‹ La province ce qu'elle est, ce qu'elle doit êtreChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ou prétendu fédéralisme de. Girondins.

Depuis soixante ans, la plupart des écrivains semblent s’ctre donné le mot pour laisser peser sur les Girondins l’accusation de fédéralisme. Les partis politiques ont répété la formule, sans presque s’en rendre compte, et il est désormais passé en vérité traditionnelle que les Girondins méritèrent de succomber, parce qu’ils compromettaient l’unité de la France.

Quant à nous, nous le confessons, si les Girondins avaient été véritablement fédéralistes, c’est-à-dire s’ils avaient eu un principe politique arrêté sur l’organisation des franchises provinciales, un système de garanties contre le despotisme de Paris, une pensée générale enfin, propre à faire justice des excès du pouvoir central, bien loin de leur en faire reproche, nous n’aurions qu’à les féliciter d’avoir combattu et succombé pour la défense d’une idée véritablement favorable à la liberté.

Mais ils n’ont mérité ni cet éloge, ni cette accusation. L’idée même ne leur vint pas de contrebalancer la suprématie

politique de Paris par un équilibre bien-entendu de forces extérieures, et ils ne conçurent aucune doctrine propre à réserver aux administrations locales lajouissancede leurs droits. Rien, ni dans leurs discours, ni dans leurs actes ne révèle une seule préoccupation de ce genre, et chose étrange ! si l’on rencontre une seule pensée nettement formulée à ce sujet, c’est chez le plus fameux apôtre de la Montape.

« Que le pouvoir, dit Robespierre, soit 1 divisé : mieux » vaut multiplier les fonctionnaires publics, que confier à » quelques-uns des pouvoirs redoutables. Fuyez la manie » ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. » Laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire » tout ce qui ne nuit pas à autrui. Laissez aux communes le » droit de pourvoir à leurs propres affaires, en tout ce qui ne » tient pasà l’administration générale de la république. Lais- » sez à la liberté individuelle ce qui n’appartient pas essen- » tiellemenl à la liberté publique *. »

Assurément, il est difficile de formuler quelque chose de plus concluant en faveur du système fédératif ; et jamais les Girondins n’ont été jusque-là.

D’ou vient donc que les historiens, d’accord avec les traditions des partis, aient consacré une erreur fondamentale, en mettant sur le compte des Girondins un système dont ils n’eurent pas l’idée, et dont on ne trouve un aperçu que dans quelques paroles de Robespierre? Ces fausses appréciations ont plus d’une cause. D’abord les maladroites forfanteries des Girondins, ensuite les déclamations furieuses de Marat, enfin la crédulité des masses et l’irréflexion des écrivains.

Que voyons-nous, en effet, dans les discussions du mois

* Histoire de la Révolution, par M. Louis Blanc, t. 8, p. 379.

de mai 1793? Les Girondins se plaignent, non sans raison, des tyrannies de la commune de Paris, et de la contrainte exercée sur les délibérations de l’Assemblée. Mais plutôt que d’invoquer avec une calme énergie les droits de la représentation nationale, plutôt que d’user en hommes d’État delà majorité incontestable qui leur appartient au sein de la Convention, ils font des appels furieux au dehors; ils menacent Paris de la colère des départements; ils excitent et prophétisent la guerre civile ; ils parlent toujours de mettre leurs opinions et leurs têtes à l’abri d’une insurrection départementale, et tout cela dans un langage déclamatoire et furibond, qui les fait passer pour des tribuns sanguinaires, tandis qu’ils ne sont que des artistes fourvoyés.

Déjà dans la séance du 25 septembre 1792, La source s’était écrié : « Je crains le despotisme de Paris... Je ne veux pas qu’il devienne ce que fut Rome dans l’empire romain. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d'influence. »

En même temps Louvet, dans son journal, fulminait contre la prépondérance de Paris, lui reprochant d’avoir été flétri par la présence des rois, voulant qu'on lui enlevât jusqu’à son titre de capitale, et « qu’on détruisît l’aristocratie des villes comme on avait détruit celle des hommes. »

Ces paroles assurément, soit de Lasource, soit de Louvet, touchent bien un peu au fédéralisme, mais ils n’en ont pas eux-mêmes conscience. Déclamateurs de circonstance, ils se livrent à des colères sans principe, ne mesurant ni la portée ni le sens de leurs paroles.

A mesure que les orages grossissent, les égarements des Girondins les emportent plus loin de toute pensée de fédéralisme, pour les précipiter dans la lutte ouverte.

Le 9 novembre 1792, Guadet propose à la Convention un projet de décret portant : <■ Que les assemblé^ primaires seraient convoquées à l’effet de sanctionner le chfcix des corps électoraux et de rappeler les membres qui aiînÿent perdu la confiance publique. »

Les Girondins, qui espéraient par cette mesure faire annuler, au moyen de la province, les élections de Paris, donnaient follement l’exemple de la proscription. De quel front pouvaient-ils désormais invoquer comme sauvegarde le droit électoral, lorsqu’ils livraient leurs collègues aux épurations des jalousies provinciales. Ils furent les premiers à méconnaître l’inviolabilité des représentants ; c’était se placer euxmêmes sous le couteau, le jour où de plus habiles ou de plus audacieux reprendraient leurs arguments.

Ce qui démontre, au surplus, l’incertitude des esprits au milieu des discussions incohérentes de cette époque, c’est que la motion de Guadet, d’abord adoptée, fut annulée dans la même séance. Il est évident que la majorité de la Convention, manquant de sens politique, flottait entre les partis extrêmes, de bonne foi, mais avec une ignorante naïveté, qui laissait ouverture à toutes les entreprises. C’est là ce qui explique et les triomphes inattendus, et les chutes soudaines, et les revirements capricieux qui font des annales de cette assemblée fameuse une histoire de champ de bataille.

Mais les Montagnards avaient leurs soldats concentrés sous la main, dans les sections et les clubs de Paris ; ceux des Girondins étaient éloignés et dispersés, sans lien, sans entente commune, parlant beaucoup sans rien résoudre. Les Girondins faisaient grand bruit de l’intervention des départements, les Montagnards complotaient en silence; les Girondins menaçaient, les Montagnards agissaient. Vergniaud

s’écriait : « Aucun de vous ne mourra sans vengeance, nos départements sont debout. » Et en même temps, dans la séance du 44 mai, se lisait une adresse des Bordelais, pleine d’imprudentes forfanteries : « Convention nationale, et vous, Parisiens, sauvez les députés du peuple, ou nous allons fondre sur Paris. »

Peu de jours après, le 25, Isnard renchérit sur ces déclamations furibondes. « La France, dit-il, a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale. S’il arrivait qu’on y portât atteinte, je vous le déclare, au nom de la France entière, Paris serait anéanti Bientôt on chercherait sur les

rives de la Seine si Paris a existé. »

Les chefs de la Montagne prenaient-ils au sérieux cette rhétorique furieuse ? ce n’est pas à présumer ; mais ils en profitaient pour exciter les soulèvements de Paris, et la masse des sectionnâmes était convaincue qu'elle ne s'armait que pour la défense de la capitale menacée.

Les nouvelles d’ailleurs de chaque jour venaient confirmer leurs craintes et redoubler leurs colères. Au plus fort de la lutte décisive du 29 mai, on apprend l’insurrection de Lyon, l'élargissement des prisonniers politiques à Nantes, le refus de Reims de reconnaître les commissaires de la Convention, le soulèvement du Jura, l’attitude menaçante de la Lozère et les mouvements séditieux de Bordeaux.

Sans doute, il faut en convenir, les retentissants appels des Girondins à la province furent pour beaucoup dans les insurrections; mais ces appels ne furent que des cris d’alarme, des expédients pour se défendre contre l’oppression de la commune de Paris. Il n’y a rien là qui ressemble à un système politique, rien qui, sous le nom de fédéralisme, mérite d’élre élevé à la hauteur d’un principe. La plus hardie

des conceptions girondines n'allait pas au delà d'une réaction contre Paris à l’aide des départements. C'était, à vrai dire, provoquer la guerre civile. Mais la guerre civile n’est pas un système, et le mot de fédéralisme ainsi) appliqué devient un non-sens.

Il y a mieux : la guerre civile ne fut pas chez les Girondins une entreprise méditée. Ils ne firent rien pour la préparer, rien pour y réussir ; et quand , au moment de leur proscription , ils s’y trouvèrent mélés , ce ne fut que pour devenir de pompeux embarras.

On peut s’en convaincre par l’exemple de l’insurrection Normande dite du fédéralisme.

Le Calvados, comme beaucoup d’autres départements, avait été fortement agité par les retentissements de la lutte entre la Gironde et la Montagne. Ce qui surtout soulevait les esprits, était la pression ouvertement exercée par la commune de Paris sur les délibérations de l’Assemblée. C’était le texte habituel des accusations de la Gironde, et ses plaintes excitaient les départements à intervenir à leur tour. Le 10 mai, la Convention reçut une adresse du Calvados ; elle contenait les passages suivants :

« Que cette ville superbe où naquit la liberté , sache que la représentation nationale est un dépôt sacré, confié à sa garde, et dont elle répond sur son existence.

» Que les sections de Paris ne conçoivent pas le vain et fol espoir d’envahir la puissance nationale, de dicter des lois au souverain.

» Tous les départements, portions égales de la République, veulent que leurs députés soient saufs, libres et maîtres absolus de leurs opinions ; et s’il leur était fait des outrages, ils seraient bientôt vengés. »

On ne peut s’empêcher de reconnaître que ces réclamations avaient un certain caractère de justice, et il n'y a pas lieu de s’étonner qu’elles fussent répétées de toutes parts. Seulement c’était la marche incertaine et flottante des Girondins qui faisait le péril, bien plus que l'audace de leurs adversaires. •

Aussi la Montagne gagnait-elle tous les jours du terrain, et les menaces des départements ne faisaient qu'accroitre l'énergie des clubs et des sections.

Tout annonçait une crise imminente, lorsque dans une séance de nuit, au moment même où les Girondins succombaient à Paris, le conseil général du Calvados , sur la demande de la Commune et des sections civiques de Caen, et avec l’assentiment de tous les corps administratifs et judiciaires de la ville, vota la formation d’une force armée départementale, chargée d’assurer à la Convention la liberté de ses délibérations.

Cet arrêté fut expédié à la Convention par une députation de dix commissaires, entre lesquels les cinq sections de la ville, et les deux sociétés populaires avaient fourni chacune le leur.

Mais lorsque les commissaires arrivèrent à Paris, la Gironde était vaincue; le fait qu’ils voulaient prévenir était accompli. Les Girondins qu’ils purent voir étaient sous le mandat d’accusation, n’attendant que le moment d’être arrêtés.

Les commissaires revinrent à Caen raconter ce qu'ils avaient vu et appris. Le compte rendu dans les sections de la ville, y détermina aussitôt un acte formel et unanime d’insurrection. En même temps l’on nomma des commissaires propagandistes, chargés de se rendre dans les départements voisins, afin d'y rallier les esprits à la cause insurrectionnelle.

L'adresse suivante expliquait les motifs de la mission :

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