‹ La province ce qu'elle est, ce qu'elle doit être (volume 2)Chapitre 28 sur 58 · LA GRANDE VILLE · texte numérisé non relu

LA GRANDE VILLE

Si la ville de Paris a les profits de la centralisation, elle en recueille aussi les fruits les plus amers. Comme tous les pouvoirs usurpateurs, elle porte la peine de ses grandeurs injustes, et le jour des rétributions vient trop souvent lui rappeler que les splendeurs ont leurs chaînes, et qu'en atti* rant tout à soi, on y attire les catastrophes comme les faveurs.

Lorsque la révolution, armée de toutes les forces centralisatrices accumulées par la monarchie, imposait la dictature de Paris à la France entière, elle faisait en même temps de Paris le centre des déchirements civils, la victime de tous les sacrifices, le martyr de toutes les douleurs. En dominant tout, la capitale payait pour tous ; car en centralisant la domination, on centralisait les souffrances. Certes, Tautorité de ia commune de Paris fut immense et formidable ; mais chacun de ses membres expia cruellement une omnipotence de quelques jours, et le souvenir en a pesé sur la capitale par plus d*une loi d'exception, alors que partout ailleurs sur le terri-

toire français, on faisait des concessions auxdroitséleelonQi et aux libertés municipales.

Après les maux intérieurs, la centralisation attirait ensaite sur elle le châtiment des maux venant de rextérieor. LTirope armée contre la France savait trop bien que la frnct c'était Paris, et TimiQense rayonnement des légions coalisées se concentra sur Paris ou la nation devait être frappée à b tête et au cœur. Le campement des Cosaques aux Champs- Elysées fut un des produits de la centralisaUcn.

Le même système fait de Paris le champ de bataille des révolutions, le cimetière perounent tantôt des libertés, tantôt des dynasties» et le domaine d'autant d'expiations que de triomphes.

Même aux jours de repos, que lui revient-il de ses Coites ai chèrement achetées ? Les méfiances dn pouvoir, et «ae tutelle ombrageuse» quand la province, son inférieure» re^ certains bénéfices d'émancipation.

Aujourd'hui, par exemple, toutes les communes joaisseit du droit électoral pour la nomination des conseils maiidpaux. La commune de Paris est seule déshéritée de ce dm: la capitale^ est privée d'initiative et de liberté danslefoovernement de ses affaires, et placée au-dessous des derii^ localités. L'Hôtel de ville n*a ni conseil ni représentatioi; car on ne peut considérer comme un conseil municipal hbc réunion de citoyens désignés par Tantorité supérieure pov délibérer sur les affaires d'une commune. Dans lelangageà droit administratif, une telle réunion s'appelle une comnL^ sion. La distinction est capitale, et touche an fond mène des choses dans l'administration d'une ville.

Une commission n'est et ne peut être que la représentitiv du pouvoir qui la nomme ; et elle se guide bien plus soirait

les inipirttîoDs du ponvoir, que suivant les intérêts de la localité qu'elle gouverne. Les inconvénients de ce système dont l'application se fait à Paris ont été plus d'une fèis sipalés : ils viennent de Tétre encore avec une énergique vérité dans les discussions soulevées par l'augmentation effrayante du prix des loyers. Il a été démontré que dans les énormes travaux entrepris, que dans les expropriations sui-^ vies de ventes de terrains, l'administration poussait à la hausse de telle sorte que l'acquéreur devenu ensuite con-* stmcteur, était contraint de tenir les loyers à un taux exorbitant, et de se payer sur les habitants des sacrifices que lui imposait la ville. L'autorité faisait de la spéculation aux dé^ pens des administrés , et une des plus grandes plaies de fiotre époque, la cherté des loyers, a été le fait direct d'une administration sans contrôle.

Certes, un aussi déplorable phénomène ne se serait pas produit, si les intérêts de la capitale avaient été confiés h un conseil électif responsable envers les électeurs, vivant d'une pensée commune avec les habitants, et plus préoccupé de leur bien-être que de la pompe des monuments publics. Sans doute, pour les travaux d'utilité générale, il n'aurait pas été parcimonieux ; mais à bon droit, il se serait montré moins fKile pour les dépenses de fantaisie, propres seulement à provoquer les vaines satisfactions de TorgueiL

D'oii vient donc pour la commune parisienne cette exdu- «on des droits accordés à toutes les autres communes ? D'oii vient cette défaveur exceptionnelle de la grande ville, d'ail* leurs si favorisée sous tant d'autres rapports ?

Osons le dire : Texceptron est presque justifiée par l'excessif poQvoir assuré à Paris par la centralisation. Si, à tous les avantiges matérids dont elle jouit, otf ajoute les avantages

politiques, il est évident que la capitale ainsi eonstitnée deviendrait pour le gouvernement une puissance m^açanle. Qu'on ne s'y trompe pas cependant : cet aveu n*est pas ne protestation contre les libertés municipales de Paris, nais contre tous les abus centralisateurs qui rendent ces libertà dangereuses. Au lieu d'attaquer le mal dans sa source qui est la centralisation, on cherche un correctif dans un antre mal, qui est la privation des droits. Singulière logique, qui a'a d'autre recours contre l'injustice qu'une injustice de plas! Nécessité fatale, cependant, qui a pesé sur tous les gouvenements, et dont ils ne peuvent s'affranchir qu'en affranchissait la nation.

Mais toujours on s'opiniâtre à tourner dans un cercle vicieux. Le gouvernement, en attirant dans ses bureaux lo grandes et les petites affaires, en comprimant toute actioiiet toute initiative extérieure, concentre le mouvement et la vie du pays entier dans la capitale; puis la capitale se fortifiait outre mesure devient un danger, et pour conjurer ce danger créé par lui-même , le gouvernement lui ôte la liberté de penser et d'agir. Il serait bien plus simple de ne pas accroître à l'excès les forces vitales, et de les laisser s'exercer dans leor juste mesure.

M. de Cormenin, grand admirateur de la centralisation, ea reconnaît cependant les dangers ; mais il se borne à demander comme contrepoids les institutions municipales de Paris. C'est là une erreur. Paris libre et Paris centralisateur ne pèserait que plus lourdement, non-seulement sur la province, mais encore sur le gouvernement, quelle qu'en fût la forme, république ou monarchie. Le contre-poids n'est pas ailleurs que dans les libertés provinciales; ou plutôt il n'y aurait plos besoin de contre-poids; car avec les libertés provinciales, il

n'y aurait plus de centralisation. Or, en administration comme en mécaniqne, toute machine marche mieux lorsque chacun des rouages se meut en liberté dans chacun de ses développements que lorsqu'il faut opposer des contrepoids à une action trop puissante, et amoindrir la force générale par des luttes combinées.

Pour Paris donc comme pour la province, le dilemme se pose sans équivoque entre la centralisation et la liberté. Avec la centralisation, la capitale opprime la province et ne conserve même pas chez elle les derniers vestiges des franchises municipales. Avec la liberté des provinces, la capitale reprend ses droits personnels, rentre dans la dignité de sa vie municipale, dans la gestion de ses affaires, dans la bonne administration de ses intérêts, et dépensera peut-être moins de millions, parce que avant de dépenser, il lui sera permis de compter ^

* Si Ton Teat connaitrc en détail tous les vices de cette centralisation qui rend Paris esclave de ses grandeurs, il faut consulter un livre savant et conseiendenx intitulé : Administration de la commune de Paris, par M. Jules Le Berqnier, avocat à la cour impériale.

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