‹ La province ce qu'elle est, ce qu'elle doit êtreChapitre 4 sur 23 · IS · texte numérisé non relu

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Rousseau et le Prince de Machiavel. Celui-ci invoque la raison d’État, celui-là le pacte social.

« Comme la nature, dit Rousseau, donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens *. »

Plus loin, il dit : « Quand le prince a dit au citoyen : Il est expédient à l’État que tu meures, il doit mourir *. »

Enfin, dans un autre passage : « Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui' ne signifie pas autre chose, sinon qu’on le forcera d’être libre *. »

On le forcera d’être libre! L’inquisition n’eut pas d’autres doctrines. Là encore la contrainte se comprend en matière de religion, qui veut obéissance ; mais la contrainte en matière de liberté, qui implique indépendance, comment la justifier? Il est certain que le Contrat social ne propose pour le pouvoir que des modifications de forme, laissant subsister le vieux pouvoir dans son essence, multipliant même ses abus et ses tyrannies, et substituant seulement l’absolutisme du droit populaire à l’absolutisme du droit divin. Il combat le despote et fortifie le despotisme.

Ainsi firent nos révolutionnaires ; et l’école de Jean- Jacques mit en application, à son insu, les préceptes de Machiavel. Entre la raison d’État et le salut public il n’y a pas la plus légère différence.

1 Du Contrat social, Chap. 4, des Bornes du pouvoir souverain.

* Ibid., chap 5, du Droit de vie eide mort.

* Ibidem., chap. 7, du Souverain.

Faisons cependant exception pour Mirabeau et quelques représentants, disciples de Montesquieu. Mirabeau fut le véritable apôtre de la liberté. Toujours il faudra l’étudier et le suivre, si l’on veut se pénétrer de l’esprit de la Révolution.

Les Girondins aussi invoquaient la liberté. Mais entre Mirabeau et les Girortdins, il y a toute la distance qui se trouve entre le savoir et le sentiment, entre les élaborations du génie elles aspirations de l’enthousiasme.

Et non-seulement survivaient chez les hommes de la Révolution les doctrines monarchiques de la raison d’État ; il y avait encore chez eux cette tradition spécialement française, qui environnait la personne royale de prestiges, et lui conservait une force politique à peine compromise par les orgies de Louis XV et les abnégations de Louis XVI.

Rien ne peint mieux ce sentiment superstitieux, opiniâtre encore dans tous les cœurs, que les embarras de la Révolution après chaque victoire sur la royauté. Le vaincu fait toujours peur, et l’on ne sait qu’en faire, tant on lui attribue d’importance.

Sans entrer dans les détails, signalons seulement l’épisode de la fuite de Varennes. Quelle bonne fortune pourla Révolution que d'être déchargée de ce fardeau royal, qui était toujours un pouvoir, même sous les verrous! C’était une délivrance bien plus pour les gardiens que pour les prisonniers. C’était une trêve aux violences, une fin aux commisérations. Le roi déserteur devenait bien autrement faible que le roi captif. Ou plutôt, il n’y avait plus de roi. L’abdication était consommée.

Mais la superstition monarchique fut plus forte que la logique révolutionnaire. La Constituante crut follement perdre un gage de puissance, et s’empressa de ressaisir des fugitifs

auxquels elle aurait dû ouvrir toutes les frontières. Louis XVI partant de Paris n’était plus qu’un père de famille cherchant un asile avec les siens. Ramené à Paris, il y revenait roi, apportant à la Révolution de nouvelles difficultés, et la condamnant à des violences qu’elle pouvait s’épargner.

Son exécution même ne futqu’un sacrifice offert aux mêmes superstitions. On eût volontiers épargné l’homme ; on frappait le roi, parce qu’on le redoutait. Souvent, en effet, un acte de bravade n’est qu’un acte de crainte, et la tradition monarchique se révélait autant par les colères de la Montagne que par Us dévouements de l'émigration.

Qu’on examine ensuite les constitutions successives enfantées au milieu des troubles. Dans toutes, le pouvoir exécutif est armé des attributs de la royauté. Promptement il eût pris un rôle dominateur, si l’on eût fait application de ces chartes de passage. Même dans le projet de constitution de Sieyes, le grand électeur est un hommage rendu à la tradition monarchique. Ce n’était, à vrai dire, qu’un fantôme de roi ; mais la présence même de ce fantôme démontrait encore la puissance des souvenirs. Aussi, Napoléon n’eut-il pas de peine à le remplacer par une réalité.

En résumé, les révolutionnaires, destructeurs du trône, se firent les héritiers du pouvoir royal, comme lui absolus, comme lui centralisateurs, et jaloux autant que lui de la province et des libertés locales.

Le roi, il est vrai, était à lui seul une constitution : et l’on pouvait bien croire qu’une fois le roi renversé, tout le passé disparaissait avec lui. Mais on n’avait effacé que l’étiquette du pouvoir; on en laissait partout debout les plus formidables assises, et l’on usait des leviers de compression forgés par la monarchie.

Au surplus, qu’on n'oublie pas, nous ne saurons jamais assez le répéter, que 93 ne fut pas une époque de gouvernement, mais de combat. Il n’y a donc là ni traditions à conserver, ni systèmes à perpétuer. Si la centralisation fut dans le goût des révolutionnaires, c’est que ce fut une de leurs armes ; ils y étaient entraînés non-seulement par imitation du passé, mais aussi par nécessité du moment. Ils ne se doutaient guère que des disciples égarés leur feraient honneur d’un système qu’ils trouvèrent tout fait, et que pour protéger leur mémoire, on voudrait conserver à perpétuité la servitude provinciale.

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