fers, te voyla en l'inquisi-

» tion d'Espagne tu endures qu'on pille tes maisons,

» qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes » sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et » conseillers ; qu'on pende, qu'on massacre tes principaux

» magistrats : tu le vois et tu l'endures : tu ne Tendures pas » seulement, mais tu l'approuves et le loues, et tu n'oserais » et ne sçaurais faire autrement. »

Mais enfin, les Parisiens voulurent oser. L'agitation se -prononça si énergiquement que Brissac prit le parti de suivre le mouvement, non toutefois sans avoir au préalable vendu au roi sa tardive coopération. Au reste, l'élan était si général, que les Wallons restaient bloqués dans leurs quartiers et les Napolitains assiégés dans la porte Bussy, pendant que le roi entrait paisiblement dans Paris avec sa petite troupe de quatre mille hommes. Le soir même, les étrangers capitulaient et sortaient de Paris.

L'exemple de la capitale fut entraînant et décisif, et le premier Bourbon monta sur le trône, porté par les bras du peuple. Aussi ne faut-il pas prendre au sérieux le vers de Voltaire qui fait régner son héros :

Et par droit de conquête et par droit de naissance,

OU du moins faut-il supprimer le premier hémistiche. Car le conquérant du poète n'eut qu'à se laisser faire ; le véritable conquérant fut le peuple.

Quant aux seigneurs, ils vendirent, l'un après Tautre, leur soumission à beaux deniers comptants, et ce fut encore le peuple qui paya la rançon des traîtres, dernier sacrifice fait à la sécurité du roi et au repos de la France.

En rapprochant ces deux malheureuses époques S si mémo-

I Dana ce rapprochement, nous nous sommes fort heurensement rencontré avec un article remarquable snr la Satire Ménippée, inséré dans le premier numéro de la Critique française, revue nouvelle. Noos y avons même puisé certains détails qui complètent notre thèse. L*aa-

râbles par leur dénouement inattendu, nous avons vonio montrer que la royauté avait cette grande utilité soeiale de servir de point de ralliement dans les cas désespérés, de donner l'unité à la pensée populaire, en lui indiquant où était la loi, le droit, la patrie. Sans le peuple, la royauté française eût disparu ; mais sans la royauté, la France eût été démembrée.

C'est là ce qui est merveilleusement compris par l'instiiiel populaire ; et c'est là ce qui explique la facilité avec laquelle et Gbarles VU et Henri IV, purent sans péril méconnaître les bienfaits de ce peuple auquel ils devaient tout, et confisquer à leur profit personnel de si généreux efforts. Le peuple les contemplait comme son œuvre, passait tout à des têtes si chères, et leur faisait même honneur de l'expulsion des étrangers. Abdiquant son héroïsme, pouvait-il être très-snsceptible à Tendroit de sa liberté? Contemporain d'ailleurs des malheurs de la patrie, il imposait silence à tout ressentiment de peur de les ramener. La génération suivante n'avait, il est vrai, ni les mêmes tendresses, ni les mêmes craintes ; mais elle trouvait dans les usurpations royales un fait accompli, et la patience populaire avait à s'exercer encore longtemps, jusqu'à ce que la mesure fût comblée.

Sous Louis Xlll, la guerre faite aux grands ne pouvait être vue que de bon œil par le tiers-état. On avait encore souvenir des tyrans de la Ligue, rois provinciaux, qui menaçaient de disloquer la France. Le siège même de La Rochelle

tear, M. Henri Forneroa, résome tonte sa pensée, qni est anssi la nôtre , par cette jadicieuse appréciation : a La Satire Ménippée est, comme fnt Théroine de Domrémy, le symptôme et le symbole de Taction da penple qui se délivre lui-même^ dans Timpuissance de ses rois, et retronve son activité. »

et rabaissement des protestants, entreprise politique bien plus que religieuse, semblait à la majorité boui^eoise moins une violation de droits qu*une mesure préventive contre la dualité dans l'État. D'ailleurs, une flotte de secours venue d'Angleterre, était aux yeux du peuple la condamnation des protestants. La haine de l'étranger n'était que trop justifiée par les malheurs sans nombre qu'avait toujours entraînés sa venue sur le territoire.

Le même sentiment fit la fortune des premières années de Louis Xrv. Quand la Fronde acceptait l'appui de l'Espagnol, elle devait succomber devant le tribunal du peuple, en donnant à la royauté le bénéfice d'une cause française. Et c'est là le service essentiel toujours rendu par la royauté dans les temps de troubles, être ou paraître la force centrale de la nation. Elle-même avait la conscience de cette puissance de position ; et quand elle était compromise, même par ses propres fautes, elle n'avait qu'à crier : A moi, France ! et le peuple la sauvait. Aussi, tout en contestant cette malheureuse thèse des centralisateurs, en vertu de laquelle la royauté aurait créé l'unité de la nation, nous reconnaissons volontiers qu'elle a créé l'unité du sentiment national. Assurément, sous Louis XIV et après lui, Bretons, Provençaux ou Gascons acceptaient volontiers leur part d'obligations quand il s'agissait de la France : ils saluaient la patrie commune dans ses succès, la plaignaient et la secouraient dans ses revers, et réclamaient avec orgueil la solidarité de ses gloires. Même l'éclat extérieur de ce long règne, l'éclat intellectuel et militaire contribua puissamment à ce rapprochement des cœurs. On était fier de se dire Français, et ce légitime oi^ueil provoqué et entretenu par les rois, créa une communauté ie pensée dans un pays où il n'y avait ni communauté de

droits, ni communauté de lois, ni communauté d'intérêts, ni enfin aucune des communautés civiles et politiques qui constituent l'unité.

Reconnaissons encore un autre service. La royauté fit habilement l'agglomération territoriale. Depuis Philippe-Auguste jusqu'à Louis XIY, malgré de cruels intervalles d'affdblissement, elle est toujours en marche, toujours en progrès, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt en avant, jusqu'à ce qu'elle s'arrête aux deux mers, jusqu'à ce qu'elle Easse ses derniers campements aux pieds des Alpes et des Pyrénées. Puis, par un dernier effort, elle couvre sa frontière du nord par la Flandre et l'Artois, sa frontière de l'est par l'Alsace et la Franche-Comté et bientôt après par la Lorraine.

Nous ne marchandons pas, on le voit, les mérites de h royauté ; et c'est ce qui nous autorise à lui contester des hommages auxquels elle n'a pas droit. Non, la royauté n'a pas fait l'unité de territoire, mais elle a fait l'agglomération territoriale. Non elle n'a pas fait l'unité de la nation, mais elle a fait l'unité du sentiment national. Sa mission a été ua travail élémentaire dont le développement appartient à d'antres ; nous sommes loin au surplus de dédaigner la grammaire, même en politique. Mais la question aujourd'hui est de savoir si l'homme émancipé doit rester sous la férule de son maître de grammaire. On est libre de le vénérer comme un bienfait du passé ; mais on n'est pas ingrat en repoussant sa tutelle.

Nous confessons d'ailleurs volontiers que la révolution n'a accompli que ce que la royauté avait préparé. Nous ne sommes pas de ceux qui croient que la révolution a inventé des droits ou imaginé des principes. Le présent, pour être solide, doit avoir ses racines dans le passé. Mais si l'enthoo-

siasme monarchique se justifie par les biens que la royauté a préparés, il faut que cet enthousiasme ne recule pas devant sa logique, et qu'elle admire la royauté pour avoir préparé la révolution.

Nous croyons, quant à nous, en faisant le bilan de la royauté, n'avoir offensé aucune vérité historique. La part que nous lui faisons n'est, sans doute, pas aussi belle que le veulent certaines traditions. 'Mais beaucoup d'autres institutions qui ont fait utilement leur temps, n'ont pas à se vanter de pages aussi brillantes. Ce n'est pas notre faute si de pompeuses légendes, trop longtemps accréditées, font ressembler un hommage sincère à un hommage incomplet.

Pour ceux cependant qui regardent la centralisation comme un bienfait, nous avouons qu'ils peuvent i cet égard câébrer la monarchie, à qui en appartient toute la responsabilité.

Nous allons voir, en effet, des sentiments tout opposés dans les premiers symptômes de la révolution. Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit de la création des assemblées provinciales : le premier pas vers la liberté se faisait par un essai de décentralisation. Hais pour compléter le système de réforme, il fallait mettre le régime municipal en harmonie avec les nouvelles franchises provinciales. Ce fut le but des minisU^ de Louis XYI, en consultant les vœux et les besoins de toutes les localités invitées à les exprimer, dans les cahier$ particuliers de chaque commune, lesquels devaient être coordonnés par ceux de chaque assemblée d'électeurs et par les cahiers spéciaux de chaque ordre.

m Sa Majesté a désiré que, des extrémités de son royaume » et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de » laire parvoûr jusqu'à elle ses vœux et ses réclamations...

» Sa Majesté a donc reconnu, avec ane véritable satisfiaelHm, » qu'au moyen des assemblées gradueUies^ ordonnées dans » toute la France, pour la représentation du tiers-état, dk » aurait ainsi une sorte de communication avec tous les ha- » bitants de son royaume. »

La réforme municipale était d'autant plus urgente, que redit de 1771 avait amené des abus sans nombre. Les vilks pour la plupart, avaient, il est vrai, racheté le droit d'élection ; mais les communes rurales, trop pauvres pour se rédimer, virent acheter les charges municipales des villages par les seigneurs de l'endroit, qui ajoutaient ainsi à leur droit d'oppression. Quelques-uns sollicitèrent et obtinrent des brevets qui leur conféraient la faculté de nommer les maires et les échevins, et ils confiaient ces fonctions i leurs gens d'affaires, à leurs fermiers et quelquefois à leurs domestiques.

On n'avait pas même le bénéfice du despotisme central, Soigné et se manifestant par intervalles, mais une tyrannie à domicile, toujours active , toujours présente, et s'exerçant par des subordonnés toujours impitoyables dans la domination.

Les cahiers furent unanimes pour demander la fin d'un tel état de choses. Nous avons déjà donné des extraits des cahiers des trois ordres. Tous peuvent se résumer dans le vœu suivant :

« Que redit de 1771, concernant l'administration des )» villes, soit supprimé, et qu'il soit fait un règlement génén rai pour la libre formation de leur municipalité. »

Les agitations du temps empêchèrent l'accomplissement de ces sages projets. Mais les désordres mêmes amenèrant la création spontanée de municipalités nouvelles. Dans les «i-

droits où les seipeurs et leurs créatures n'étaient pas expulsés des mairies communales, il se formait une autorité rivale sous le titre de comeil du peuple^ de conseil ou eomité permanent. Partout oii les fonctions municipales étaient continuées par les anciens magistrats, elles devenaient pour eux un moyen d'opposition à rétablissement du régime constitutionnel. Ceux, en petit nombre, qui restaient fidèles à leur nouveau serment, rencontraient des obstacles dans les parlements, chez les intendants et surtout chez les chefs militaires , presque tous opposés au système politique qui s'inaugurait.

Telles furent les premières difficultés que rencontra la nouvelle loi réglementaire des communes , qui promulguée à la fin de 1789, ne parvint dans les départements éloignés qu'au commencement de 1790.

Dans l'intervalle , Paris avait improvisé sa municipalité sous une forme nouvelle.

Le dernier prévôt des marchands, M. de Flesselles, n'avait pas eu de successeur immédiat. La force des circonstances, l'insurrection du peuple vainqueur de la Bastille, la présence d'une armée royale composée en grande partie de régiments étrangers, la nécessité d'assurer sans délai la subsistance d'une immense population et de rassurer les Parisiens contre le désordre, avaient réuni les citoyens qui avaient concouru aux dernières élections. Ce fut une dictature populaire créée par les premiers dangers, et qui abdiqua avec eux. Il fallait un chef municipal ; Bailly fut nommé par acclamation maire de Paris, en même temps que Lafayette était appelé au commandement des milices bourgeoises.

Peu de jours après, le nouveau maire provoqua, dans chacun des soixante districts de la capitale, la nomination de

deux commissaires, qui se réunirent à l'Hôtel de ville, le S5 juillet, et se constituèrent sous le nom à'AssemUie da représentants de la commune de Paris.

Cette organisation municipale se maintint à pea près sans changements jusqu'au commencement de 1790, moment oa la nouvelle municipalité fut établie par une loi spéciale, et qui date de la même époque que la loi générale rendue pour toutes les municipalités de France.

L'ancien droit des communes d'avoir leurs milices fat partout rétabli, mais avec ensemble et unité. C'est, sans contredit, l'institution qui provoqua le plus de colères parmi les nobles officiers de l'armée. Non-seulement ils voyaient avec déplaisir distribuer parmi des bourgeois les distinctions et les grades militaires qu'ils regardaient comme leur apanage, mais encore ils comprenaient facilement que cette force armée constituée à côté d'eux amoindrissait leur importance, et pouvait faire un jour douter de leur utilité. Les plus prudents se contentaient de tourner en dérision ces soldats de vingt-quatre heures , sans tournure et sans discipline ; les plus exaltés n*attendaient qu'une occasion pour leur donner une leçon. Ce n'était pas è Paris, pleinement en possession de ses droits, qu'auraient osé se produire ces fougueux stratégistes. Mais dans les départements, où les chefs militaires étaient accoutumés au commandement absolu, ils ne faisaient mystère ni de leurs dédains, ni de leur résolution à châtier.

Mais leurs premiers essais ne furent pas heureux. Nous n'en rappellerons qu'un seul exemple, au reste bien connu.

Après les événements des 14et IB juillet, les provinces crurent l'Assemblée nationale exposée à de graves dangers. Dans plusieurs cités importantes, la jeunesse, prenant exemple sur la population parisienne, se constitua en garde natio-

nale, malgré Topposition de la plupart des autorités locales, appartenant presque exclusivement aux partisans de l'ancien régime. A Rennes, les jeunes gens, non-seulement s'étaient spontanément armés, mais encore justement méfiants sur les dispositions du comte de Langeron qui commandait dans la ville, ils s'étaient rendus maîtres de l'arsenal et des principaux postes. Ce n'était sans doute pas très-légal ; mais quand les autorités étaient en révolte contre la constitution, où donc était la légalité?

Le général Langeron, croyant avoir bon marché de ces soldats improvisés, fit marcher contre eux les régiments A* Artois et de Lorraine, infanterie , et les dragons à^Orléam. Mais dès que les troupes furent en présence des milices bourgeoises, huit cents soldats passèrent sous les drapeaux de la commune, aux cris de : Vive la Nation! et les autres regagnèrent leurs casernes, après s'être engagés à ne jamais tourner leurs armes contre les citoyens.

La municipalité, comprenant que la cause de la milice bourgeoise était la sienne, se réunit â Thôtel de ville, suspend la levée des impôts destinés au Trésor royal, et envoie des députés porteurs de son arrêté pour le communiquer aux autres villes de la Bretagne, et les inviter à se confédérer pour la défense de la cause commune. Toutes répondent à l'appel, et, en peu de jours, quarante mille gardes nationaux sont sous les armes.

Le général Langeron tente encore d'arrêter cet élan, et commande à deux autres régiments de se mettre en marche; mais bientôt, peu rassuré sur les dispositions de ces nouvelles troupes, il donne contre-ordre ; et ne pouvant plus conserver une autorité compromise, va chercher un refuge à l'étranger.

Les résistances officielles n'étaient plus les seuls obsts^ks k combattre par les municipalités nouvelles. De seerets émissaires salariés pour compromettre la révolution, semaient dans les campagnes l'épouvante et le désordre. Excitées par eux, peut-être soudoyées, des bandes de pillards et d'incendiaires multipliaient partout de sinistres ravages. La loi senblait muette ; l'autorité était absente ou impuissante. L'impunité appelait de nouveaux dévastateurs et grossissait ks bandes. Il n'y avait sécurité ni pour les propriétés, ni pour les personnes, si ce n'est dans les grandes villes qui avaient organisé leurs gardes nationales. Leur exemple indiquait le remède au mal. 11 fallait armer les municipalités de pouvoirs assez étendus pour faire respecter partout la loi. C'est ce que résolut en effet l'Assemblée nationale. Par un décret do 10 août, elle arrête:

« Que toutes les municipalités du royaume, tant dans les » villes que dans les campagnes, veilleront au maintien de n la tranquillité publique, et que, sur leur simple réquisi- » tien, les milices nationales, ainsi que les maréchaussées, » seront assistées des troupes, à l'effet de poursuivre et d'ar- » rêter les perturbateurs du repos public, de quelque étal » qu'ils puissent être. »

Mais le décret du 22 décembre 1789 n'était qu'une disposition réglementaire, qui laissait encore beaucoup de latitude aux résistances. Les membres des grands corps judiciaires qui s'étaient déjà opposés à l'établissement des assemblées provinciales, n'avaient pu voir sans déplaisir l'établissement de nouvelles municipalités indépendantes, et de nouveaux tribunaux succédant à leur juridiction. Ils allièrent leurs mécontentements à ceux des chefs militaires, des intendants, de tous ceux que leur passé attachait à l'exercice

des (imctiobs administnitives. Toas ces âéments d'o|i|HMîtion produisaient autant d'efforts simultanés, pour entraver le développement des nouvelles institutions. Les embarras des subsistances leur fournissaient encore de puissants moyens d'exciter et d'exploiter à leur profit les émeutes populaires» rendant ainsi la révolution responsable des maux qu'ils provoquaient.

La loi municipale définitive de 1791 ne pouvait être un remède efficace, quand tous les éléments de discorde s'aggravaient chaque jour. Nous en avons sipalé les dispositions générales et les principaux inconvénients. Il est donc inutile d'y revenir. Mais nous devons rappeler une proposition émise à cette occasion par Mirabeau, et dont l'adoption pourrait garantir à tous les degrés le bon exercice des fonctions locales. Sachant que l'ambition justifiée ou non par le talent, s'attache spécialement aux magistratures de premier ordre, il demandait un système d'élection hiérarchique, qui ne reconnaîtrait pour éligibles à une fonction supérieure que ceux qui auraient exercé à un degré inférieur. Ainsi, l'on éviterait les erreurs résultant de l'inexpérience, et le talent fortifié successivement à chaque degré d'élévation, donnerait aux plus éminentes fonctions plus d'éclat encore qu'il n'en recevrait.

Cette proposition, malheureusement, ne fut pas appuyée : on n'en sentait pas d'ailleurs l'importance, dans un moment ou tout étant nouveau, il fallait en tout commencer par l'inexpérience. Mais aujourd'hui, ce principe pourrait être utilement appliqué ; il serait surtout avantageux à la province^ qui, ouvrant accès à toute carrière, et offrant en même temps au talent et les premières études de politique et les oecasions d'avancement, ne verrait plus ses meilleurs

enfiuits la fuir pour chercher ailleurs des

La subordination des municipalités aux supérieures était le vice capital de la loi de 1701. Cqieiidant cette organisation, toute défectueuse qu'elle fût, aurait pu rendre des services, si les troubles int^ieurs el les dangers de la guerre extérieure n'avaient porté une atteinte profonde à l'ordre légal. Les nouvelles institutions, k pdae assises sur leurs bases, ne purent résister à ce vaste ébranlement.

Les commissaires envoyés en 1793 dans les dépanemeili, avec un pouvoir dictatorial, aSrandiirent les municipalités 4e la subordination aux administrations de district et de d^»artement, réduites désormais à des attributions insignifianies. Le pouvoir officiel appartint exclusivement aux nninicipalités, dont tout le personnel avait été changé. Mais i côté d'elles, s'étaient formés des comités populaires, dont l'action était d'autant plus puissante, qu'elle s'exerçait en dehors da régime légal, sans limites et sans responsabilité. Ainsi, ao moment où la Révolution permettait d'espérer le complet développement des libertés locales, une effroyable crise les plaçait sous le despotisme de pouvoirs irréguliers.

Et cependant, par un vice de raisonnement et de langage assez fréquent, on attribua aux excès de la liberté les troubles engendrés par les excès de la tyrannie populaire, et l'on ne vit le foyer du désordre, dont le souvenir était récent, que dans le pouvoir trop étendu des magistratures municipales, pouvoir dont elles n'avaient jamais usé.

Les auteurs de la constitution de l'an 111 prétendirent conjurer le danger imaginaire. L'administration de chaque commune fut confiée à un magistrat unique sous le titre d'agent; le département eut une administration de cinq membres. Les

agents, réunis au chef-lieu du canton, formaient le corps délibérant, présidé par Tun d'eux. Ces fonctionnaires étaient élus par les assemblées primaires ; les administrateurs de département par rassemblée des électeurs. Enfin, pour représenter Fautorité centrale , les directeurs de la république nommaient auprès de chaque administration de canton ou de département un commissaire, chargé de veiller à l'obsenration de la loi.

Cette organisation inférieure, en tous points, à l'institution des yieilles communes, prêtait trop à la critique pour ne pas excuser les attentats du premier despote habile qui voudrait s'en débarrasser.

On ne le vit que trop tôt.

La loi du 28 pluviôse an YIII, rédigée sur les inspirations du premier consul, consomma l'abolition du régime municipal. Louis XIY l'avait mutilé, mutilé jusqu'à la paralysie. Bonaparte l'acheva.

Le législateur de l'an Vin remplaça les commissaires par des préfets, chargés en outre de toute l'administration du département. Près de chaque préfet se trouvait un conseil de préfecture, dont les attributions étaient bornées au contentieux des contributions, à la conscription et à des détails d'administration d'intérêt local et sans importance grave. Il y avait an outre un conseU général répartissant l'impôt entre les arrondissements, et proposant ce qu'il lui paraissait convenaUe de faire dans l'intérêt du département.

Les cantons étaient supprimés; mesure très-logique, le canton étant la base du gouvernement démocratique.

Chaque arrondissement eut un sous-préfet et un conseU diargé de répartir l'impôt entre les communes, et d'exprimer les vœux delà circonscription; chaque commune un maire.

agent d'exéeution, et un conseil mnnieipal poonnl, àcvtaines époques, ou avec Tautorisation da préfet, délibénr sv les affaires de la localité.

Jamais plus savante construction ne fut imigiiiée pev assurer l'arbitraire et mettre fin à tout esprit de liberté.

Cependant la tyrannie crut encore devoir pre&dn n masque en ce qui concernait le droit électoral. Par uoeesicession dérisoire, les assemblées, encore nommées primaîrei, étaient appelées à élire des listes de candidats parmi ksqiels le gouvernement choisissait les fonctionndres miinicîpaiL Quant à tout le reste, préfets, sous-préfets et maires, oonsdis de préfecture, conseils généraux, conseils d'arrondiasemeit, tous furent indistinctement nommés par le chef de l'État, qm s'attribua aussi, nécessairement, le droit delesrévoqver.

Alors fut inauguré l'idéal de la centralisatioD. Certes Louis XIY avait savamment mené son œuvre. Hais il étiit dépassé de cent coudées. Il avait, il est vrai, frayé la route et donné d'habiles leçons. Mais quelle distance du maître i rélève ! Il y a entre eux, comme centralisateurs, la même différence qu'il y a, comme militaires, entre le vainqueur delà Hollande et le vainqueur d'Âusterlitz. Et encore, dans ks menées de Louis XIV , il entre beaucoup de comlrinaisoiis financières, et si la province avait été mieux disposée à payer, peut-être eût-il respecté des libertés généreuses. Son heureux imitateur dédaigne les petits côtés. Ce n'est pas i la finance qu'il en veut ; c'est à la liberté elle-même. II l'attaqne bravement , face à face, sans détour, et la garrotte si bien, que la province n'a plus le droit de vouloir ou de ne pas vouloir sans la permission de l'agent central, qui lui-même n'a pas d'autre volonté que celle qu'on lui impose. Voilà la cratralisation, la quintessence de la centralisation, ee prétends

bienfait de la Révolution qui a fait des lois multipliées poor la combattre. Quand même tous les fûts historiques ne témoigneraient pas contre cette étrange théorie, il suffirait pour li mettre à néant de nommer les deux grands architectes de la centralisation, Louis XIY et Napoléon.

La restauration obligée de rendre les conquêtes extérieures de Fempire, se réserva le plus qu'elle put des conquêtes intérieures. Successeur de Napoléon sous bénéfice d'inventaire» Louis XYIII, comme tout héritier bénéficiaire» garda soipeU'sèment tout ce qui ne provoquait pas une demande en répé^ tition. Or, on avait tant à demander avant les libertés provinciales, que Topposition la plus tracassiëre ne leur donna pas une pensée. Quand la charte nationale semblait tous les jours en péril, pouvait-il surgir des débats sur les chartes locales. Quelques modifications , il est vrai , furent introduites, le principe d'élection partiellement rétabli ; mais les administrations restèrent aux mains du pouvoir. La centralisation n'avait rien cédé qu'un semblant de liberté.

Nous lisons dans une lettre de H. de Tocqueville quelques réflexions à ce sujet, qui sont d'une bonne logique et d'une iM>nne politique.

« Je suis amené forcément à penser que les Bourbons, au lieu de chercher à renforcer ostensiblement le principe aristocratique qui meurt chez nous, auraient dû travailler de tout leur pouvoir à donner des intérêts d'ordre et de stabilité à la démocratie. Dans mon opinion, le système communal et dé^ partemental aurait dû dès le principe attirer toute leur attention. Au lieu de vivre au jour le jour avec les institutions communale^ de Napoléon, ils auraient dû se hâter de les modifier; initier peu à peu les habitants dans leurs affaires, les Y intéresser avec le temps, créer des intérêts locaux, et sur-

tout fonder, s*il est possible, ces habitudfs et ee$ idén légales^ qui sont, à mon avis, le seul contre-poids possihk 1 la démocratie.

ir En un mot, la démocratie me parait désormais un fait qu'un gouvernement peut avoir la prétention de régkr^ mais d^ arrêter^ non ' ! »

Malheureusement, il était difficile que Louis XYIIIfAt pénétré des sages pensées exprimées par M. de Tocqoevilk. D'abord, toutes ses traditions personnelles s'y opposaient; ensuite , après avoir fui la démocratie indisciplinée et sanglante, il la trouvait à son retour plus calme , il est vrai, mais assez mal disposée envers lui , pour qu'il ne fât guère tenté de lui faire des concessions qu'elle ne deoiandait pas. N'oublions pas, d'ailleurs, que les véritables ennemis des Bourbons, les Bonapartistes, s'étaient ralliés en apparaiee au drapeau libéral, et qu'il eût craint de les fortifier par tout abandon de pouvoir. Enfin, bien peu de gens h cette époque songeaient aux libertés locales ; et telle était alors la confusion des idées, qui si le roi avait pris l'initiative d'une résurrection communale , l'opposition aurait proclamé que c'était un retour à l'ancien régime. Ne dit-on pas encore aujourd'hui que nous voulons défaire l'œuvre de la Révolution ?

Et cependant, en principe, les aperçus d'A. de Tocqueville sont d'une profonde sagesse. Si Louis XVIII s'était rappelé tout ce que ses ancêtres devaient aux communes, l'énergique appui qu'ils y avaient rencontré contre les factions de la noblesse et du clergé, et l'apport qu'elles avaient fait de cette puissance collective, qui seule avait assuré la constitutioD

I Œuvres et correspondances inédites d^ Alexis de TocquevUk^ publiées et précédées d'une Notice, pur Gustave de Beaumont^ membrt de VïnstituL Paris, 1801.

royale, il aurait compris que le même élément pouvait également le défendre contre les factions du jour. Par le rétablissement du système communal, il aurait affaibli les traditions de Tempire, en répudiant ce qu'il y avait de plus funeste dans la succession impériale.

L* empire nous avait rendu les intendances avec tous leurs abus, moins les États et les assemblées de provinces, les parlements et les municipalités collectives, moins toutes les institutions protectrices des droits et des intérêts des communes et des provinces. Or, ces institutions étaient nées avec la dynastie royale. Ne devaient-elles pas renaître avec elle ? Elles avaient fait sa force à son origine ; n'auraientelles pas été de puissants auxiliaires à son retour? Enfin la royauté avait été vaincue pour avoir sacrifié toutes les libertés municipales et provinciales. Son triomphe inattendu pouvait-il être durable, sans le rétablissement des mêmes forces qui avaient fait sa grandeur? Mais, encore une fois, tous les princes de la maison de Bourbon n'avaient fait leurs études historiques que dans le règne de Louis XIV. Tous avaient à leur service cette triste excuse répétée plus d'une fois par le malheureux Louis XVI : « Je ne puis amoin- • drir les droits légués par mes ancêtres ; je ne puis morce- « 1er le patrimoine royal. » Us oubliaient que l'extension de ce patrimoine était le produit d'une usurpation, et que les droits légués avaient une origine frauduleuse. L'empire leur louait, dans les administrations locales, plus d'arbitraire que n'en avaient eu leurs ancêtres. La logique aurait donc dû les conduire à rejeter ce pesant héritage, et pour rhoni^ur du trône et pour la stabilité de l'autorité royale.

Malgré leur prétention à ne relever que d'eux-mêmes, les

Bourbons copièrent si fidèlement Tempire dans leur tration intérieure, que la seule branche de Tinstitiition < munale, épargnée par le despotisme impérial, fut ^aleoMit épargnée par eux. Les juridictions consulaires restèrent debout au milieu des débris des libertés publiques, ehai^eait seulement de titre en s'appelant tribunaux de commeree.

Ces tribunaux sont évidemment une dépendance de Tacien régime municipal, ayant pris naissance avec lui, aiis qu'il résulte de la plupart des statuts municipaux. A Puis même, ainsi que nous Tavons vu, le tribunal de commeree fut une des premières institutions de la harue (1920), et k nom du premier magistrat (prévôt des marchands) montnit qu'on avait surtout en vue la protection du commerce. Dais la plupart des provinces, les noms de consuls étaient commins aux juges de commerce et aux échevins. Partout il y a coinexité entre les garanties de juridiction et les garanties d'administration.

Échappées au naufrage général des franchises municipales, les juridictions consulaires demeurent par leur sagesse et leur utilité, comme une protestation vivante contre la mauvaise politique qui a sacrifié les autres libertés ayant pris naissance avec elles. Électives dès leur origine, elles ont conservé le caractère d'indépendance sur lequel reposent les garanties commerciales, et tous les éléments du crédit public et des transactions particulières.

Croit-on que si les autres institutions communales eussent fonctionné avec la même liberté, elles eussent été ou plus dangereuses ou moins bienfaisantes? Quelle est, en effet, cette magistrature dont on feint de redouter romnipotence? L'officier municipal ne peut rien au-delà de l'enceinte de b cité ; son pouvoir est temporaire et limité ; il ne sort de la

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vie privée que pour y rentrer; il a pour témoinft de sa gestion sa Camille et ses amis, pour juges ses concitoyens, et toute réélection est un sipe et une récompense.

A côté de ce magistrat temporaire et électif, que Ton considère Fagent imposé par le despotisme central. Étranger aux intérêts du pays, dont il exploite plutôt qu'il ne dirige l'administration, le préfet ne s'occupe et ne peut s'occuper que de plaire au pouvoir de qui il dépend. Ses principales attributions reposent sur les ctiarges les plus onéreuses du pays : la levée des hommes, l'impôt du sang, les vexations de la police et la direction illégale des élections. Le droit de présentation des fonctionnaires auxiliaires dans chaque localité de leur dépendance, le droit de nomination des maires ne sont que la conséquence d'un système qui semble emprunté au droit de conquête. Que leur importent les affections ou le ressentiment de leurs administrés de qui ils n'ont rien à espérer, rien à craindre? Ils n'ont d'autre loi que la consigne ministérielle, et ils exigent de leurs subordonnés la même soumission absolue dont ils donnent l'exemple. Par un progrès accompli de nos jours, le maire lui-même peut être choisi en dehors de la liste du conseil municipal. Il devient, avec le préfet, l'homme du gouvernement, signalé pour avoir été repoussé par les suffrages de ses concitoyens, et imposé à la commune comme un châtiment. C'est le rétablissement des offices, avec le payement en complaisances au lieu d'espèces.

Les gouvernements devraient cependant avoir depuis longtemps appris que dans les moments d'épreuves, les fonctionnaires ne leur apportent aucune force. La leçon a été bien des fois répétée, sans profit sous aucun régime. Les agents de tout ordre et de tout grade savent que les gouvernements

passent et que les fonctions restent, ils sont en coi dévoués à leurs fonctions bien plus qa*aa gonvernemeot, lujours prêts à servir le dispensateur des grioes, qndk qM soit son origine et quel que soit son nom, soldats sans dnpeau et citoyens sans patrie, n'ayant pour mot d'ordre qwk succès, pour religion que Témargement. Chez les meillairs,fl peut rester quelque souvenir de celui qui les a |daeés ; inis leur respectueuse obéissance est pour celui qui peut les déplacer. C*est ainsi que les gouvernements sont châtiés dais les vices qu*Os ont créés. Us veulent la servilité et recueiDeit Tabandon. Jamais gouvernement ne s*est fortifié en s*appojut sur des hommes. Les institutions seules offrent des gages de solidité, et plus on leur laisse en initiative et en spontanfilé, plus elles rendent en reconnaissance et en secours. Parmi ks gouvernements que nous avons vu tomber, noas n*avons pis à examiner lequel a le plus ou le moins mérité son sort ; nais si l'un d'eux, en rétablissant les libertés municipales, avait créé autour de lui des intérêts et des affections fortement liés à son existence, la chute aurait été moins prompte, et peotêtre évitée. Car Télément le plus favorable aux révolutions, est la centralisation.

En réclamant le rétablissement du système représentatif, les illustres législateurs de 1789 savaient bien qu'il ne peit exister sans le régime municipal, qui en est la base. Ea instituant, en 1814 comme en 1830, une chambre représentative sans des communes libres, on bâtissait sur le saUe. Les libertés nouvelles édifiées sur un terrain préparé parle despotisme impérial ne pouvaient avoir ni solidité ni durée; ce n'était pas même un amalgame, mais une superpositioi de deux éléments qui se repoussent. Les plus petits ébranlements devaient amener autant de chutes.

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Qu'il nous soit permis, avant de termiiier ce dit[»tre, de rappeler les paroles d'un homme éminent qui signalait à ses emcitoyens les devoirs de l'administrateur municipal.

Élu en 1780, à la place de second consul de la municipalité d'Aix, Portalis s'exprimait ainsi dans une réunion solennelle, le jour de sa réception :

« Se montrer capable des grandes choses sans négliger les détails, voir les objets avec une certaine étendue, et ne pas se livrer à des systèmes qui ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette aveuglément d'un côté et abandonne tous les autres ; ouvrir son âme à la sensibilité, sans la rendre accessible à la faveur; réunir la sagesse et l'activité ; avoir cette force de caractère qui donne le mou« vement à la volonté et la volonté à la pensée, qui change les idées heureuses en idées utiles, et qui fait sortir les ressources du sein même des difficultés et des obstacles; n Lier les intérêts particuliers à Tintérét général ; diriger toutes les passions sans presque en éprouver aucune; concilier équitablement les droits des citoyens avec ceux de la cité ; détruire le mal en faisant sentir le bien ; disposer les hommes par l'exemple et la persuasion à porter docilement le joug de la félicité publique ; j» Ramener autant qu'on le peut les besoins de la société à la simplicité de la nature ; distribuer les revenus publics avec ordre et les employer avec économie ; ne pas s'écarter des principes généraux pour quelques événements privés ; ne point préparer des maux durables pour l'intérêt d'un instant; enfin regarder comme un vice de n'avoir pas toutes les vertus : telle est l'image des qualités et des devoirs d'un administrateur. »

Voilà certes l'idéal du magistrat citoyen, et nous n'avons

guère espoir d'y voir atteindre, surtout dans le» administrations créées par l'usurpation. Ces paroles mêmes dugrind jurisconsulte ne seraient considérées aujourd'hui quoeomne le rêve d'un homme de bien. Mais au temps ob elles Paient prononcées, la France , tout abaissée qu'elle fût encore sons le despotisme monarchique, conservait vivantes les traditions des libertés communales mutilées, et ne trouvait pas qu'on exigeât trop de ses magistrats populaires. Ce n'est pas d'aOleurs une chose indifférente que de voir les vieilles libertés de la commune avoir pour dernier organe public, avant les changements qui se préparaient, un homme comme Portalis.

Nous avons raconté à la province l'histoire de ses droits. A elle maintenant de les faire valoir.

Ces droits lui sont acquis, non-seulement en vertu des principes de 89 , mais aussi en vertu d'une longue possession.

Ils sont écrits non-seulement dans le présent , mais aussi dans le passé.

Ils font partie de rhéritage de ses pères, comme de la dot de ses enfants, et contre eux il n'y a pas de prescription.

Que la royauté Tait mutilée, que l'empire l'ait paralysée, s'il lui reste quelque goutte de sang viril , cela peut suffire encore à ramener la vie.

S'il lui reste un souffle, qu'elle élève la voix.

Elle a encore plus d'un moyen de se faire entendre, sans offenser la loi, sans sortir des limites permises.

Sa presse sera-t-ellc donc toujours infirme, ses conseils généraux stériles, ses conseils municipaux muets?

Avec trois organes de cette importance, si elle reste impuissante, c'est qu'elle le veut bien , et cette volonté ou abnégation de volonté est une condamnation.

 tout citoyen d'ailleurs peut appartenir l'initiative. La voie de la pétition est ouverte. Que le sénat soit saisi. Le sujet est digne de ses méditations.

Si une première pétition échoue, qu'il s'en présente une autre, puis dix autres, puis cent, puis mille, pujs un million.

Le droit est là : il faut en user , sans jamais le dépasser, sans jamais l'abdiquer.

Que la province ne se laisse plus persuader qu'en réclamant sa part dans la vie commune, elle offense les traditions de la Révolution. Car c'est la monarchie qui lui a ravi ses libertés, que la Révolution voulait lui rendre, que l'empire a étouffées.

Que la province ne se laisse plus effrayer du reproche de fédéralisme, vieux mot de parti, qui doit reprendre son sens honnête et vrai. Car le fédéralisme, avec la même langue, la même législation, les mêmes sentiments et les mêmes droits, c'est la force de chaque fraction territoriale agissant au profit de tous, c'est l'échange perpétuel des avantages sociaux passant de l'un à l'autre, comme la circulation du sang du cœur aux extrémités et des extrémités au cœur ; le fédéralisme c*est la facilité du gouvernement garantie par la liberté de tous, c'est la liberté individuelle garantie par la sécurité du gouvernement. Le fédéralisme, en un mot, c'est l'accord dans le mouvement, la paix dans l'activité, la diversité dans l'unité, c'est-à-dire ce qui , dans les nations comme dans l'individu, constitue la vie, la force et l'harmonie.

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