CHAPITRE V
Réponse à quelques objections.
Parmi les publicistes qui se sont occupés de notre travail sur la province, les uns nous ont félicité, les autres nous ont accusé de vouloir la décentralisation.
Nous déclarons ne mériter ni cet éloge ni ce blâme.
En effet, il y a une grande différence entre décentraliser, et imposer des limites à une centralisation excessive, En mathématiques, ce n'est pas compromettre l’unité que de dégager les nombres partiels dont l’agrégation forme un tout, pas plus qu’en hygiène on ne compromet l’unité individuelle en dégageant le cerveau pour faire circuler le sang plus librement aux extrémités. Demandez à la Suisse si le système fédéral nuit à la centralisation. N’a-t-il pas, au contraire, centralisé des forces auparavant éparses? Comment ce qui a produit la centralisation en Suisse produirait-il la décentralisation en France ? U y a une différence entre les deux pays, nous le reconnaissons. En Suisse, le système fédéral a corrigé les faiblesses de l’isolement cantonal ; en France, il
corrigerait les abus de la dictature centrale. Mais en France, pas plus qu’en Suisse, il n’amènerait la décentralisation.
La Gazette de France peut donc à son aise s’écrier :
« La centralisation est pour la révolution une nécessité d’existence, et le jour où elle consentirait à une décentralisation, elle signerait son arrêt de mort.
» Vouloir accoupler ces deux mots : révolution et décentralisation, c’est faire quelque chose de semblable à celui qui voudrait accoler une négation et une affirmation, un oui et un non ; c’est écrire un non-sens ! »
Que la Gazette se rassure. La révolution ne court aucun péril; caria décentralisation n’est pas dans notre programme. Nous tenons seulement à réfréner cette centralisation absorbante qui fait de Paris le seul dieu de la politique. Et certes, depuis soixante ans, la province, en contemplation devant ce dieu, peut répéter avec saint Paul : In Deo vivimus, spiramus et movemur.
D’autres organes de la légitimité ne montrent pas pour la révolution menacée une aussi touchante sollicitude que la Gazette. Mais ils nous reprochent de les considérer comme hostiles à la liberté.
« Nous défions, dit Y Indépendant de l'Ouest, nous défions M. Elias Régnault d’aimer la liberté plus que nous ne l’aimons. »
• Qu’on ne s’imagine pas, dit la Foi bretonne, que les aspirations vers la liberté soient moindres chez les hommes qui professent nos principes. »
Assurément, quand des déclarations d’amour se formulent en termes aussi positifs, nous aurions mauvaise grâce à douter. Aussi ne discutons-nous pas sur la vivacité du sentiment, mais seulement sur sa nature. Que les légitimistes ai-
ment la liberté autant que nous, nous devons le croire, puisqu'ils le disent ; mais nous pouvons croire aussi qu’ils l’aiment autrement.
Quoi qu’il en soit, c’est quelque chose que d’adorer ensemble la même divinité, bien qu’il puisse y avoir quelque différence dans la forme du culte.
L’invocation du principe de liberté paraît servir à toutes les causes; car les amants de la liberté sont maintenant aussi nombreux que ceux de Pénélope. C’est une preuve au moins que l’étiquette a son prix. Dans le commerce, on tient à conserver les enseignes des bonnes maisons.
Au surplus, en s’associant momentanément à nous pour combattre la dictature de Paris, la Gazette ne dissimule pas ses espérances d’un retour vers le passé.
« Point d’innovation ! s’écrie-t-elle : « Une chose est surtout à craindre en cette matière : l’innovation ! » Restaurez, restaurez, ne bâtissez pas du neuf. « Ce qu’il faut, c’est » reconstituer la province, non constituer des provinces. »
Puis, elle se plonge dans les douceurs des souvenirs, et nous démontre sérieusement que les circonscriptions révolutionnaires ne sont pas acceptées par l’opinion populaire, par cette excellente raison que l’on dit encore du vin de Bourgogne ou de Champagne, du beurre de Bretagne, de la bière de Flandre, et non du vin de la Côte-d’Or ou de la Marne, du beurre d’Ile-et-Vilaine, de la bière du Nord. D’où la Gazette conclut que « les nouvelles délimitations sont restées à l’état desimpic expression géographique. » Elle pourrait aussi bien prétendre que le système monétaire décimal est une fiction, parce que le peuple dit plus volontiers deux sous que dix centimes. A l’appui de sa thèse, nous pourrions lui citer des localités où l’on parle encore d’écus et de pis-
tôles. Les mots survivent longtemps aux choses qu’ils représentent ; car ils ont aussi leurs traditions, et le vin de Champagne n’a pas besoin d’étre débaptisé, quand même une Gazette attardée demanderait la reconstitution de l’ancienne Séquanaise.
Les écrivains impérialistes qui, pour cause, tiennent à la dictature de Paris, et abritent leurs théories sous le drapeau de 89, voudraient rendre la révolution solidaire des abus de la centralisation. C’est à l’aide de ce facile subterfuge que la Patrie nous oppose l’argument qui suit :
« Le meilleur témoignage que des partis vaincus puissent donner de leur défaite, c’est l’abandon des théories auxquelles ils tiennent le plus.
« Jusqu’à présent, en effet, les ennemis de la centralisation, en France, se recrutaient dans le parti de l’ancien régime. Pourquoi une voix révolutionnaire vient-elle aujourd’hui se mêler au chœur de la vieille aristocratie? Seraitce que, réduite à l’impuissance devant la démocratie faite ordre, — en attendant qu’elle soit la démocratie faite liberté, — la révolution voudrait essayer de prendre ou de donner le change en ayant l'air de croire que sa force n’est que déplacée? S’il en était ainsi, le plaidoyer, fort habile, du reste, de M. Elias Régnault contre la centralisation serait un symptôme qu’il ne faudrait pas dédaigner. Mais cet article n’est que le commencement d’une étude , attendons que le néorévolutionnaire ait donné toutes ses raisons, pour lui démontrer que le parti de la révolution en donnant, dans cette volte-face, la main au parti de la féodalité, n’a rien à gagner, et qu’il ferait en pure perte le sacrifice du plus cher de ses principes. »
Notre réponse à cet argument est facile :
En 1848, certains hommes, qui avaient la prétention de connaître les principes de la révolution, considéraient sérieusement comme infidèles à ces principes les députés républicains qui ne prenaient pas le titre de montagnards. Nous avouons franchement à la Patrie que nous accepterions le même reproche au même titre. Les formules de 1793, les actes de combat, ne comptent pas pour nous parmi les traditions à perpétuer. Souvenirs d’une grande époque, on peut y applaudir ou même en gémir, comme représentant des mesures de nécessité, mais on n’est pas tenu de les imiter quand la nécessité ne commande plus.
L’œuvre d'une époque doit sans doute se développer par la tradition ; mais les instruments qui ont commencé l’œuvre ne font pas partie de la tradition. Or, l’instrument de l’unité révolutionnaire fut la centralisation. Aujourd’hui que l’unité existe inébranlable, l'instrument est inutile et nuisible. La pioche du démolisseur a son utilité sociale ; mais elle ne peut servir à l'édification du monument nouveau, et si l'on remplace la pioche par la règle et le compas, il n’y a là ni volteface ni sacrifice de principes.
La Patrie est dans l’erreur lorsqu’elle dit que la centralisation n’a, jusqu’à présent, été attaquée que par le parti de l'ancien régime.
Nous lui citerons d’abord les paroles suivantes de M. Odilon Barrot 1 :
« Sans doute, dans une crise révolutionnaire, en présence d'une foule d’habitudes sociales qu’il faut déraciner, il est nécessaire d'être armé d’une immense puissance gouvernementale. Le comité de salut public, l’empire étaient consé-
1 Chambre des dépotés, séaucc do 6 mai 185$.
quents avec leurs vastes projets; ils étaient condamnés à absorber dans leur puissance toute l’action des communes.
« Mais vous qui pensez que la révolution est accomplie, vous qui proclamez vos relations de bon voisinage avec les autres gouvernements, pourquoi voulez-vous que celte centralisation de tous les pouvoirs existe encore? Qu’avez-vous à en faire?
» Dans notre civilisation actuelle, nous devons au contraire créer des droits autour de nous ; le gouvernement doit être le couronnement de tous les droits. »
Cette solide argumentation fut complétée par M. de Tracy.
« En entendant parler, dit-il, d’unité sociale, de centralisation et de la puissance qu’on lui attribue, et en voyant donner pour exemple la convention et l'empire, mes souvenirs historiques ont été bouleversés.
» La Convention, par son énergie, communiqua, il est vrai, une fièvre qui anéantit ses ennemis, mais malheureusement ses amis furent souvent entraînés en même temps; quant à l’empire, malgré sa puissante organisation, j’ai vu sous son règne mon pays deux fois envahi en quinze mois. Je demande si, après de tel essais, on peut avoir foi dans la puissance de la centralisation. On n’a vu résister aux invasions que les pays qui n'avaient pas le bonheur de connaître la centralisation, que j’appelle, moi, le despotisme.
» Il y a beaucoup de gens qui combattent le despotisme quand il pèse sur eux, mais qui l’aiment quand ils l’exploitent. Il n’y avait pas de centralisation en Espagne; aussi résista-t-elle à nos efforts pendant sept ans, tandis que la France succomba deux fois sous le régime de fer de la centralisation impériale. »
A la même époque, une voix révolutionnaire plus puis-
santé que la nôtre s’élevait contre la centralisation. Carrel.ett 1833, soutenait la môme thèse que nous. Il y eut môme, à cet occasion, une polémique assez vive entre le National et la Tribune. Aussi la presse ministérielle du temps fit-elle à Carrel le reproche qui nous est adressé aujourd'hui, signalant en termes ironiques l’accord qui se faisait entre le National et la Gazette.
Quand même, d’ailleurs, ce serait pour la première fois qu’un écrivain de l’école révolutionnaire combattrait le despotisme de Paris, ce serait au moins un signe d’indépendance et de courage. Mais l’honneur môme d’avoir donné cet exemple ne nous appartient pas. Plusieurs écrivains distingués nous ont précédé dans la voie.
« Il y a lieu de rechercher, dit M. Jules Simon, si toutes les choses qui doivent être gouvernées doivent l’ôtre à Paris, et par les agents du pouvoir central... Non-seulement, sous notre administration compliquée, les individus ne sont rien ; mais les communes et les départements ne sont pas autre chose que des cercles de l’administration centrale avec un semblant d’autonomie. C’est là maintenant qu’il faut regarder. Si nous ressuscitons le département et la commune, le Briarée aux cent bras va prendre enfin des proportions humaines. C’est ici une des conditions fondamentales, la pierre d’assises de la liberté. Il y a des communes en Angleterre et en Belgique. Si jamais nous pouvons faire qu'il y en ait en France, nous ne tarderons pas à y avoir des citoyens. Alors la liberté y sera possible sous tous les gouvernements. A présent sous tous les gouvernements elle est impossible.
» On a beaucoup accusé les Girondins de fédéralisme. Je crois même que cette accusation les a tués... Aujourd’hui la Lorraine, la Normandie, la Bretagne, la Provence sont bien
mortes; il n’en reste que leur histoire... Il n’est pas d'ailleurs question de toucher aux trois points cardinaux de la politique, le code, l’armée, le trésor. Mettons à l’abri ces trois instruments de l’unité et de la force de la France. Avec un code unique, une armée régulière et des ressources financières réunies sous la main du pouvoir central, nous serons toujours un même peuple et nous pourrons laisser les habitants d’une circonscription départementale répartir leurs impôts, gérer leurs propriétés, faire leurs routes, gouverner en un mot leurs affaires locales qu’ils connaissent seuls et
auxquelles ils sont le plus directement intéressés Pour
faire de bonnes lois et de grandes choses, pour tenir son rang, c’est-à-dire le premier rang en Europe, notre gouvernement n’a pas besoin de nous asservir. »
Citons encore quelques lignes d’un puissant polémiste, qu’on n’accusera sans doute pas de vouloir tendre la main à la féodalité.
« Déjà le problème de la réduction à opérer dans le pouvoir central avait été posé en 89.
» Affirmé, quoique obscurément, par le parti de la Gironde, combattu à la fois par les royalistes de l’assemblée et par la Montagne, il succomba dans la guerre civile allumée par la journée du 31 mai. On peut dire qu’à dater de celle époque, la France a été rayée de nouveau de la liste des nations libres ; eu changeant de gouvernement, elle n’a plus fait que changer de tyrannie. Désorganisée, désarmée, muselée, sans point de ralliement, sans cohésion d’intérêts ailleurs que dans l’État ; ne reconnaissant d’autorité que celle du centre ; accoutumée à le suivre comme le soldat suit son chef de file, elle a perdu jusqu’à la notion de son indépendance et de ses droits. Depuis soixante ans elle assiste aux
tragédies de son gouvernement, réduite pour toute initiative à poursuivre ses maîtres tour à tour de ses vœux et de ses malédictions. Toute action propre lui est ôtée ; toute tentative pour la ressaisir, et que n’appuie pas l’un au moins des pouvoirs constitués, est réprimée à l’instant et impitoyablement.
» La France, poursuit le même auteur, depuis soixantequatre ans, n’a pas eu cinq années d’existence nationale. Elle a vécu de sa vie propre du 24 janvier 1789, date de la convocation des états généraux, jusqu’au 31 mai 1793, date de l’expulsion des Girondins. Pendant cette courte évolution, on voit le pays se subordonner le pouvoir, le diviser, le réduire, les libertés locales et individuelles se former ; et si la situation est loin encore d’être heureuse, l’esprit et la volonté surgissent de partout dans le corps social. Après le 31 mai, le rapport est interverti ; le pouvoir, comme sous les rois, se subordonne le pays ; la nation n’est plus qu’une partie intégrante de l’État, le contenant est compris dans le contenu '. »
Sans être aussi exclusif que 31. Proudhon, on est obligé de convenir que la dictature de la Montape a été plus ou moins habilement reproduite par les gouvernements qui ont suivi. Le despotisme du centre s’est maintenu au milieu de tous les changements de drapeaux ; et il faut effectivement remonter au 31 mai 1793, pour recueillir les dernières paroles prononcées en faveur des libertés provinciales.
Il est vrai, nous le répétons, que les Girondins obéissaient plutôt à de vagues aspirations qu’aux leçons d’une politique élaborée. Mais ils font date dans l’histoire de la
» La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat du î décembre, pur P. -J. Proudhon.
liberté ; et si le principe qu’on leur prêtait n’eut d’autre tort que l’inopportunité, il est permis de le reprendre quand les temps sont changés.
On les a accusés de fédéralisme ; nous avons dit qu’ils n'ont guère mérité ce reproche ; mais s’ils l’avaient mérité, ce serait une raison de plus pour revenir à cette tradition.
Nous voulons bien admettre qu’à un moment donné la dictature de Paris fut une nécessité politique. Mais toute dictature n’est excusable qu’autant qu’elle cesse avec les circonstances qui l’ont fait naitre. A Rome, pays de la liberté, au moins pour l'aristocratie, on appelait la dictature pour les fortes résolutions ; les fiers patriciens abdiquaient volontairement toute volonté et courbaient la tête devant le licteur dictatorial. Mais ils marquaient la limite de leur abnégation, et six mois d’obéissance passive leur semblaient suffisants pour le rétablissement de la paix publique. Qu’auraient pensé ces grandes races des Claudius, des Metellus et des Fabius, si l’on était venu leur dire : « La dictature a sauvé la cité en péril, conservons à jamais la dictature. ■ Voilà pourtant ce qui se répète autour de nous : « La dictature de Paris a sauvé l'uiiité, maintenons la dictature de Paris. » Non, quoi qu'on en dise, ce n’est pas là le principe de la Révolution, pas plus que la dictature n’était le principe de Rome. Le principe fondamental de la Révolution est la liberté, liberté pour tous, pour la province comme pour Paris. Seulement, pour associer la province au mouvement régénérateur, il fallait une compression momentanée, de même que pour l'affranchissement moral et intellectuel de l’enfant, il faut les contraintes de l’éducation. Mais où a-t-on vu que la tutelle dût se prolonger au delà de l’âge viril ? L’unité n’est-elle pas depuis longtemps faite? Toutes les parties de
la France ne constituent-elles pas un seul corps, une seule nation? Pourquoi toutes les parties n’ont-elles pas un seul régime ? On vante beaucoup, et avec raison, l’uniformité de la législation civile. Pourquoi combattre l’uniformité de législation politique?
Dans cette question, nous tenons surtout à convaincre les hommes qui veulent comme nous la liberté. Beaucoup d’entre eux se sont égarés, parce qu’ils ont plutôt étudié les faits que l’esprit de la Révolution ; ils ont pris pour un système complet ce qui n’efait qu’un commencement d’exécution, et considéré comme des types achevés de politiques des hommes arrêtés dans la première moitié de leur carrière.
A aucun de nos grands révolutionnaires, en effet, il n'a été donné d’achever son œuvre par l’affermissement du principe de liberté. D’autres s'emparèrent de leurs dépouilles, et osèrent s’appeler les héritiers de la Révolution, quand ils n’étaient que des exécuteurs tesmentaires infidèles, continuant le règne de la force, sans donner satisfaction au droit. Ainsi est-il arrivé que la Révolution, qui a résisté dans sa force à toutes les attaques de ses ennemis, a été dénaturée et obscurcie dans son principe, tantôt par des admirations exclusives, tantôt par d'habiles contrefaçons.
Au surplus, tous les contrefacteurs se ressemblent et se copient. Tous promettent la liberté en l’ajournant. Napoléon l* r disait : «Je vous apporte l’ordre ; plus tard viendra la liberté,» et avant que la liberté vint, lui-méine était parti. Après lui, à chaque demande en surcroit de liberté, les ministres des deux royautés avaient tous même réponse : « Nous reconnaissons la justice de la demande, mais nous en contestons l’opportunité. Le temps n’est pas venu : laissez calmer les passions. » Et comme les passions grandissaient avec les re-
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fus, ces fameux politiques arguaient des troubles créés par leur aveuglement et leur opiniâtreté, et se faisaient tous les jours plus aveugles et plus opiniâtres. Alors arrivaient les grands renversements. Car la chute de tous les pouvoirs n’est venue que de leur résistance à l’esprit de liberté, depuis Louis XVI jusqu’à Napoléon I er , depuis le 29 juillet 1830 jusqu’au 24 février 1848. Et l’on accuse ensuite les Français d’inconstance et de légèreté : depuis soixante ans, ils ne cessent de demander la même chose !
Malheureusement, la liberté, toujours refusée par les gouvernements, a dû toujours être reconquise de haute lutte, et la lutte amenant des désordres, on en a rendu la liberté responsable, et, pour ramener l’ordre, on ajournait encore la liberté, jusqu’à ce que les nouveaux ajournements amenassent de nouvelles révolutions. O puissante logique de la France! Quelle constance admirable dans tes apparentes inconstances! Tu peux avoir des découragements, jamais de renoncements.
Il est à remarquer qu’à chacune de ces révolutions, l’indifférence extérieure de la province n’a pas peu contribué à égarer les gouvernements. Quand des voix prudentes signalaient au pouvoir l’approche des tempêtes, il montrait en souriant le calme de la surface territoriale ; et les ministres contemplaient avec un suprême dédain ce qu’ils appelaient l’agitation factice de la capitale, n’ayant, selon eux, aucun retentissement dans le pays, aucune sympathie dans la province. Mais si la province n’avait pas été condamnée au mutisme ; si, admise à la vie politique, elle avait pu faire entendre de graves avertissements, non par la voix de journaux sans écho, mais par l’organe de corps constitués, les gouvernements auraient sans doute ouvert les yeux, et re-
noncé à cette folle présomption que Jupiter, dit-on, envoie à ceux qu’il veut perdre, mais qui n’est, à vrai dire, que le mépris des enseignements humains. Lorsque, sous la restauration, l'opposition parlementaire, réduite à onze députés, s’écriait fièrement : « Nous ne sommes que onze, mais la France est derrière nous, » pourquoi les ministres ne virentils dans ces mots qu’une orgueilleuse bravade? C’est que la province muselée ne comptait pas pour eux. Dominant dans les régions officielles, ils se croyaient maîtres de tout le terrain politique, parce qu’ils étaient maîtres de l’enceinte législative ; et comme la province faisait silence, ils la croyaient avec eux. Sous un régime de liberté provinciale, on échapperait au moins au danger de ces illusions, et quand même les agitations provinciales interrompraient parfois de trop douces quiétudes, elles pourraient devenir de salutaires avertissements. Si Paris, en effet, est le seul milieu politique, Paris est aussi le milieu des courtisans qui enivrent, des mauvais conseillers qui endorment, des intrigants qui font la nuit; et le pouvoir est condamné à marcher à l’aventure, parce qu’aucun rayon du dehors ne peut arriver jusqu’à lui, parceque toute la province, en un mot, ne peut envoyer aucune clarté politique à ceux qui la maintiennent systématiquement dans les ténèbres.
Un fait digne de remarque, c’est que, depuis quarante ans, le pouvoir ministériel a presque constamment appartenu à des hommes de la province, qui toujours ont été les plus opiniâtres adversaires de l’émancipation provinciale.
Pendant quarante ans, alors qu’il était permis aux ministres d’avoir une puissante initiative, les principaux directeurs de nos destinées nous sont presque tous venus des bords de
la Garonne et du Rhône. On peut dire que c’est aux provinciaux seulement qu’ont appartenu les premières places dans les conseils de la couronne. Ont-ils, dans leurs grandeurs, donué une seule pensée aux vallées qui les ont vus naître? Ont-ils un seul instant songé à l’affranchissement de ces ilotes qu’ils laissaient derrière eux? Maîtres des suffrages de Paris, fiers de dominer dans ce vaste milieu qu’ils remplissent du bruit de leurs éloquentes querelles, ce n’est pas à eux à l’amoindrir au profit de provinces auxquelles ils ont dit adieu ; et à chaque attaque qui se fait contre la centralisation, ces fils ingrats de la province sont les premiers sur la brèche, comme s’il s’agissait de repousser une nouvelle invasion de barbares.
Au surplus, la tactique des partisans de l’absolutisme central consiste surtout à faire la confusion entre l’unité et la centralisation, confusion trop facilement acceptée par les amis de la révolution, très -habilement exploitée par ses ennemis.
Cette confusion s’est reproduite plus d’une fois. Nous en citerons un exemple dans la discussion qui eut lieu à la Chambre des députés sur la loi des attributions municipales en mai {833.
M. Thiers, alors ministre des travaux publics, se fit le défenseur opiniâtre de la centralisation administrative. Mais, selon l’habitude, il exagérait les théories de la liberté pour les mieux combattre, et refusait aux communes des droits de souveraineté que personne ne réclamait, pour refuser les affranchissements que demandait l’opposition.
* On ne peut pas, disait-il, admettre au sein du pays 37 mille petits États indépendants; ce ne serait plus une émancipation, ce serait l’anarchie. 37 mille petits États qui
pourraient à leur gré dépenser, disposer de leurs propriétés, s’endetter, se ruiner, ce ne serait pas un affranchissement, ce serait une pleine souveraineté. »
Quoiqu’il ne s’agisse ici que des communes, les mêmes arguments se répètent à satiété pour toutes les autres circonscriptions territoriales. On peut d’ailleurs en dire autant sur la liberté individuelle. Tout individu ne peut-il pas, à son gré, dépenser, s’endetter, se ruiner? Est-il pour cela en possession d’une pleine souveraineté? Ses droits personnels peuvent-ils être appelés des droits souverains? Ce serait un étrange abus de langage. Dans le dictionnaire politique, le droit souverain est celui qui s'exerce sur les intérêts généraux. Or, en demandant que telle ou telle circonscription de la province puisse régler scs intérêts locaux, on ne demande pour elle qu’un droit personnel.
Mais, dit-on, la société a intérêt à ce que la commune ne se ruine pas. Saus aucun doute. Elle a également iutérêt à ce que l’individu ne se ruine pas. Cependant il y en a qui se ruinent, et la société le souffre. Nous admettons même qu’elle en souffre. Mais ne souffrirait-elle pas davantage si tous les individus étaient maintenus dans une perpétuelle minorité, avec l’État pour gérant universel?
La question est identiquement la même pour toute collection d’individus, qu’elle s’appelle commune, arrondissement ou département ; car si, d’un côté, la ruine de la commune est plus désastreuse que celle de l’individu, pour elle aussi l’esclavage est plus accablant et plus fécond en mauvaises conséquences. Aussi n’hésitons-nous pas à dire que le vasselage de la province est une cause d’affaiblissement pour l’État, et c’est au nom des intérêts généraux que nous demandons l’affranchissement des intérêts locaux.
Ajoutons cependant que nous ne demandons ni le rétablissement des anciennes provinces, qui sont dans le domaine historique des choses à jamais finies, ni le maintien des circonscriptions départementales actuelles, qui réduisent toutes les forces sociales à un déplorable état de morcellement, et empêchent toute expansion de la vie politique, matérielle et intellectuelle.