LES CITOYENS DO CALVADOS A TOUS LES FRANÇAIS
» Français,
i La patrie outragée nous appelle : nous partons Une
commune conspiratrice, gorgée d’or et de sang, tient nos représentants captifs. C’est au milieu des baïonnettes qu’elle a osé dicter à la Convention ses volontés. Trente-deux députés, dépositaires de notre confiance, sont expulsés du lieu de leurs fonctions par l’effet de cette audacieuse révolte. La représentation nationale n'existe plus. Français I le dépôt de notre liberté est violé ! Les hommes libres de la N'eustrie ne souffriront pas cet outrage. Us mourront tous, ou les brigands seront punis.
» Français! le Calvados use de ses droits; il résiste à l'oppression. Dans ces moments de crise, qu’une conjuration sainte contre le brigandage nous unisse, et la patrie sera sauvée. Guerre à la royauté, guerre à l'anarchie I unité, indivisibilité de la République ; respect des lois, sûreté des personnes et des propriétés, liberté de la Convention : que la France entière se lève avec nous, et quelle répète nos serments. Nous marchons : que les dominateurs tremblent.
» Les hommes libres de la Neustrie vont les combattre. «
L’appel du Calvados ne resta pas sans écho ; il y fut répondu par le manifeste suivant :
« L’Assemblée centrale, composée des députés des départements du Finistère, du Morbihan, des Côtes-du-Nord, de
la Loire-Inférieure et d’Ile-et-Vilaine, séant à Rennes, aux administrateurs du département du Calvados :
» Frères et Amis,
» Une des plus importantes mesures que nécessite l’état de crise où est plongée U patrie, nous a paru la réunion des vrais Républicains dans un point central. Le chef-lieu du département du Calvados, qui déploie aujourd’hui tant d’énergie, a fixé nos regards. Nous venons d’arrêter d’y envoyer dix commissaires, pour concerter les moyens les plus propres à remplir le vœu de la loi du 24 mai.
« Nous avons pensé que Caen devait être aussi le lieu du premier rendez-vous des forces que nos départements organisent pour rendre à la Convention nationale la liberté et l’intégrité que des factieux lui ont ravies ; mais, avant de les mettre en marche, il était indispensable de vous demander si vous ne verriez pas quelque obstacle à nos projets. Nous vous dépêchons, en conséquence, un courrier extraordinaire ; nous vous prions de le charger de votre réponse ; elle nous apprendra si vous pouvez recevoir nos commissaires et nos bataillons.
u Deux de vos concitoyens, présents à notre séance, nous font espérer que vous accueillerez nos vues ; nous attendons, en ce cas, de votre zèle, que vous en préviendrez les autres départements, au moins ceux qui vous avoisinent. Plus la réunion sera considérable, plus nos succès seront certains! »
Ce surcroît de forces enhardit les insurgés et leur assemblée prit dès lors le titre d ’ Assemblée centrale de résistance à l'oppression.
Bientôt après arrivèrent à Caen trois bataillons de volontaires bretons, envoyés par les départements d’Ile-et-Vilaine, du Morbihan et du Finistère. Ces bataillons, bien armés et bien équipés, composés de jeunes gens de famille, étaient commandés par M. de Puisaye.
En même temps le Calvados organisait ses forces : Caen, Bayeux, Vire, Evreux envoyaient leurs contingents, assez faibles, il est vrai, mais renforcés par les noyaux de deux anciens régiments de cavalerie, les dragons de la Manche et les chasseurs de La Brétèche. Le commandement de ces troupes assez mal assorties était confié à M. de Wimpflen, ancien député de la noblesse à l'Assemblée constituante.
Tous ces mouvements insurrectionnels, s’étaient accomplis sans aucune intervention de la part des Girondins. Leur arrestation, il est vrai, en avait été l’occasion, leurs discours en avaient été l’origine, mais leur action au moment de la lutte fut nulle et impuissante.
La plupart d'entre eux, quoique décrétés d’accusation, étaient encore libres à Paris, lorsque arriva la nouvelle del’in surrection du Calvados. Ils y virent pour eux une chance de salut. De Cussy, député du Calvados, ouvrit le premier l'idée de chercher un refuge au centre de l'insurrection, et en donna l'exemple. Buzot le suivit trois jours après, puis Péthion, Guadet, Barbaroux, Louvet, etc. Ils se trouvèrent bientôt rassemblés à Caen, au nombre de seize ou dix-sept.
Mais là encore, ils passèrent le temps en vains parlages. Au lieu de s’emparer de la direction du mouvement insurrectionnel, ils la laissèrent à de Wimpflen, suspect, non sans raison, de royalisme, et à de Puisaye, ouvertement attaché à la cause du passé. En temps de guerre civile, il faut que les hommes politiques sachent se placer au milieu des com-
battants. Pym et Hampden l'avaient bien compris, et Cromwell n’était à l'origine qu’un petit gentilhomme campagnard. C’est ce que comprit aussi l'instinct de la Montagne : elle se sentait mieux à l’aise avec Ronsin, Carleaux ou Rossignol, qu’avec Custine ou Dumouriez ; et si ces généraux improvisés faisaient la guerre sans méthode, ils la faisaient aussi sans arrière-pensée.
Nous ne doutons pas que Barbaroux ou Guadet ou tout autre député proscrit se mettant hardiment à la tête des troupes insurrectionnelles, n’eût donné un puissant élan à la résistance. Mais, hommes de sentiment plutôt que d’action, rhéteurs bien plus que politiques, ils étaient loin de l’habileté de leurs adversaires; et pourtant cette habileté n’était que de l’audace ; et c’est l’audace qui fit toujours défaut à la Gironde.
Ils restèrent donc témoins passifs de la guerre civile allumée par les emportements de leur parole, et ne firent rien ni pour eux-mêmes ni pour ceux qui se compromettaient à cause d’eux.
Leur faute va plus loin que l’abstention. Ils souffrent encore que les vieux partis s’emparent du mouvement, et ils se laissent protéger par des chefs royalistes, apportant ainsi leur nom en appui à la trahison.
Dans de telles conditions, leur cause était perdue à l’avauce.
Une seule rencontre eut lieu entre les troupes conventionnelles et les insurgés ; quelques coups de canon furent échangés près de Vernon, et des deux côtés une ridicule panique dispersa les combattants. Les conventionnels s’enfuirent jusqu’à Nantes, les départementaux jusqu’à Evreux.
Mais d’un côté commandait l’énergique Montagne, de l’autre se débattait une insurrection mal engagée, composée
d’éléments hétérogènes, avec des autorités en désarroi, des chefs politiques sans initiative, des chefs militaires sans souci de la cause qu’ils paraissaient défendre.
Aussi l’insurrection succomba-t-elle sous son premier effort. Les Bretons découragés se retirèrent chez eux; ils étaient accompagnés des Girondins qui, déguisés en gardes nationales, les suivirent jusqu’à Dinan et de là gagnèrent séparément Quimper, où les attendait un collègue dévoué.
En môme temps l’Assemblée centrale se déclarait dissoute, et les commissaires de la Convention, Roiume et Prieur, qui avaient été emprisonnés à Caen, retrouvaient leur liberté, pour châtier les coupables.
Dans tout ce mouvement, quelle est l’action des Girondins? D'abord simples spectateurs d’une lutte engagée pour eux, puis fuyards empressés d'un champ de bataille à peine éprouvé, où donc font-ils preuve d’un système politique? Où est cette conception de fédéralisme dont on charge leur mémoire? Pauvres proscrits, cherchant un asile dans une insurrection qui commence sans eux, agit sans eux et finit sans eux, ils ne lui apportent ni conseils ni ressources. Leur nom, il est vrai, est un drapeau, mais ce drapeau ne couvre pas une idée, et ils n’out guère d’autre mérite que d’être des victimes.
Au surplus, partout ils furent aussi impuissants que dans le Calvados. Biroteau et Cbasset allèrent à Lyon, où ils durent laisser le commandement au royaliste de Précy. Brissot à Moulins, Rabaut Saint-Étienne à Nîmes, Grangeneuve à Bordeaux, ne firent que paraître pour souffler le feu d’uue guerre civile qu’ils ne pouvaient alimenter. Aucun de ces prétendus fédéralistes n’avait un plan qui pût justifier ce nom. Sans autre pensée commune qu’un amour sincère de la liberté, ils ne s’entendaient guère entre eux sur les moyens de la faire
triompher, méritant à peine le nom de parti, et ne montrant d'ensemble que pour mourir.
Parmi les historiens de la Révolution, il en est un qui fait exception par le jugement plein de bon sens qu’il porte sur cette fameuse accusation de fédéralisme.
« Les Girondins, dit M. Mignet, irritèrent Paris en invoquant l’assistance des départements, sans toutefois se la donner, agissant ainsi contre les règles de la prudence la plus commune ; car il est plus sûr de faire une chose que d’en menacer.
» Leurs adversaires profitèrent habilement de cette circonstance. Ils répandirent sourdement une opinion qui ne pouvait que compromettre les Girondins ; c’est qu’ils voulaient transporter la république dans le midi, et abandonner le reste de l’empire. Alors commença ce reproche de fédéralisme, si fatal depuis. Les Girondins le dédaignèrent parce qu’ils n’en prévirent pas les dangers ; mais il devait s’accréditer à mesure qu’ils deviendraient plus faibles et leurs ennemis plus audacieux. Ce qui y avait donné lieu était le projet de se défendre derrière la Loire, et de transférer dans le midi le gouvernement, si le nord était envahi et Paris forcé; ensuite, la prédilection qu’ils montraient pour les provinces, et leur déchaînement contre les agitateurs de la capitale. Rien n’est plus aisé que de dénaturer une mesure, en changeant l’époque dans laquelle cette mesure a été conçue, et de trouver dans la désapprobation des actes désordonnés d’une ville le dessein de liguer contre elle toutes les autres villes de l’État. Aussi les Girondins furent désignés à la multitude comme des fédéralistes. Pendant qu’ils dénonçaient la commune et qu’ils accusaient Robespierre et Marat, les Montagnards faisaient décréter t unité et l’indivisibilité de la république. C’était là
une manière de les attaquer, et de faire planer sur eux le soupçon, quoiqu’ils adhérassent à ces propositions avec tant d'empressement, qu'ils semblaient regretter de ne les avoir point faites eux-mêmes. •
Il est certain que les Girondins furent avant tout maladroits, mettant toujours les apparences contre eux, et laissant à leurs adversaires l'initiative de toute mesure populaire. Peut-être était-ce chez eux un sentiment de dignité, qui les empêchait de se faire les flatteurs de la multitude. Mais dans les orages civils, quand on ne veut pas flatter, il faut savoir dominer.
Il est toutefois un hommage à rendre aux Girondins. Amis fervents de la liberté, ils eurent au plus haut degré le sentiment des périls d’une centralisation excessive. La commune de Paris faisant la loi à la France, les députés de Paris imposant leurs volontés à tous les représentants de la nation, ce n’était pour eux que l’ancien despotisme sous une forme nouvelle. Ils y résistèrent avec une courageuse ardeur ; mais leur résistance fut toute passive; en attaquant la dictature centrale, sans rien proposer en place, ils faisaient le vide et compromettaient la république. La centralisation en effet est un système politique ; or, pour renverser un système les protestations ne suffisent pas; il faut un système contraire. Si donc les Girondins avaient eu la pensée d’une organisation fédérale, s’ils avaient offert à la province la vie politique, le gouvernement intérieur, les franchises locales, au lieu de l’appeler follement à la guerre civile, ils auraient mieux garanti la liberté qu’en mourant bravement pour elle; ou du moins en succombant dans une entreprise vraiment politique, ils auraient mérité ce nom de fédéralistes, qu’on leur jette comme un reproche et qui, selon nous, serait un éloge.