ENSEIGNEMENT
De toutes les questions sociales, la plus importante, sans contredit, est celle de l’enseignement; car l’enseignement engage l’avenir : du bien ou du mal qu’il fait dépend le sort de plusieurs générations.
Cette question d'ailleurs étant intimement liée à celle de la centralisation, nous sommes contraint de nous en occuper au moins sommairement.
Et, en effet, à chaque nouvelle fonction sociale que nous abordons, nous rencontrons toujours le même dilemme : monopole ou liberté.
Il y a eu de nombreuses controverses sur les droits de l'État et les droits du père de famille. Nous n’acceptons pas la question posée en ces termes. Le mot Étal prête beaucoup trop à l’équivoque. Dans son véritable sens, il signifie chose publique : État est la traduction exacte de respublica. On
1 Les diiréremes citations empruntées à M. Raodol sont extraites de deux outrages, complément l’un de l'antre : le premier, iniitolé Dé cadence (le la France ; le second, Grandeur poseible de la France.
se donne donc un facile triomphe en opposant la chose publique, État, à la chose privée, famille, en mettant en balance l'ensemble et la fraction. Quoique nous considérions la souveraineté de l’individu, du père de famille, comme aussi sacrée que celle de l’être collectif, nous n'avons pas besoin de laisser aux centralisateurs l’avantage d’une mauvaise terminologie qui ne tend qu’à égarer les arguments.
Pour ramener les choses au vrai, il suffit de substituer au mot État le mot gouvernement, et alors la solution est facile.
Appartient-il au gouvernement de se constituer l’instructeur général de la nation, de plier toutes les intelligences à un enseignement uniforme, d’imposer aux pères de famille les leçons, les maîtres, les livres, les méthodes et les doctrines qui doivent guider leurs enfants? Est-ce le gouvernement, en un mot, qui doit façonner la société ?
Mais le gouvernement, qu’est-il donc, sinon l'agent, le mandataire de la société ? Or, pouvons-nous admettre que le mandataire donne la direction à son mandant, que l’agent de la société, qui ne doit être inspiré que par la société, veuille faire la société à son image?
Nous comprenons que daus une théocratie, où le gouvernement prétend représenter la vérité étemelle, il veuille être l’interprète de tout enseignement. Le prêtre, dominateur des consciences, doit être le guide de l’intelligence. Lorsqu’on dit : <1 Hors de l’Église point de salut, » on se croirait coupable de n’y pas faire entrer tout le monde. Lorsqu’on dit : « Je suis seul la lumière et la vérité, » on croit de son devoir d’interdire des écoles que l’on considère comme des asiles de ténèbres et de mensonge.
Mais dans un temps où le libre examen sur toutes choses
est un droit acquis, dans un pays où la liberté de conscience est un des principaux articles de la constitution sociale, imposer à tous un même enseignement, une méthode uniforme, et refaire le lit de Procuste, non plus pour le corps, mais pour les esprits, c’est une inconséquence flagrante, un énorme contresens.
Eh quoi ! l’on ne veut pas reconnaître une religion de l’État, et l’on décrète un enseignement de l’État! Encore une fois, l’un ne peut aller sans l’autre. Tous les fanatismes comprennent bien cela. Lorsque Robespierre et ses adhérents disaient : « La patrie doit recevoir les enfants à cinq ans des mains de la nature, pour les rendre à douze à la société, » ils remplaçaient la religion de l’État par la raison d’État. C’était le même despotisme sous un autre nom. Le patriotisme d’alors, aussi exclusif et intolérant que la religion, voulait confisquer l'enfance et dominer la famille.
De même, dans l’empire romain, il n’y a pas lieu de s’étonner si l’on rencontre l’enseignement public exclusivement confié à une institution du gouvernement, l’école de Constantinople Aucun autre cours public n'était toléré; la loi impériale n’accordait la liberté d’enseignement que dans l’enceinte de la famille, intra parietes domesticos.
Tout cela est parfaitement conforme à la logique soit du fanatisme religieux ou révolutionnaire, soit du despotisme impérial.
Mais dans nos jours de scepticisme et de libre pensée, on ne sait comment expliquer la reproduction des tyrannies de l’église et du bas-empire. Nous ne saurions donc nous associer aux prétextes invoqués par un professeur célèbre à plus
1 Cod. Theud. [De studiis liberal).
d’un titre, pour défendre le monopole universitaire. « Les doctrines publiques, dit M. Guizot ', ne sont encore ni assez saines, ni assez affermies ; les lumières ne sont ni assez générales, ni assez également réparties pour que l’État puisse sans danger abandonner, soit h des autorités locales plus ou moins indépendantes, soit à des particuliers, le soin d'élever et d’instruire la jeunesse. Au sortir d’une révolution comme la nôtre, il y a tant d’intérêts opposés, d’opinions divergentes et de passions ennemies, que le gouvernement qui les contient, pour les concilier ou les étouffer, doit nécessairement se charger de l’éducation en commun des générations naissantes, afin d’empêcher que les causes de désunion et de trouble ne se perpétuent en elle et par elle. »
L’époque à laquelle M. Guizot écrivait ces lignes est précisément une de celles où se manifestent avec le plus de force le danger et l’inutilité de l’enseignement par l’État. Le gouvernement d’alors, débris de l’ancien régime, tendait à ramener les esprits en arrière, et devait nécessairement faire servir l’enseignement à ses vues politiques. D’un autre côté, l’esprit nouveau se montrait rebelle, en proportion de la compression; de sorte que l’éducation en commun, loin d’empêcher les causes de désunion et de trouble, les perpétuait en elle et par elle. La vieille monarchie et la révolution se trouvaient en présence , il en résultait de déplorables conflits, non-seulement entre les élèves, mais encore entre les professeurs. Nous avons vu l’école de droit fermée ù plusieurs reprises par suite de discordes intérieures.
C’est précisément dans un temps où les opinions sont divergentes qu’il faut laisser ù chacune la liberté de se pro-
1 De l’instruction publique, pag. 1Î8. 1816.
duirc. On peut être certain qif alors la vérité triomphera. Chaque opinion, nous l’avouons, prétend être la vérité ; mais, en résumé, c’est le public qui décide. Quant au gouvernement, il n’a pas de critérium plus sûr que les divergents ; le gouvernement n’est pas appelé à faire l’opinion publique ; il ne saurait en être le guide, quand il ne doit en être que l’émanation.
Depuis que M. Guizot a écrit les lignes que nous venons de citer, quatre gouvernements se sont succédé ayant chacun des principes différents. Selon sa théorie, par conséquent, quatre doctrines auraient dû se produire par l’enseignement de l’État dans un espace de quarante ans, c’est-à-dire pendant la durée d'une seule génération. A l’enfance de cette génération appartiennent les leçons de la restauration, à l’adolescence celles du gouvernement de juillet, à l’âge mûr celles delà seconde république et du second empire. 11 nous semble que cet enseignement de l’État destiné selon M. Guizot « à concilier ou à étouffer les opinions divergentes et les passions ennemies » n’a guère réussi dans son entreprise ; et que les passions ennemies n’auraient pas fait plus de renversements avec la liberté d’enseignement.
C’est surtout en pareille matière qu’il faut se garder de vaines déclamations. Si « les doctrines publiques ne sont ni assez saines, ni assez affermies , » quel gouvernement de notre époque a été lui-même assez sain et assez affermi, pour se donner en modèle? En vertu de quelle mission, d’ailleurs, prétendrait-il s’emparer de l’avenir des âmes, quand toute doctrine générale fait défaut à ce point, que M. Guizot, protestant, a été ministre de l’instruction dans un pays catholique, sans que personne y trouvât matière à blâme. Quelque caractère que l’on donne à ce fait, qu'on l’appelle tolérance,
indifférence, scepticisme ou irréligion, il suffit à démontrer le vide et l’illégitimité de tout enseignement gouvernemental.
Lorsque Napoléon constituait le monopole universitaire, il était d’accord avec un principe général de despotisme. Mais au moment où l’on se vantait de rendre le pays à la liberté, c’était une étrange théorie que de livrer au gouvernement l’administration des intelligences.
Ajoutons que dans l’exercice de cette usurpation, le gouvernement, comme cela devait être, se montra complètement incapable de bien faire. A part les grandes institutions de la capitale, qui vont, pour ainsi dire, d’ellcs-mêmes, partout se révélaient le désordre et l’insuffisance. La province abandonnée à des mains subalternes, emprisonnée dans un système exclusif, n’avait pas même les bénéfices de ce système dont on lui imposait tous les vices. Laissons parler à ce sujet un autre illustre professeur, qui fut aussi ministre de l’instruction publique. « Ici, dit M. Cousin, des facultés des sciences où se font des cours de physique, de chimie, d'histoire naturelle, sans qu’il y ait à côté une faculté de médecine qui en profile ; là des facultés de droit et des facultés de théologie sans facultés des lettres, c'est-à-dire sans histoire, saus littérature, sans philosophie. En vérité, si l’on se proposait de donner à l’esprit une culture exclusive et fausse ; si l’on voulait faire des hommes de lettres frivoles, de beaux esprits étrangers au mouvement et au développement des sciences, ou des savants sans lumières générales, des procureurs et des avocats au lieu de jurisconsultes, des séminaristes et des abbés au lieu de théologiens, je ne pourrais indiquer un plus sûr moyen pour arriver à ce beau résultat que lj dissémination et l’isolement des facultés. Hélas ! nous avons une vingtaine de misérables facultés éparpillées sur la surface de la
France sans aucun vrai foyer de lumière, comme nous avons un grand nombre de cours royales sans magistrature. »
Ce n’est pas un ennemi de l’université, c’est un de ses ardents défenseurs , une de ses gloires , qui fait ce triste tableau des effets de la centralisation. Peut-être seulement M. Cousin pense-t-il que le gouvernement pourrait faire mieux. Nous ne saurions partager cet avis. Le gouvernement, quand il sort de ses attributions politiques, les seules qui lui appartiennent de droit, ne saurait s'occuper que de ce qui est près de lui. Pour tout le reste, son action est indirecte, faible, aveugle et souvent funeste. Que lui importent les lumières de Toulouse, Poitiers ou Strasbourg, pourvu que celles de Paris suffisent à son éclat? Et quand même un gouvernement se rencontrerait qui voulût une plus égale diffusion de science, obligé de se confier à des agents endormis dans les vieilleries, il irait se heurter contre les entêtements de la routine et les traditions de métier.
Si, au contraire, chaque région dirige son propre enseignement selon le génie original du pays, suivant les besoins, les intérêts, les habitudes des familles, l’instruction sera mieux acceptée, parce qu’elle répondra au caractère de chacun. Dans les centres agricoles et industriels, l’enseignement professionnel aura sans doute la préférence; mais cette préférence sera motivée. Dans les centres purement intellectuels, la littérature et les beaux-arts auront le premier rôle, mais sans avoir besoin de faire avec les sciences exactes un compromis appelé bifurcation, c’est-à-dire une double voie ouverte aux égarements. Chaque chose alors prendra sa place. Le midi au ciel bleu pourra faire de la poésie, le nord brumeux des machines à vapeur; l’agriculteur apprendra son métier
ailleurs que dans les Géorgiques, et l’école des mines sera mieux placée que dans la rue d’Enfer.
Alors on pourra voir naître entre toutes les régions une émulation féconde. Toute amélioration sera leur œuvre propre, et tout progrès leur gloire locale. Aujourd’hui toute amélioration tourne au profit d’un préfet ou d’un ministre ; quant au progrès, c’est chose depuis longtemps inconnue en province. L’intelligence ne vit que d’emprunts faits à Paris.
Quelle différence dans les pays voisins ! Dans la Grande- Bretagne fleurissent huit grandes universités, rivales de savoir, et apportant chacune leur contingent aux développements intellectuels. Edimbourg est plus célèbre que Londres, Aberdeen et Glascow non moins que Cambridge ou Oxford. En Allemagne, vingt-deux universités, toutes semblables par leur forte discipline, distinguées seulement par leur originalité propre, sont autant de pépinières de savants, et alimentent dans toutes les régions la vie intellectuelle et le goût de sérieuses études. C’est qu’en Allemagne, malgré l’absence de liberté politique, les gouvernements ont respecté la liberté d’enseignement, et l’enseignement a recueilli les fruits de la liberté.
M. Cousin, lorsqu’il eut pour mission d’étudier l’état de l'instruction publique en Allemagne , se plût à rendre hommage aux bienfaits des universités libres.
u Quant à l’instruction supérieure, dit-il, on devrait substituer à nos facultés isolées, perdues çà et là dans les déserts des provinces, de véritables universités en très-petit nombre, mais fortes et pleines de vie, qui seraient toujours en rapport avec le pouvoir central, comme nos facultés et tous les établissements d’instruction publique, mais qui éliraient chaque année leurs autorités immédiates, leurs doyens et leurs rec- '
teurs ; substituer aux concours, qui ne donneront jamais que des hommes médiocres, un mode de nomination plus rationnel ; généraliser et appliquer à toutes les facultés l’excellente institution des agrégés auprès de la faculté de médecine de Paris ; établirainsi une riche pépinière de jeunes savants dans chaque université; faire payer les cours, dans l’intérêt de l’enseignement, des étudiants et des professeurs; donner des prix annuels dans chaque faculté, et attacher à la proclamation de ces prix beaucoup plus d’importance qu’à celle des prix des collèges : ce sont là les bases de toutes les universités de l’Europe. Il faut les transporter parmi nous, il faut par là vivifier les provinces et ajouter au mouvement que nos institutions communales et départementales répandront, j’espère, en créant de grands centres d’activité intellectuelle et morale, des foyers de lumières semblables à ceux qui éclairent toutes les parties de l’Allemagne. »
Ce sont là d’excellents conseils, dignes d’ctre médités; mais qui n’ont été guère suivis, et qui ne pouvaient pas l’être. Car le savant professeur les adressait au gouvernement ; il comptait sur le pouvoir central pour donner une forte impulsion au dehors, quand il est de l’essence du pouvoir central de tout attirer à lui. Au lieu de demander au gouvernement de faire, il faut lui demander de laisser faire; au lieu d’attendre quelque chose de l’initiative du pouvoir, il faut se confier en l’initiative de la liberté. Qu’on affranchisse la province du monopole universitaire, et l’on verra surgir de grands établissements d’instruction publique appropriés au sol, et fortement soutenus par ceux qui les auront créés. Alors nos institutions communales et départementales répandront le mouvement qui doit vivifier la province. La mission du pouvoir central a toujours été de paralyser la province. La résur-
rection de la province ne peut être accomplie que par les pouvoir locaux agissant en toute liberté. Ils écouteront alors, mieux que le gouvernement, les excellents conseils de M. Cousin; conseils du reste, si peu applicables parle gouvernement, que M. Cousin lui-même, devenu ministre de l’instruction publique, a dû les oublier. Peut-être n’osait-il pas songer au seul moyen de les mettre en pratique, la liberté provinciale.
Il est à noter que dans l’ancien régime, les établissements d’instruction publique les plus remarquables étaient indépendants de l’université. Les jésuites et les oratoriens luttant en liberté, produisirent les hommes les plus éminents dans la littérature, et la science ; et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’en reconstituant plus fortement qu’autrefois le monopole universitaire les conseillers de Napoléon inaugurèrent les méthodes classiques de ces rivaux de l’université. C’était peut-être un anachronisme comme tant d’autres choses sous l’empire; mais c’était un hommage rendu aux créations faites en dehors de l’université.
Ce fut du reste un prétexte assez plausible aux réclamations du clergé. « Puisqu’on nous prend notre œuvre, disaitil, qu’on nous en laisse au moins la direction. » De là revint la lutte entre le sacerdoce et l’université, lutte d’abord peu bruyante sous Napoléon, hardie et menaçante sous la restauration, habile et efficace sous Louis-Philippe. Dans cette querelle où des deux parts on visait au monopole, les amis de la liberté auraient pu s’abstenir. Malheureusement, dans la crainte du triomphe clérical, ils prirent parti pour l’université, et semblèrent consacrer de leurs vœux le monopole universitaire. Entre deux abus, ils choisissaient le moindre; on put croire qu’ils en faisaient un principe.
De là naquit un conflit fertile en malentendus, et le plus
grand des malentendus fut le dilemme qui servait de texte aux hostilités : est-ce à l’État ou à l'église qu’il faut confier l’enseignement. Pour sortir de ce cercle vicieux, il fallait hardiment proclamer la fausseté des deux systèmes, signaler la vérité là ou elle est, c’est-à-dire dans la liberté complète de l’enseignement donnée aux particuliers, aux communes, aux administrations locales.
Nous ne voulons pas nous laisser égarer par les préoccupations de ceux qui redoutent dans la concurrence et la liberté les avantages qu’assurent aux prêtres l’absence de tout intérêt de famille et la puissance de l’association. Quant à cette dernière ressource, elle appartiendrait également aux enseignants laïques. C’est à eux d’en savoir user. Quant aux avantages du célibat, qui permettent d’offrir des leçons à meilleur compte, il faudrait les compenser par une supériorité d’enseignement, qui contraindrait les pères de famille à faire la comparaison des résultats, plutôt que la comparaison des prix. On ne saurait contester qu’aujourd’hui l’enseignement dans les établissements laïques ne soit de beaucoup supérieur à celui des établissements cléricaux ; il y a longtemps que les docteurs de l’église ne marchent plus à la tête de la science. Libre à eux de reprendre leur ancienne prééminence ; c’est à leurs rivaux qu’il appartient de l’empêcher; et il n’y a pas de mal à ce que ceux-ci soient contraints à d’actifs efforts pour maintenir une position acquise. Le monopole universitaire, outre ses autres inconvénients, a celui d’endormir les professeurs dans les traditions de la routine; la sécurité même de leur existence les pétrifie dans leur chaire. Avec la liberté de méthode, leur intelligence se développera en même temps que celle des élèves ; avec la concurrence, ils auront à veiller sur eux-mêmes pour n’être
compromis ni dans leur réputation, ni dans leurs intérêts.
Nous ne sommes nullement effrayé de la diversité des études qu'amènerait la diversité de direction des administrations locales. Car aujourd’hui le mal que nous déplorons le plus est l’uniformité, uniformité d’autant plus stérile, qu’elle a été empruntée à d’autres temps et à d’autres mœurs. Lorsque Napoléon reva le rétablissement h son profit de l’édifice monarchique, il crut se fortifier en s’environnant des vieilles institutions qui avaient été l’ornement et l’appui de la royauté. Sans tenir compte du profond abîme creusé par la révolution entre le passé et l’avenir, il se comportait comme un héritier direct des Bourbons, et refaisait ce qui était détruit, comme chose appartenant à son patrimoine. C’est ainsi qu’il rétablit l’université telle qu’elle était appropriée aux mœurs de l’ancien régime. A une nation démocratique il imposa une instruction classique et littéraire, faite pour la noblesse, le clergé et les professions libérales. Point d’intermédiaire entre les hautes études et l’école primaire. Pour les ouvriers intelligents, pour les jeunes gens destinés aux affaires commerciales et industrielles, l’alternative du grec et du latin dont ils n’avaient que faire, ou d’études élémentaires qui ne leur suffisaient pas.
A une société nouvelle cependant, il est manifeste qu’il faut un enseignement nouveau ; et la France démocratique ne pouvait s’accommoder des leçons du passé. Il est vrai que Napoléon visait à refaire l’ancienne société plutôt qu’à créer une société nouvelle. Mais après lui on continua son œuvre, et après quatre révolutions postérieures, elle est encore debout. Pourquoi ! Parce que ce n’étaient que des révolutions de surface, changeant seulement le personnel du pouvoir, mais
conservant à ce pouvoir l’inébranlable despotisme de la centralisation.
Ici, se présente une question de détail qui mérite d’étre résolue.
Sous le régime actuel, avec l’enseignement par l’État, il a été décidé que pour entrer dans les fonctions administratives, il fallait être muni d’un diplôme de bachelier ès-lettres. Cette disposition devra-t-elle être maintenue, si l’on admet la liberté de l’enseignement?
Rien assurément ne s’y opposerait, si ce diplôme était une preuve de capacité, et si les connaissances qu’il suppose avaient quelque rapport avec les travaux administratifs dont il doit être la préface. On ne saurait blâmer le gouvernement de demander à ses employés la mesure de leurs forces intellectuelles et l’étendue de leur savoir. Mais il faut au moins que ce savoir puisse être appliqué à la besogne que le fonctionnaire va entreprendre, et puisse se développer dans la carrière qu’il va parcourir pendant toute sa vie. Or, qu’y at-il de commun entre le programme du baccalauréat et les fonctions administratives ? Que signifie cette dérisoire encyclopédie, dont le bachelier le plus brillant sait à peine quelques chapitres, pour un copiste de lettres ministérielles, un commis d’ordre, ou même un rédacteur de première classe? Demander tant de choses, c’est ne rien demander ; mieux vaudrait un examen spécial, portant sur les matières de la bureaucratie, que ce fatras classique et scientifique , qui, bien étudié et bien appris, ne pourrait faire qu’un mauvais bureaucrate.
Nous comprenons que pour les professions libérales, pour le droit, pour la médecine, on exige des preuves de capacités littéraire et philosophique indispensables pour aborder les
fortes études. Mais là encore, le programme doit être restreint dans le cercle .des connaissances à étudier. Qu’importe au jurisconsulte l’histoire naturelle ou la chimie? Si ces études l'intéressent, il saura s’y livrer en dehors de ses occupations habituelles ; si elles sont pour lui sans attraits, pourquoi en charger sa mémoire pour un quart-d'heure d’examen, après lequel il leur dira complètement adieu ?
Cette uniformité d'épreuves pour toute la France, pour toutes les intelligences, pour toutes les professions, est la condamnation la plus décisive du monopole universitaire.
Pour sauver le baccalauréat chancelant, on fait encore usage d’un argument singulier.
Le baccalauréat, dit-on, sert à maintenir les études classiques, qui, sans cette épreuve obligatoire, seraient abandonnées de tons. Si cela était vrai, il faudrait considérer comme fini le règne des études classiques. Car c’est avouer qu’elles sont en opposition avec le goût et l’opinion du public, qu’elles n’existent que par la contrainte ; et cet aveu équivaut à une condamnation. Supposer que le baccalauréat seul fait vivre les études classiques, c’est dire qu’elles n’ont en elles-mêmes aucune vitalité, aucune raison d'être. En bonne logique, le diplôme doit dépendre des éludes ; ici les études dépendent du diplôme. Elles ne sont rien pour les progrès de l’intelligence, pour la satisfaction des esprits, pour le bien-être de la société; elles ont pour but et pour couronnement un parchemin ; lequel obtenu, elles s’effacent rie la mémoire pour être remplacées par d'autres études, qui, à part les professions libérales, n’ont avec elles aucun rapport.
' Voilà, en effet, les conséquences du baccalauréat uniforme appliqué à tout et à tous. Mais avec des épreuves sérieuses
pour chaque spécialité, avec la liberté d’apprendre où et comme l’on voudrait, pourvu que l’on arrive à savoir, les études classiques, bien loin de décroître, ne feraient que se fortifier. Car elles seraient exclusivement suivies par ceux qui y auraient goût ou intérêt; et renaîtraient florissantes, cultivées avec chorme par des esprits d’élite, au lieu d’être compromises et obscurcies par les inaptitudes et les répugnances de multitudes condamnées à un travail forcé.
Nous admettons volontiers que la société doit avoir des garanties d'aptitude pour toute fonction sociale, mais ces garanties doivent être appropriées à la fonction. De plus, lorsque pour l’exercice des fonctions, soit du barreau, par exemple, de la magistrature ou de la médecine, la loi générale a déterminé les conditions de l’admission, l’État n’a pas à voir comment on a appris, mais seulement si l'on sait.
D’où il résulte que dans chaque région, les administrations locales doivent avoir toute latitude pour former et diriger les corps enseignants, tout en laissant aux particuliers le droit de choisir, et la liberté de s’instruire et d’instruire leurs enfants suivant leurs propres inspirations. Ni l’Angleterre, ni l’Allemagne ne se trouvent mal de ce régime ; et nous pensons que dans l’un ni dans l’autre pays, les études classiques n’ont eu à en souffrir.
En combattant toutefois l’uniformité, nous ne prétendons pas rompre avec l’unité. L’État pourrait toujours exercer son contrôle par ses recteurs, ses inspecteurs et même ses examinateurs ; et nous sommes assurés qu’après peu d’années de liberté, la province n’aurait rien à redouter de la venue de ces derniers.
CCLTF.S.
L’État doit-il avoir entre ses mains la religion?
Question au moins étrange dans un pays qui ne reconnaît pas une religion de l’État.
Et cependant quand la logique répugne à ce que la question soit même posée, la centralisation prononce et s’empare de la direction du culte; la religion devient un département ministériel.
C’est à Napoléon qu’est due la création du ministère des cultes. En relevant les autels, il les asservissait. Le prêtre lui faisait ombrage, non moins que l’idéologue ; c’était pour lui deux variétés d’un même principe un peu trop indépendant du pouvoir impérial. Il reprit et compléta l’œuvre de Louis XIV; l’Église devint véritablement la servante de César, ancilla Cœsaris.
La Restauration qui n’acceptait qu’avec répugnance les traditions de la révolution, accepta avec empressement celles du despotisme impérial, et malgré ses sympathies pour le clergé, elle se garda bien de l’émanciper. Il est vrai qu’elle aurait rencontré pour premier obstacle le libéralisme, qui aurait, non sans raison, vu avec effroi une émancipation privilégiée au profit d’un corps oppresseur.
Le gouvernement de Juillet, qui n’avait pas les mêmes sympathies, avait les mêmes raisons de méfiance et le même goût de centralisation. Dans le règlement des choses du
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culte, l’État descendit à des détails de sacristain. « Des hommes, sinon hostiles, du moins indifférents aux intérêts de la religion, régentent les séminaires, nomment les évêques et les curés, réforment les liturgies, fixent la forme et la couleur des vêtements sacerdotaux, et surveillent gravement jusqu'à la température de l’eau que le prêtre fait couler sur le front des néophytes »
C’est avec ces funestes traditions qu’on a fait du clergé un corps politique au service de l’État, portant la responsabilité des actes de gouvernements transitoires, atteint par leur impopularité et mêlé à leurs chutes. Tout en les appelant ministres de Dieu, on en a fait des agents du pouvoir mondain.
Nous ne sommes cependant pas de ceux qui veulent interdire aux prêtres toute opinion ou même toute action politique. Ce serait vouloir que les prêtres ne soient pas des citoyens; ce serait attenter à leur liberté individuelle, aussi sacrée que celle de tout autre. Qu’ils pensent donc et qu'ils agissent en toute liberté dans les affaires politiques. Les amis du droit doivent mieux aimer les combattre que les enchaîner. Mais que du moins leur pensée et leur action ne soient pas subordonnées aux volontés du gouvernement.
Or, le premier pas vers l’indépendance est de ne plus figurer au budget de l’État. Cessant d’en être les employés, ils cesseront d’en être les serviteurs. Cette vérité est si manifeste, que plusieurs éminents catholiques ont invité le clergé à refuser tout salaire et à faire fond sur la piété des fidèles. Cette résolution serait, sans doute, digne et courageuse, mais elle serait peut-être extrême. Nous pensons que le clergé
> Btchard, Essai sur la centralisation.
aurait au moins un commencement d’émancipation, par l’émancipation de la province, car toutes les libertés sont solidaires. Si nous disons un commencement d’émancipation, c’est qu’il serait toujours, jusqu’à un certain point, enchaîné par le concordat. Le présent écrit, tout spécial, ne comporte pas la discussion de cet acte politico-religieux, qu’un historien éminent considère comme un des plus beaux monuments de l’empire. Toujours est- il que pour les amis du catholicisme comme pour les amis de la liberté, le concordat est considéré, quoiqu’à des points de vue différents, comme une œuvre d’oppression.
Mais notre tâche aujourd’hui est de prouver que même ' avec les institutions actuelles, on peut sans désordre mettre fin à la centralisation administrative; nous pouvons donc en raisonner sans toucher au concordat.
Le concordat, par exemple, accorde au gouvernement le droit de nommer les évêques. Ne pourrait-on pas décider que la nomination se ferait sur la présentation de l’administration régionale? Kien ne s'opposerait en outre à ce que le choix de l'administration fût décidé par le vote du clergé local désignant deux ou trois candidats. Ainsi se trouveraient conciliées les libertés locales avec l’action du gouvernement et les prescriptions du concordat. En même temps renaîtrait le droit électoral de la primitive Église, qui ajouterait à l’importance et à la dignité épiscopale. L’ évêque ne serait plus un fonctionnaire de l’État, mais l’élu du sacerdoce, salarié cependant par ses administrés, et soumis au contrôle des autorités locales, en tout ce qui s’écarterait de l’exercice du culte.
Et encore dans ce contrôle l’autorité doit-elle se montrer bien ménagère. La liberté de la chaire nous semble aussi
respectable que toutes les autres, et dussions-nous avoir à la combattre, nous la vouions garantie. Ce qui la rend aujourd’hui redoutable et semblable à un abus, c’est que c'est une liberté privilégiée, et par conséquent une tyrannie. La chaire a le droit de parler, quand autour d’elle tout est condamné au silence. A côté du droit, la négation du droit, voilà l’odieux contraste qui soulève tant de passions contre l’Église; et comme les passions ne raisonnent pas, elles ont demandé la suppression du droit, quand il fallait demander la suppression de la négation. üu’on nous accorde comme aux prêtres-le droit d’association, qu'on reconnaisse aux fidèles de la politique comme aux fidèles de l'Église le droit de lever leurs tribunes en face des chaires, et il n’y aura de dangers que pour les erreurs et les emportements. Certains journaux se professant amis de la liberté ont tonné contre des mandements d’évêques. Ces mandements cependant étaient parfaitement légitimes du point de vue catholique. Ce qui les faisait attaquables, c’est que d’une part les évêques étaient des fonctionnaires de l’État, que d’autre part, il était interdit d’y répondre. Rendez au contraire à l’évêque son indépendance, au public sa liberté, les. mandements deviennent inotfensifs, en devenant matière à discussion.
C’est une singulière prétention que de vouloir séparer la politique de la religion. La religion n’est autre chose que la sanction de la loi humaine au nom d’un pouvoir surnaturel. Otez la loi humaine, sur quoi s’exercera le surnaturel! La religion a donc essentiellement besoin de la politique pour être quelque chose. Ce sont deux forces sociales qui ont entre elles une corrélation obligée. L’une d’elles pourrait, il est vrai, se passer de l’autre. Mais ce n’est pas la religion. On supposerait, à la rigueur, une politique sans religion. Une
religion sans politique est chose impossible. L’Église n’est donc rien, si elle n’est une institution politique.
Avec cette thèse, il nous devient facile de résoudre celte fameuse question de la séparation du temporel et du spirituel, devenue aujourd’hui si importante dans l'agonie de la papauté. Quelle est, en effet, l’essenoe de la papauté? C’est la double souveraineté spirituelle et temporelle, c’est le double glaive. Les deux attributs sont de rigueur, ou il n’y a plus de pape. Qu’on ôte le pouvoir spirituel, il ne reste qu’un roi; qu’on ôte le pouvoir temporel, il ne reste qu’un évéque.
On aura beau l'environner d’hommages officiels, lui fournir une large dotation, lui offrir une résidence royale, ici ou là, à Jérusalem ou à Madrid. En lui ôtant la moitié de son auréole, on ne laisse pas debout même une moitié de pape; il n’y a plus que ce quelque chose sans nom dont parle Bossuet.
Les seuls bons logiciens en pareille matière sont les protestants et les révolutionnaires. Us sacrifient volontiers le temporel, parce qu’ils font bon marché du spirituel. Mais pour les catholiques qui demandent la mutilation de la papauté et croient encore conserver un l*ape, ils ont complètement perdu le sens des traditions de leur Église.
Celte courte digression ne sera pas superflue, si elle réussit à démontrer à quelles inconséquences se trouve entraîné le pouvoir qui intervient dans les choses de la religion.
Les administrations locales devront donc bien se garder de s’immiscer dans ce qui appartient au culte, dans ce qui touche aux croyances. Ce qui ne l’cmpéche pas d’avoir ses règles de police générale, applicables aux ministres de l’Église comme à tous autres citoyens.
Liberté dans l’enseignement des doctrines religieuses,
liberté dans la discipline intérieure, liberté dans le culte extérieur, voilà les garanties qui sont dues aux Églises de toutes les communions. Ainsi vivront-elles en paix l’une à côté de l’autre, protégées par l’administration locale et rétribuées par elle.
Ici se présente une question qui semble ne pas manquer de gravité.
Faut-il que les frais du culte soient considérés comme dépenses obligatoires?
Nous ne le pensons pas, et voici nos raisons.
Le système de dépenses obligatoires est une conséquence de la tutelle que s’est arrogée le gouvernement sur les communes et les provinces. L’affranchissement que nous demandons est inconciliable avec des obligations de faire ou de ne pas faire. Les chapitres des dépenses obligatoires doivent donc disparaître de la loi générale des finances : à cet égard, il ne doit pas y avoir d’exceptions.
Nous ne croyons guère que dans l’état actuel des opinions en France, le clergé puisse redouter un refus d’allocation. En supposant que les hauts dignitaires aient à subir quelques réductions, ce qui ne sera pas général, on peut compter que le clergé inférieur sera mieux traité qu’il ne l’est aujourd’hui par l’État.
Mais nous voulons bien admettre un cas extrême, et supposer qu’une assemblée régionale efface de son budget le chapitre des cultes. Alors se présente le dilemme suivant : Ou bien la décision de l’assemblée n’est pas en accord avec l’esprit général de la région, ou bien elle répond à l’indifférence des habitants. Dans le premier cas, le clergé pourra avoir recours aux dons particuliers des fidèles, faire des collectes, ouvrir des souscriptions et trouver dans le zèle privé
une compensation suffisante. Dans le second cas, si l’indifférence est partout, si personne n’a souci des affaires religieuses, personne ne trouvera mauvais qu’on supprime le budget d'un culte abandonné. Mais, encore une fois, c’est là une supposition extrême. Quand même il n'y aurait qu’une minorité fervente, toute assemblée tiendra compte de droits qui méritent respect, et cette minorité elle-même saura venir en aide au clergé qu’elle révère. Dans certaines communes, il est vrai, où la majorité est protestante, le culte protestant sera plus favorisé. Mais ce ne sera que justice. Aujourd’hui, le protestant paie sa part pour les splendeurs d’une église qu’il réprouve, et ne reçoit en retour que de parcimonieuses compensations pour l’église qu’il préfère.
Il vaudrait mieux, sans doute, en pareille matière, que les fidèles de chaque culte eussent assez de zèle pour rendre inutiles les allocations d’un budget. Mais nous ne voulons pas proposer des innovations qui pourraient troubler la conscience publique. Les habitudes prises ont droit à quelques ménagements, et nous sommes convaincu que les ministres de l’église auront peu à perdre dans leur rémunération et beaucoup à gagner dans leur dignité, lorsque, échappant à la tutelle jalouse du gouvernement, ils participeront aux libertés de la province affranchie.