CHAPITRE IV
État actuel de U provinte.
Ce n’est pas sans quelque raison que les légitimistes comparent avec douleur l’état intellectuel de la province d'aujourd’hui avec les fiers élans qui s’y manifestaient sous l’ancienne monarchie, surtout dans les pays d’États.
Malgré les abaissements produits par le terrible niveau de Richelieu, malgré la majestueuse oppression de Louis XIV, l’esprit de liberté s’était maintenu, affaibli, il est vrai, mais toujours vivant et prêt à saisir l’occasion de recouvrer ce qu’on lui avait pris. Aussi avons-nous dû signaler l’erreur capitale des partisans de l’ancien régime, qui font honneur à la vieille monarchie de ces libertés qu’elle mettait tous ses efforts à étouffer. Redisons-le : c’est malgré les rois que les provinces conservaient encore quelque reste d’indépendance, dedignité et de vie intellectuelle ‘ ; et quoiqu’il n’y eût plus que les dé-
< Voir pour les détail» l’excellent livre de II. Alexandre Thomas.
bris des antiques libertés, ces débris mêmes suffirent à enfanter les grandeurs de l’Assemblée constituante.
11 ne faut pas croire, en effet, que cette prodigieuse réunion de mérites, qui signala l'assemblée de 1789, puisse éclore subitement ou au hasard. Il faut pour cela des luttes préparatoires et un sérieux apprentissage politique. Or, les préliminaires indispensables au développement des intelligences s’étaient accomplis non-seulement dans l’exercice des droits survivants en province, mais aussi dans les discussions des différentes assemblées provinciales que la monarchie aux abois fut obligée de successivement convoquer.
D’abord viennentfcs tumultes des parlements, puis l’assemblée des notables, et enfin les assemblées par ordre pour la préparation des cahiers. C’est dans les États de Provence que Mirabeau prépare les foudres qui doivent ébranler les États généraux. C’est dans les assemblées provinciales par ordre que se formulent les grandes déclarations de principes qui doivent immortaliser l’Assemblée nationale. Enfin, ce sont les souvenirs des vieilles franchises provinciales qui viennent en aide à l’esprit nouveau pour rédiger ces cahiers, monuments admirables de dignité et d’intelligence politique, qui placent nos pères bien au-dessus de nous.
Demandez, en effet, à la province d’aujourd’hui de faire aussi ses cahiers, et vous serez stupéfaits de voir ce que produisent soixante-dix ans d’inertie. Tacite s’épouvantait d'une lacune de quinze ans dans les libertés publiques : Grande mortalis œtû spatium ! Qu’aurait-il dit pour quatre fois cet intervalle î
La France, il faut bien l’avouer, la France intellectuelle et politique est limitée aux murs de Paris. Elle vient d’agrandir son rayon en se portant jusqu’aux fortifications.
Est-ce là tout ce qui suffit? et les fossés creusés pour arrêter les pas de l'étranger doivent-ils être le tombeau qui sépare la vie et le néant?
Sans doute, dans le mouvement centralisateur, il faut faire la part du mémorable travail de la Constituante, qui créa la division départementale. Il faut tenir compte des énergiques efforts de la Convention, qui promenait.partout son terrible niveau; mais c’est s’égarer étrangement que de prendre des faits de circonstance pour des systèmes politiques. Ç’a été l’erreur de beaucoup d’entre nous, et cette erreur a grandement servi les ennemis de la Révolution. Ainsi, parce qu’une époque de guerre civile a été appelée du nom de république, on en a fait un type pour déclarer la république impossible; parce qu’en 1793 la dictature des comités s’exerçait au milieu d’une effroyable mêlée, on l’a jugée comme un gouvernement, et l’on s’est étonné de n’y rencontrer ni le calme ni les mérites d’un gouvernement régulier. C’était demander à un soldat sur le champ de bataille les qualités d’un magistrat sur son siège. De même, dans la question de centralisation, on a fait d’une nécessité de situation un principe organique.
Assurément dans un temps où la France était moins une nation qu’une agglomération d’États, successivement acquis ou conquis par la royauté, différant d’origine, d'intérêts, de lois et de coutumes, séparés par des barrières de douanes, par des jalousies de localité, par de mutuels abaissements ou des administrations dissemblables, la constituante fit une œuvre de haute sagesse, en effaçant même le nom des provinces qui constataient la diversité des races, mais qui n’étaient que la lettre morte de nationalités éteintes, bonne tout au plus à perpétuer de vieilles rancunes ou de folles préten-
tions. On enlevait, ii est vrai, à la Bourgogne et au Languedoc, à la Normandie et à la Bretagne le dernier signe ou plutôt la dernière étiquette de l’autonomie ; mais on les appelait au partage d’une autonomie réelle, grande et glorieuse. Des Pyrénées à l’Escaut, des Alpes à l’Océan, tout devint France, et les noms qui rappelaient d’anciennes rivalités, d’anciens vainqueurs ou vaincus, se confondirent dans le titre unique de Français, qui apportait à tous l’égalité des droits, l’uniformité de législation et la communauté de gloire.
Cette grande mesure nécessitait le fractionnement des anciennes provinces, afin qu’elles disparussent non-seulement de nom, mais de fait. Les subdivisions offraient en outre l'avantage de faciliter l’œuvre d’unité, en détruisant tout grand foyer de résistance, en multipliant les agents de l’autorité centrale, chargés de l’accomplissement de l’œuvre.
Mais en même temps, chacune des grandes divisions de l’ancien territoire perdant sa force politique, l’influence de la capitale, siège du gouvernement, grandissait en proportion des abaissements de la province. Or, pour recueillir tous les bienfaits d’une intelligente fusion, il aurait fallu un échange mutuel de forces, delà circonférence au centre et du centre à la circonférence ; il aurait fallu qu’en armant le pouvoir centrai de la force du tout contre la partie, on armât en même temps la partie de la force du tout contre les abus du pouvoir.
Malheureusement, les circonstances exceptionnelles oü l’on se trouvait ne permettaient pas l’application d’une égalité de droits juste en principe, funeste pour le moment.
Sous la Convention, nous l’avons dit, le gouvernement était un combat, le pouvoir un champ de bataille. La révolution attaquée à l’intérieur par les insurrections, à l’extérieur
par les coalitions, était contrainte de se concentrer dans une formidable unité d’action et de pensée. Toute résistance devait être écrasée, toute idée divergente étouffée, Que signifiait en ce temps l’indépendance provinciale, alors qu’il s’agissait de l’indépendance de la nation? La France ne devait avoir qu'une tête, qu’un bras, qu’une volonté, et l’esprit d’unité devait être inflexible, parce qu’il était le salut de la France.
Quand, d’ailleurs, les Girondins étaient poursuivis par cette accusation terrible de fédéralisme , les souvenirs des ambitions et des haines provinciales étaient encore vivants. L’unité pouvait être compromise par la moindre concession, et l’unité, pour s’établir dans une époque de tempêtes, exigeait la dictature de Paris.
Donc, réclamer en un pareil moment l'indépendance provinciale, les libertés locales, et contester à Paris l’autorité suprême, eût été une coupable folie ; imposer au contraire la dictature de Paris, faire taire les provinces ou souiller à toutes le même langage, donner à la révolution de gré ou de force le consentement commun, seul gage de puissance contre l’ennemi extérieur, c’était de la part des Montagnards faire acte de haute sagesse politique. De Maistre, qui en dépit de ses préjugés voit si haut et si loin, ne peut s’empêcher de rendre hommage à cette vérité, même en accablant de brutales épithètes les hommes dont il constate la puissante action : « Lorsque, dit-il, d’aveugles factieux décrètent l’indivisibilité de la république, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume. » En les assimilant ainsi à la Providence, le dernier représentant éclairé du catholicisme donne la mesure des services qu’ils ont rendus.
Ce n’est pas nous qui contesterons la sagesse de ce juge-
ment. Mais le temps est venu d'examiner si des mesures de contrainte et de domination prises pour les besoins d'une époque de crise sont bien appropriées à des époques postérieures, devenues, en matière politique, calmes jusqu’à l'indifférence. En d’autres termes, la dictature de Paris, née de circonstances exceptionnelles, doit-elle se perpétuer lorsque ces circonstances ont cessé? La province doit-elle être maintenue dans un éternel vasselage, sans liberté de penser, d’agir, de délibérer, recevant de Paris la mesure de ses droits, la quotité de ses finances, et jusqu’au poids de ses aliments, entravée dans sa marche morale et intellectuelle par les lisières de la capitale, et recevant d’elle non-seulement les pulsations de la vie commune, mais encore les dernjèrcs ramifications delà circulation locale? Enfin, lorsque chacun de nous, dans son individualité, aspire à l'affranchissement et invoque la liberté, faut-il que cette grande individualité collective qui s'appelle province, et qui forme l’immense majorité de la nation, soit déshéritée de toutes les conquêtes de l’esprit moderne? Alors que l’absolutisme monarchique a reçu, en France, tant et de si terribles leçons, faut-il que l’absolutisme d’une ville vienne en prendre la place, et légitimer de nouveaux déchirements?
Poser ces questions, c'est les résoudre.
C’est au nom de la liberté, au nom du droit, au nom des principes fondamentaux de la société moderne, que la province doit réclamer sa part de vie sociale, sa place dans le domaine politique et intellectuel, son rayon dans le foyer de lumière qui vivifie la France.
Nous savons bien quelle réponse sera faite tout d’abord par la politique routinière. C’est l’éternelle réponse des Ménénius de toutes les époques : les graves périls de la ré-
volte des membres contre l’estomac. Mais il faut être simple comme les pauvres déguenillés du Mont Sacré pour accepter la comparaison du fabuliste patricien. Si l’on donne à l’estomac dans la mesure de ses besoins, sans doute les membres ne peuvent que gagner eux-mémes à le satisfaire. Mais si l’estomac est un gouffre insatiable, s’il absorbe tout le sang vital, et devient tellement gorgé, qu’il y ait obstacle à la circulation des sucs nourriciers , qui pourrait contester aux membres le droit de réclamer?
Les jambes du goutteux ne témoignent-ils pas contre les excès de l’estomac? Quand les membres se plaignent, en effet, c’est qu’ils souffrent; et quand ils souffrent, c’est que l’estomac abuse. ^
Ainsi en est-il de Paris à l’égard delà province.
Cependant, qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas Paris en lui-même qu’il faut accuser, ce n’est pas par de vaines clameurs contre les avantages matériels de Paris, que la province doit tendre à se régénérer. Elle n’a pas besoin de lui envier ses grandeurs : elle aura même toujours bonne façon à lui apporter son denier pour contribuer au développement de ses splendeurs, car ces splendeurs appartiennent à tout le monde. Ce ne sont pas d’ailleurs les monuments de pierre ou de marbre qui font la grandeur des cités, et Versailles, avec ses magnificences, est une ville morte, quoique devenue presque un faubourg de Paris.
Ce qui fait la force et la gloire des peuples, c’est la vie politique, et c’est la vie politique qui manque à la province. Voilà ce que la province a le droit de demander, non pas à Paris, mais à la loi, non pas au nom d’une rivalité jalouse, mais au nom des principes de liberté qui veulent que, dans un grand territoire constitué en nation, la vie, la
volonté et l'intelligence puissent se manifester sur tous les points, et qui protestent contre un état de choses où la pensée et les intérêts de toutes les régions sont subordonnés aux fantaisies du centre.
Qu’en est-il résulté, en effet? L’absence même de la conscience, et la plus humiliante abnégation. Les faits contemporains sont là pour nous instruire. En 1814 , dès que Louis XVIII est introduit dans Paris, la province crie : Vive le roi. En 1830, Charles X est expulsé de Paris, la province crie : Vive la Charte. Huit jours après, on lui annonce que Paris a fait une royauté citoyenne, et elle crie : Vive Louis- Philippe. En 1848, Paris renverse ce dernier, et la province attend vingt-quatre heures pour savoir <• qu’elle doit crier le lendemain, et le lendemain, sur un signal du télégraphe parisien, elle crie : Vive la République. Cinq ans ne se sont pas écoulés, et sur un coup d’Étal accompli à Paris, la province crie : A bas la république, et bientôt après : Vive l’empire. Voilà, depuis cinquante ans, l’histoire politique de la province; stérile et monotone comme celle d’un soldat suivant le mot d’ordre de son caporal.
Il est probable que dans tous ces mouvements contraires, Paris a eu au moins une fois tort. La province en a-t-elle conscience? Comment le pourrait-elle, quand elle n’a pas la conscience d'elle-même ?
Prompte à obéir aux révolutions de Paris, la province accepterait aussi facilement la surprise d’un coup de main, s’offrant ainsi pour complice à tous les hasards, pour instrument à toutes les ambitions.
Un tel abaissement pourrait au moins avoir son excuse dans les commotions civiles, où l’on se résout difficilement à la lutte. Mais ce qui est plus grave, c’est que la province
n’est pas moins impuissante contre l’ennemi extérieur, et n’offre aucun appui au patriotisme dans les moments solennels qui appellent le concours de toutes les forces vives d'une nation.
En cas d’invasion extérieure, quelle part de résistance fournirait la province ? Nous l’avons vu deux fois : tout s’est décidé par la capitulation de Paris. Cela devait être ; cela sera toujours, tant qu’on restera dans les conditions actuelles. Quand toutes les forces d’une nation sont concentrées dans les mains du pouvoir, la résistance à l’invasion repose sur l’armée régulière. Que le sort des batailles se prononce contre l’armée, le sort de la nation est décidé. La population exclue de la vie politique, déshabituée de penser par ellemême ou pour elle-même, n’a ni résolution ni initiative ; et de même que la province a accepté aveuglément les décrets qui lui ont apporté tour à tour la république, l’empire et la royauté, de même elle acceptait en silence les traités qui livraient la France à Schwartzenberg ou à Wellington.
Une troisième invasion n’est pas une de ces impossibilités qu’il faut repousser : nous pouvons donc en raisonner.
Si les envahisseurs ne rencontrent pas d’autre résistance que celle de l’armée régulière, toutes chances sont pour eux. D’abord l’invasion ne peut se présumer qu’après des défaites antérieures, et l’armée de défense ne se présente à l’ennemi qu’amoindrie et mutilée. L’invasion, au contraire, se présente avec l’élan que donnent de premiers succès : pour elle, le passage de la frontière est déjà un triomphe ; et comme la victoire donne des alliés, et que, s’agissant de la France, qui dit invasion dit coalition, si l’on ne compte que les soldats, ils seront quatre contre un. Si, au contraire, intervient énergiquement la population, ils seront un contre dix.
Nous savons bien quels dédains les militaires professent d’habitude pour les guerres populaires. Napoléon aussi avait ces dédains ; nous savons aussi oit ils l’ont conduit. La province cependant l'eût sauvé malgré lui, s’il n’eût étouffé en province toute indépendance et tout esprit d’initiative. Il ne manquait pas de cœurs généreux prêts 5 saisir les armes. Mais ils attendaient un signal de Paris, une permission du ministre; ils demandaient des armes quand il fallait en prendre ; ils demandaient des ordres quand il fallait en donner. Est-ce qu’en Espagne la junte de Cadix avait attendu la permission de Madrid pour lever le drapeau de l’indépendance ? Est-ce que l’héroïque Saragosse consultait le télégraphe pour se faire bombarder et incendier? Est-ce qu’une seule province, dans la Péninsule, tenait compte des abdications de Bayonne ? C’est que, en Espagne, l’habitude des libertés municipales et provinciales avait entretenu dans les cœurs l’estime de soi-même et la puissance individuelle. La vie politique, développée dans chaque province, était partout présente, offrant partout des défenseurs à la patrie ; et, tandis que les armées régulières étaient misérablement battues, les vainqueurs, maitres seulement du terrain où ils campaient, succombaient sous les coups des paysans et des moines.
Déjà le même phénomène s’était produit en Espagne, lorsque, dans la guerre de la succession, Philippe V, expulsé de la capitale, rencontrait chez les paysans l’appui que ne pouvait lui donner l’armée régulière. C’est qu’en 1700, comme en 1810, vivait en Espagne l’esprit de liberté, et avec l’esprit de liberté l’intelligence politique. Or, la plus grande marque d’intelligence politique est de savoir désobéir à propos aux occupants du pouvoir central. Toujours obéir.
comme la province française, est chose facile; désobéir, quand il le faut, est autrement méritoire, car il n’est pas permis de se tromper et l’on accepte une grave responsabilité ; mais la responsabilité est la conséquence nécessaire de la liberté.
Interrogeons maintenant la province dans l’ordre intellectuel. Pas un livre de quelque valeur ne s’y publie ; pas une œuvre d’art n’éclot dans ce milieu épaissi. Ni littérature, ni science, ni musique, ni peinture n'y peuvent vivre ; et si quelque homme de mérite se sent appelé à produire quelque chose, il se dérobe rapidement à une inféconde atmosphère, et vient demander à Paris le souffle vivifiant. Et en effet, chez lui il ne trouve pas de public; non-seulement les éléments inspirateurs lui font défaut, mais aussi les éléments de récompense, les fêtes de l’enthousiasme extérieur, les justes orgueils du triomphe. L’art ne peut se développer dans l’isolement, et pour se donner carrière, il faut une communion entre l’artiste et le public, et quand le public manque, l’artiste prend son essor vers d’autres régions. Et où peut-il se transporter, si ce n’est à Paris ?
C’est ainsi que tout se concentre dans ce rayon d’absorption, vie intellectuelle, vie morale, et jusqu’aux spéculations de la vie matérielle. C’est à la Bourse de Paris que la province envoie son argent et ses espérances ; elle ne sait même pas jouer chez elle ; de tous les points du territoire, l’épargne des familles est dirigée vers la grande roulette de Paris, pour s’engouffrer sans retour dans les poches béantes des croupiers du boulevard.
Par une inexplicable imprévoyance, les gouvernements de tous les régimes ont encouragé, plutôt que de le combattre, ce funeste mouvement de centralisation.
Nous no dirons rien de nouveau en parlant du despotisme exercé sur la province par l’administration centrale. Ou en est venu à ne tenir aucun compte des intérêts locaux, lorsqu’il s’agit même d'un caprice de Paris. Ce superl>e dédain pour le bien-être de la province s’est manifesté tout dernièrement d'une singulière façon. Dans un projet d'établissement des eaux de Paris à domicile, la préfecture de la Seine n’a-telle pas imaginé, nous ne savons sous quel prétexte de salubrité, d’aller chercher les eaux de la Somme pour les amener dans une ville où coule la Seine !
Nous comprenons que le surcroît de dépenses ne fasse pas reculer nos édiles ; mais ce qui nous étonne, c’est le sansfaçon administratif avec lequel on propose de dépouiller les riverains de la Somme.
Un peu plus tard, les faiseurs delà Préfecture proposèrent de prendre la Loire. Cette fois, la province s’émut et les conseils généraux protestèrent. Mais le besoin de protester en pareille matière n’est-il pas étrange?
Non-seulement les divers gouvernements ont amoindri les droits et les libertés de la province, ils y ont encore étouffé les hommes, et rendu impossible tout développement individuel. Ainsi, les fondions publiques, surtout celles qui exigent le plus d’intelligence et d’études, sont si misérablement rétribuées en province, que personne ne les accepterait sans une perspective d’avancement à Paris, lin magistrat y reçoit dix-huit cents francs d’appointements ; un professeur de l’université, douze cents. Ni la dignité de l’homme, ni la sécurité du père de famille ne sont garanties. Il en résulte que chacun se considère comme étant dans le provisoire, non-seulement dégagé de tout lien d’intérêt ou d’affection avec le pays où il fonctionne, mais encore aspirant au jour où il le quittera, et
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toujours avide d’avancement, parce que chaque avancement est une étape vers Paris. Quel fruit les administrés peuventils retirer de ces campements successifs des hommes chargés de leurs intérêts, quand ceux-ci ne tendent qu’à les fuir? Ajoutons que si, parmi oes fonctionnaires, il se révèle quelque homme de mérite, aussitôt le gouvernement s’empresse de l’enlever de ce milieu qu’il aurait pu éclairer et honorer, pour l’engouffrer dans la capitale, où souvent l’astre provincial se transforme en nébuleuse.
Quoi qu’il en soit, le talent, dès qu’il se manifeste, est ravi à la province : la médiocrité seule y prend racine.
Au surplus, les gouvernements, en se faisant complices de l’excessive centralisation, portent la peine de cette politique, dans les inquiétudes que leur cause l’influence de la capitale. Napoléon, des champs de bataille où il triomphait, s’occupait des bavardages de Paris ; en Égypte, c’est sur les nouvelles de Paris qu’il abandonne son armée victorieuse; en Russie, c’est l’étrange réussite des premières heures dans la conspiration Mallet, qui le décide à fuir son armée mutilée; après Waterloo, quand il pouvait, le lendemain, réparer sa défaite avec une armée toute fraîche, il précipite sa chute en courant à Paris.
Sous les gouvernements qui suivent, les mêmes inquiétudes restent vivantes. Plus d’une fois, les amis fervents des Bourbons ont demandé la translation du siège du gouvernement loin de la puissante ville révolutionnaire.
Plus tard, on a environné Paris de forts, on l’a parsemé de casernes-citadelles, on l’a percé de routes stratégiques. Nous sommes loin de blâmer le pouvoir de prendre ses précautions; nous admettons volontiers que les gouvernements, quels qu'ils soient, ont raison de se mettre en garde contre
toute surprise, contre toute atteinte. Mais nous osons dire que la nécessité de prendre de si formidables précautions est pour l’autorité une nécessité funeste, et que tout gouvernement devrait tendre à s'affranchir de la cruelle obligation de se tenir sur un perpétuel qui vive ! Car, il ne faut pas se le dissimuler : si la forte centralisation de Paris met toute la France à la discrétion du pouvoir, elle met en même temps le pouvoir à la discrétion de Paris. Voilà ce qui fait la gêne constante delà politique intérieure : tantôt les gouvernements ont manœuvré contre Paris, tantôt ils n’ont agi qu’en faveur de Paris, lui réservant aujourd’hui les avantages qui centuplent sa force, élevant le lendemain des barrières contre cette force qu’ils avaient faite.
Nous ne parlons pas des sacrifices qu’impose cette fâcheuse obligation. Quand il faut à Paris, ou aux environs, une garnison permanente de cinquante mille hommes, c'est cinquante millions par an qu’il en coûte à la France, et ces cinquante millions, dépensés dans Paris, augmentent d’autant les forces matérielles de la capitale, et diminuent en proportion celles de la province. En sorte que Paris semble gagner à être redouté, quand la province est en perte à être pacifique.
Il est bien manifeste qu’aucun gouvernement ne peut prendre goût à un tel état de choses. Et cependant, aucun ne s’est résolu à en tenter le changement. C’est que la première condition du changement, pour qu'il soit efficace, est dans un large développement des libertés provinciales.
Mais la concession des libertés doit être faite franchement, sans arrière-pensée, sans lésinerie. Au surplus, toutes les libertés se résument en une seule formule : droits des intérêts locaux de se gouverner eux-mêmes, en faisant toujours réserve de l'intérêt général ; et, de cette première liberté
administrative, signe de personnalité, ressort la liberté politique, signe de dignité ; et de celle-ci découlent toutes les autres libertés.
On a depuis trop longtemps en France la funeste manie de tout livrer au gouvernement central, et le gouvernement, en absorbant toutes les forces vives de la nation, ne trouve nulle part un point d'appui aux jours des grandes crises. Qu’il renonce donc de lui-même à une concentration qui lui est funeste, et nous osons dire toutefois que le gouvernement qui affranchira la province, s'affranchira lui-même : s’il diminue quelque chose à la grandeur de son pouvoir, il en accroîtra la solidité.