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(leiix lieui'cs et demie, après ving^t-deux jours d'un voyage qui n'exige ordinairement qu'une quinzaine.
Par sa position géographique à 1150 lis, ou 350 milles environ de Hankow, cette ville a une certaine importance au double point de vue commercial et administratif. Une gmnde partie des marcliandises européennes ou indigènes qui montent le fleuve y sont transbordées sur des bateaux du Ssû-ch uan, spécialement construite pour naviguer sur le haut fleuve et franchir sans encombre les nombreux rapides qui en accidentent le cours. Quant aux produits qui viennent du Ssûchiian, ils sont également transbordés pour descendre par eau à Hankow, ou bien ils prennent la route de terre et traversent les provinces du Hu-nan et du Shan-tung (|1| ^).
Ici, comme dans toutes les localités riveraines du fleuve, il y a exubérance de population. Les faubourgs étaient considérables, avant qu'ils eussent été en partie détruits par les inondations de 18G8-()9. C'est en dehors de la cité qu'on traite en général les affaires commerciales et qu'habite la classe des mariniers, qui forme plus de la moitié de la population extra muros.
Les barques qui descendent de Ch\mg-clnng n'ont besoin, en raison du coui-ant qui les entraîne avec une vitesse de quatre à sept nœuds à l'heure, que d'un personnel ti'ès restreint. Si elles se dirigent en amont, c'est le contraire: ayant à lutter contre une foule de difficultés, il leur faut un nombreux équipage. Or, afin de ne pas manquer de bras, la coutume veut que tous les bateaux qui descendent prennent à leur bord autant de monde que possible. Les matelots ahisi engagés se confoiment à la règle, c'est-à-dire qu'ils n'ont droit à aucun salaire pour la descente, ils sont seulement nourris; en amvant à I-ch'ang, ils débarquent tous et
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vont attendre dans le club de la jn-ovinee ou chez les jdaceurs le moment d'être emidoyés. Sur les grandes jonques mareliandes il y a une quarantaine de matelots au moins, ehîffre qui tombe à douze ou quinze pour les bateaux de voyageui*s. Si tout ee monde ne reçoit pas de gages dans la deseente, il se rattraj)e avec usure lors du retour.
Le j)oi1: d'I-eirang, au moment de notre passage, i)résentait une grande activité. Les l)arques de chaque i)rovince ont leur mouillage particulier; celles qui ont des marchandises à vendre en hissent au haut de leur mat un spécimen quelconque, en guise d'enseigiie. Les Kua'tzû'chuan, navires spécialement destinés aux voyageurs, sont amarrés à quai et sans mâts, ce qui leur donne Tapparencc de vieux pontons hors de service; leur constniction légère en planches de sapin mal jointes donne à réfléchir avant de prendre passage sur de pareilles carcasses, qui doivent franchir les rapides, qu'on trouve presque au sortir du i)ort.
La population est aussi nombreuse que compacte et variée; les natifs du Ssii-clnian y figurent pour un cinquième. Les faubouriens d'I-cirang, par suite de leurs rapports constants avec les gens de cett^ province qui passent à bon droit pour de grands chicaneurs, ont jH'is de leur ruse et de leur mauvaise foi ; menteurs effrontés, querelleurs, toujours âi)res au gain, ils ont tous les nmuvais penchants qui cara(*térisent les populations cosmopolites; l'activité qu'ils mettent à tout ce qui peut leur rai)i)orter du bénéfice les rend souvent insolents.
Deux jours nous suffirent jxmr louer de nouvelles barques et faire tous les préparatifs nécessaires. Le retard que nous avions éprouvé dans la traversée du lac Tung-ting nous obligeait à partir au plus vite. Quelques lumimcs manquent à rappel. Nos nmîtrcs 1>ateliers procèdent néanmoins à la
DÉPART D'I-CirANG. 13
eérénionie du départ : ils sacrifient à Tavaut un jeune coq qu'ils mangent ensuite, et collent quelques-unes des plumes dans le sang qui est tombé sur la proue. Dès lors, nous étions prêts à lever l'ancre.
11 novembre, — Bien que le départ ait été fixé pour ce matin de très bonne heure, personne ne bouge à bord; les patrons questionnés sur ce manque de parole ne savent que répondre et, sous prétexte qu'ils ont besoin de choses indispensables pour le voyage, ils réclament de nouvelles avances. Comme ils ont déjà reçu plus de moitié de la somme qui leur est allouée par le contrat, nous repoussons leurs exigences en les menaçant de porter plainte au Ya-mên. Cette simple menace produit son effet : peu d'instants après, tout se trouve en ordre et nous partons.
A quinze lis environ d'I-ch'ang, le lit du fleuve se resserre entre de hautes montagnes. Plus nous avançons, plus la navigation devient difficile; en certains endroits, des roches obstruent le chenal et déterminent de forts remous que nous traversons péniblement. Nos bateliers, rompus dès leur enfance aux rudes mjtnœuvrcs du halage, sautent de roche en roche comme des singes et ne craignent pas, malgré le froid, d'entrer dans l'eau, lorsqu'il est nécessaire.
Les bateaux qui trafiquent entre I-ch'ang et Ch\ing-ch mg-fu sont pourvus à l'avant d'un grand aviron, qui sert à les faire évoluer sur place dans les endroits oii le courant a des coudes si bnisques que le gouvernail seul serait impuissant à agir.
Le fleuve, qui avait crû de 35 centim. à notre départ, a continué de monter; le patron nous annonce qu'il y a deux pieds d'eau de plus que les jours précédents. Nous mouillons dans une petite baie, à dix heures du soir.
12 novembre. — La journée est magnifique, mais les difficultés de la navigation sont toujours les mêmes : de« ro(*liers se montrent à fleur d'eau au milieu du chenal et nous forcent à décrire des zigzags; le courant est plus fort que hier. A ti'ois heures, un gouvernail se casse, et cet accident nous vaut une halte forcée pour faire la réparation. Nous avons parcouru GO lis.
13 novembre. — On lève l'ancre à six heiu'es du matin. Les passages deviennent si difficiles qu'il faut prendre un l)ilote et, à l'aide de son bateau, passer la corde de halage quand les circonstances l'exigent.
Dans la matinée, nous dépassons chiq ou six jojiques à demi -submergées; l'équipage a étîibli une tente sur le rivage et les marchandises, consistant en grande partie en coton, sont mises à sécher par terre au soleil, pendant que des charpentier sont occupés à réparer les dégâts.
A quatre heures, nous pénéti'ons dans une gorge très étroite: elle a six lis de long et pas plus de 80 mètres de large; les falaises abruptes et coupées h pic surplombent par moments le fleuve et menacent d'engloutir les audacieux passagers. Dans ces endroits le courant est si faible que nous passons facilement à la rame. Nous mouillons à six heures. La température est fraîche.
14 novembre. — Ce matin, nous partons de fort bonne heure afin de franchir le rapide de Ch ing-t'an (]^ ^), situé à sept à huit lis plus haut, avant que les bateaux qui nous suivent, soient arrivés. Il y a là une dizaine de grandes barques qui attendent leiu- tour pour passer; force nous est d'en faire autant. Quarante coolis suffisent à chaque bateau
KUEI-CHOU. 15
pour surmonter la difficulté; le salaire ordinaire est de cinq à sept sapèques par homme, mais comme les nôtres ont bien ti-availlé, on leur donne une gratification en sus.
A une heure, on s'an'ête pour laisser aux équipages le temps de prendre leur repas. Le fleuve continue d'êti-e encaissé enti-e deux rangées de montagnes, tantôt boisées, tantôt plantées de maïs. L'impression générale est celle d'une contrée misérable. Plusieurs cours d'eau de peu d'importance viennent se jeter dans le fleuve.
A trois heures, la barque qui porte les munitions de guerre et une partie des armes touche sur une roclie; malgré leur activité, les marmiers ne réussissent pas tout de suite à boucher le trou; tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de masquer avec du coton et de la toile à voiles la voie d'eau qui s'est déclarée, afin de nous permetti-e d'aborder au rivage, où il sera facile, étant tout près de Kuei-chou (^ ;f||), d'avoir le secours des charpentiers. De même que hier, nous avons rencontré quelques barques échouées en train de réparer leurs avaries.
15 novembre. — Les avaries d'hier sont réparées, mais voici que les patrons refusent de poursuivre le voyage, alléguant que les bateaux sont trop chargés, mauvais prétexte pour faire augmenter leur salaire. Avec ces bateliers du Ssûch'uan on sait à peu près quand on part, mais jamais quand on arrive; ils inventent sans cesse de nouveaux motifs de plainte, des difficultés sans nombre, dans l'espoir d'en tirer quelque argent. Après beaucoup de paroles, on se remet en route. En passant devant Kuei-chou, Wang, l'agent de M. Dupuis, va vers le mandarin de la ville, pour le prier, comme le convoi appartient aux mandarins du Yiln-nan, de
16 DE IIANKOW A CirUNCî-CIIUNO.
réquisitionner deux petites barques, pour nous servir d'allèges. Le mandarin, eoniprenant noti-e position, fait droit à sa demande ; le transbordement s'opère sans délai et nous repartons.
Kuei-ehou n'a aucune importan(*e commerciale. Bâtie sur le flanc d'une colline, elle offre un aspect misérable ; d'énormes blocs de rochers entassés en avant de la ville sur une longueur de plusieurs milles, ainsi que de nombreux tourbillons en rendent l'approche dangereuse, et les bateaux ne peuvent y accoster qu'avec beaucoup de prudence. Les environs sont accidentés; la i)()pulation riveraine est peu industrieuse et s'occupe uniquement fie culture. A ti'ois heiu'es et demie, nous atteignons un second rapide assez fort, que nous i)assons sans peine avec l'aide de ti-ente paysans attelés à chaque bateau.
Dans l'après-midi, vers quatre heures, nous rencontrons une grande jonque échouée ; elle était louée par un mandarin du Yiin-nan qui avait quitté Hankow un mois avant nous. Les réparations étant trop considérables, il avait remis la jonque au patron et loué un auti-e bateau, pour monter jusqu'à Kuei-fu et de là à Chung-chnig-fu. Nous mouillons à cinq heures.
16 novenihre. — Ce matin le temps est beau et l'air frais, sans être froid. On part à six lieures, et bientôt après nous touchons au rapide de Liu-te (^] ^). CVmime d'habitude, . nous utilisons le concours intéressé des riverains et, bien que la différence de niveau soit considérable, nous passons sans accident. L'aspect du fleuve ne varie guère : les montagnes sont parfois aussi abruptes ; les vallées sont rares, mais assez bien cultivées.
Plus nous avançons, plus les montagnes étranglent le lit du fleuve. Le courant est très fort, résultat probable de la
PA-TUNG-IISIEN. 17
crue des jours précédents. A une heure nous arrivons devant Pa-tung-lisien, ville à moitié détruite par les eaux; elle occupe pourtant une position assez élevée sur le flanc droit de la chaîne de montagnes, mais le fleuve est si ressen^é (sa largeur est d'environ 100 mètres) qu'au moment où il déborde, son niveau monte très haut.
Nous rencontrons là le Chen-fai du Hu-peh dont la résidence est à I-ch'ang ; il est venu avec toute sa flotille de canonnières pour conférer avec son collègue du Ssû-clfuan, qui est attendu d'im instant à l'autre. C'est dans cet endroit même, qu'ils doivent, d'après les règlements, arrêter ensemble les travaux qu'exige la navigation du fleuve : celui du Ssû-ch'uan ne descend pas plus bas, et celui du Hu-peh ne remonte pas plus haut. Ce fonctionnaire porte un revolver à la ceinture; il en est fier et, comme tous les Chmoîs, l'arme lui suffit; quant aux cartouches, il prétend en avoir cinq mille dans son ya-mên qui a été envahi par les eaux, et il nous en montre quelques-unes tout-à-fait gâtées et hors d'usage. M. Dupuis, pour lui être agréable, lui en donne cent et autant à son aide-de-camp.
Bien que les montagnes soient arides, ce district est réputé parmi les Chinois pour ses choux pommés et ses pommes de terre. Comme depuis longtemps nous sommes privés de ces légumes, nous envoyons nos domestiques chez les paysans et, moyennant quelques sapèques, ils en rapportent d'excellents qui nous rappellent ceux de l'Europe.
Pa - tung - hsien (Q ^ i^) est la deniière localité du Hupeh ; on entre ensuite dans la province du Ssù-ch uan. Dans les environs on extrait de la houille en plusieurs endroits; elle est de qualité inférieure et ne circule que dans un rayon relativement restreint. La culture des vallées, suffisante pour
les besoins de la population, ne peut rien fournir au commerce.
Ici, d'après les arrangements pris avec le mandarin de Kuei-chou, et comme c'est l'habitude du reste, le bateau qui nous a été donné dans cette dernière ville, doit y retourner; en vain essayons-nous de retenir l'équipage en faisant luire à ses yeux l'espoir d'une forte indemnité s'il consent à nous suivre jusqu'à Kuei-fu, il ne veut rien entendre. Le départ de ces hommes amène de nouvelles complications: non seulement nous ne trouvons pas de barque de charge, mais le patron de la nôtre refuse de prendre la cargaison à bord, nous assurant au surplus qu'à quinze lis en amont il se procurera les bateaux nécessaires ; il s'éloigne avec deux mariniers sous promesse d'être de retour dans la soirée; mais la nuit se passe et personne ne paraît.
11 vovemhre. — Ce matin, désolés de perdre ainsi le temps par suite du mauvais vouloir d'un individu, nous nous décidons à partir sur notre bateau et à laisser l'autre en arrière avec deux hommes de plus pour manœuvrer en cas de besoin. A peine avions-nous fait quelques lis que nous rencontrons le patron qui descendait avec des bateaux; il fut convenu, séance tenante, que nous en garderions trois jusqu'à Kuei-fa pour la somme de 7,000 sapèques chaque. Le beau temps continue; la navigation est meilleure que les jours précédents; nous passons un petit rapide et peu après nous mouillons à Fu-nien-chi (^ ^ ;^), après avoir parcouru 55 lis.
18 novembre. — L'aspect du pays est à peu près le même. Nos bateliers forcent de rames, car une foule de jonques qui nous suivent font diligence pour arriver avant nous au rapide
WU-SHAN. 19
de Lêng-shui-chi (J^ ;|c m); il est franchi à sept heures sans accident. Dans l'après-midi notre marche est assez rapide. A trois heures, nous laissons derrière nous le rapide de Paishih (^ Jg), où nous jetons l'ancre.
19 novembre. — Départ au point du jour. Le courant est très fort, on avance péniblement, les difficultés sont à peu près les mêmes; nous croisons de temps à autre des bateaux défoncés. Le vent, par extraordinaire, nous est favorable. L'équipage fait tous ses efforts pour arriver à Wu-shan (M Ul); ïûais le courant et les roches empêchent d'aller vite. A six heures, nous mouillons à 15 lis de cette ville.
20 novembre. — L'espoir d'arriver bientôt dans la première cité de la province du Ssù-chuan réveille nos hommes de très bonne heure. Comme nous, ils ont besoin de se ravitailler.
Nous atteignons Wu-shan dans la matinée; nous dépassons la ville de quatre ou cinq lis, et là nous faisons halte pour donner le temps à nos hommes de renouveler leurs provisions. H est convenu avec les patrons que nous monterons plus haut avant la fin de la journée, mais il n'en est rien, et nous passons la nuit au même mouillage.
La ville, située 6ur une colline de dix à douze mètres de hauteur, a eu une partie de ses murs emportés par l'inondation; les faubourgs, qui étaient importants, ont été rasés, mais, avec l'activité qui caractérise les gens de cette province, les dégâts sont presque partout réparés.
Sur chaque rive du fleuve s'étendent de grandes vallées, qui paraissent bien cultivées. Nos yeux se reposent avec plaisir sur les collines en pleine culture, les premières que nous ayons vues depuis notre départ d'I-ch'ang. Tout le pays
que nous avons traversé jusqu'ici avait un aspect sauvage et désolé. Dans ce canton, au conti-aire, la campagne est riante, la population qui circule dans la ville et.au dehors parait parfaitement à son aise et respire un certain bien-être. On y cultive une qualité d'opium très estimée et dont une partie est destinée aux marchés d'I-ch ang ou de Hankow. Au nord, dans le district de Ta-ning-hsien (^ ^ i^), se trouvent des sources d'eau salée, qui sont l'objet d'ime exploitation active; les produits descendent en partie dans cette ville par une petite rivière dont l'embouchure en est voisine. On trouve aussi dans la banlieue un peu de soie, du thé et des céréales qui alimentent les marchés des environs.
21 et 22 novenibi^e. — Deux journées nous séparent de Kuei-chou-fu (^ j^ Jjf^). Ce matin, de même que les jours précédents, il fait beau. Les montagnes s'éloignent du cours du fleuve, et çà et là des vallons et des villages s'échelonnent sur les rives. Le coiu^ant est moins fort que dans le bas fleuve et la navigation en général plus facile. A neuf heures, nous arrivons au passage du plus grand rapide : la diflFérence de niveau, à cette époque de l'année, est peut-être d'un mètre; mais, comme les rochers n'obstruent pas le chemin, nous passons sans trop de peine, grâce au surcroît de travailleurs qui s'emploient au halage. A quelques lis plus haut, se présente un nouveau rapide moins fort que le premier. S'il faut en croire nos bateliers, la navigation à partir de Kuei-chou-fu devient beaucoup plus facile.
Le 22, après une marche laborieuse, nous voici dans la fameuse gorge de Kuei-chou-fu; elle a 30 lis de long. Les falaises sont élevées et coupées comme par la main des liommes. Dans ce défilé, le fleuve, très resserré, coule
KUEI-CHOU-FU. 21
paisiblement, de sorte que la rame suffit à nous faire avancer; nous arrivons à Kuei-fu, située presque au sortir de la gorge, à quatre heures et demie du soir.
23 novembre. — Ce matin, nous prenons nos dispositions pour renvoyer les barques que nous avons engagées en route. Wang va voir le mandarin (Chih-hsien) et porte plainte contre le patron de la barque, qui nous a occasionné tant de tracas. D'après ce fonctionnaire, cet homme était coutumier du fait et U serait puni d'un mois de prison; mais il fallait renoncer à l'espoir de lui faire rendre gorge. Dans la journée, nous trouvons un autre bateau, et on transborde les caisses.
Le port de Kuei-chou-fu est assez bien achalandé; de nombreux bateaux attendent leur tour d'être expédiés en douane; tous ceux qui montent ou descendent sont forcés d'attendre au moins un jour ou deux. Les patrons ou voyageurs qui sont connus des employés, ou qui ont l'art d'intéresser le mandarin par un cadeau quelconque, obtiennent rapidement leur visa; il en est de même pour ceux qui ont des marchandises prohibées : quelques lingots d'argent font signer leur passe.
Cette douane est la plus productive de la province. Les mandarins perçoivent des droits très élevés et ne veulent pas reconnaître les transit passes délivrés par les bureaux des ports ouverts au commerce européen. D'après les renseignements que nous a donnés le mandarin^ qui dirige cette
> En 1873, lors de notre retour à Shanghaï, nous fûmes chargé par Ma-Julung (]^ "btl §È)ï commandant en chef des forces du Yiin-nan, de porter une lettre et un paquet contenant de Topium à Lao, mandarin du grade de Chih-fu, qui avait la direction de la douane. Ce personnage est le fils du vice-roi Lao- Ch'ung-kuang T^S ^ 3fe)' ^^^ mourut au YUn-nan, après avoir rendu maint service signalé à cette province.
22 DE HANKOW A CHTNG-CH'ING.
administration, il perçoit environ 250,000 taëls par an. La moitié de cette somme est envoyée à Peking, une partie de Faiitre moitié est remise an vice-roi, et la balance rentre dans la caisse du trésorier général et sert à solder les dépenses, etc. Le mandarin préposé à cette administration fait promptement fortmie ; aussi, ce poste n'est-il donné qu'à de« protégés, à de hauts fonctionnaires qui ont rendu d'importants services et dont la situation pécuniaire n'est pas en rapport avec le. rang.
La ville, construite sur une petite éminence, est une de celles qui ont le plus souffert des dernières inondations; en 1869, une grande partie de ses remparts furent emportés par les eaux ; ses faubourgs, alors considérables, furent complètement rasés; des milliers de personnes perdirent la vie; enfin des bateaux, en grand nombre, précipités dans les immenses tourbillons qui forment l'entrée de la gorge à quelques lis de la ville, furent perdus, coq)s et biens. Un missionnaire français qui se trouvait là de passage nous fit de cette catastrophe une description émouvante.
Ici, comme dans toutes les villes du Ssû-ch uan, les mœurs paraissent être plus relâchées 'que dans les provinces limitrophes. Dès que les rayons du soleil déclinent à l'horizon et que le crépuscule enveloppe la ville de ses ombres, la plage, éclairée par les lanternes des marchands ambulants, parait très animée. Siu- l'eau, de nombreuses embarcations, montées par des artistes et des bayadères, sillonnent le fleuve en tous sens. Toutes ces beautés plus ou moins décrépites déploient une ardeur remarquable à faire entendre, aux accords de leUrs guitares, leurs voix plus ou moins mélodieuses. Elles vont, d'un bateau à l'autre, présenter le carnet sur lequel est inscrit leur répertoire, et demander aux voyageurs la permission
KUEI-CHOU-FU. 23
de chanter. Parées d'ordinaire de leurs plus beaux atours, elles apportent beaucoup de coquetterie à s'ajuster, et surtout à faire paraître leurs pieds les plus petits possible ; nous en avons vues dont la semelle des chaussures n'avait pas plus d'un pouce et demi de long ; elles sont aimables et gracieuses et s'appliquent par leurs manières séduisantes à exciter la générosité du public. La nuit entière se passa ainsi en concerts ; ce brait d'instruments et de chansons n'était troublé de temps à autre que par la voix criarde des marchands de gâteaux et de comestibles allant offrir leur marchandise aux bateaux qui avaient de la société à bord. L'aurore seule met un terme à cette débauche de musique : peu à peu, ces papillons nocturnes ploient leurs ailes et le calme renaît un instant pour faire bientôt place au brouhaha des transactions commerciales.
A part la douane dont les recettes sont importantes, le district tire peu de ressources de son industrie. Dans les vallées de l'intérieur on cultive l'opium, le riz, l'indigo, le Tung-shu et le mûrier. On nous signale dans les environs quelques gisements métallifères, qui ne sont pas régulièrement exploités.
26 novembre. — Nous quittons Kuei-chou-fu. Beau temps. La température est fraîche le matin, mais chaude dans la journée. La plus mauvaise partie du voyage est passée, les difficultés sont, paraît-il, moins nombreuses. Nous marchons assez rapidement; le courant est moins fort que les jours précédents, le fleuve est plus dégagé, et quelques cultures apparaissent sur les flancs des collines. Rien de particulier dans la journée. Nous mouillons à six heures, après avoir parcoura 90 lis.
24 DE IIANKOW A CirUNG-CiriNG.
26 novenibre. — De même que hier, nous mettons à la Voile (le bonne heure. La brise est fraîche et nous permet de dépasser une foule de bateaux qui étaient devant nous. A huit heures, nous passons le rapide de Miao-chi-tzû (^ ^ ^), redoutable aux bateaux qui descendent à cause de deux roches qui se dressent en travers du chenal et qui les obligent à une bnisque détour; et l'impétuosité du coiu-ant est telle que, s'ils ne manœuvrent pas assez lestement, ils risquent d'être précipités contre un des deux écueils. Après avoir traversé successivement plusieurs villages, nous arrivons à deux heures au rapide de Tung-liang-tzû (^ ^ •^), qui e«t franchi heureusement. Quelques lis nous séparent de YUnyang-hsien (^ j^ |^), où nous entrons à nuit close (six heures et un quart). Après dîner, nous parcourons les faubourgs, qui sont pleins de monde.
La ville, très populeuse, sert de chef-lieu à une riche contrée. Les produits naturels et fabriqués ont beaucoup d'importance et donnent lieu à des échanges très actifs avec les localités en amont et en aval du fleuve. A l'intérieur on exploite des mines de sel gemme; l'eau extraite des puits constitue, une fois évaporée, une espèce de sel noirâtre que les indigènes préfèrent au blanc, malgré sa vilaine apparence, sous prétexte qu'il contient certaines njatières organiques très rafraîchissantes. La soie jaune, le Tung-you, l'opium, le thé, etc., sont les principales productions du district. Les mandarins de la douane nous ai)i)rennent qu'on extrait de collines voisines beaucoup de soufre ; le gouvernement commence les premiers travaux, dirige ensuite l'exploitation à ses frais, et frappe d'une lourde redevance la petite quantité qu'il livre au commerce.
WAN-HSIEN. 25
27 et 28 novembre. — Deux jours suffisent à franchir la lîstence de 180 lis, qui sépare cette ville de Wan-hsien ^^ ^)' Le fleuve s'élargit; les montagnes s'éloignent et ont place à de petites plaines parfaitement cultivées; plusieurs bourgs défilent sous nos yeux ; partout la population est dense, îur tout le parcours les bancs de galets et d'énormes rochers endent parfois le halage difficile; malgré ces obstacles, le curant est moins rapide, et l'on signale peu d'accidents dans ette partie du fleuve.
Le 28, à midi, nous distinguons le pagode de Wan-hsien, [ue sa situation sur mie éminence fait apercevoir de très 3in; mais les sinuosités sans nombre du fleuve ne nous peraettent d'atteindre la ville qu'à cinq heures et demie. Nos provisions étant à peu près épuisées, nous envoyons le cuiînîer au marché pour les renouveler; les bateliers, qui préendent n'avoir plus de riz, profitent de l'occasion pour s'en ^provisionner. A peine avons-nous jeté l'ancre que des chanenses viennent à bord faire leurs offres de service; des aandarins, arrivés en même temps que nous, se délassent le« ennuis du voyage en écoutant les accords criards des dolons chinois.
Wan-hsien, qui s'élève par étages sur la rive gauche du leuve, se trouve au centre d'une région fertile. On récolte lans les environs une qualité d'opium fort estimée; les céréales le toutes sortes et les fruits sont l'objet d'un commerce étendu. L'huile du Tung-shu (fl^ ;g^), ou Eleococca Veniicifera, figure lu premier rang des cultures locales. On y rencontre aussi lu fer, dont l'exploitation est restreinte aux besoins de la consommation. Il n'en est pas de même du tabac : cultivé în grand, il est presque tout expédié dans les provinces du S^ord, où il est très recherché.
26 DE HANKOW A CH^DNG-CITING.
La population^ comme dans tonte cette province dn reste, est compacte et indnstriense; elle s'occnpe surtout de commerce et de navigation. Ce district est connu parmi les Chinois pour donner lieu chaque année à des émigrations de femmes, qui vont gagner leur vie dans les diverses localités de la province. Son commerce était prospère, mais les dernières inondations lui ont causé beaucoup de mal. L'état des choses, lors de notre retour en 1873, s'était déjà singulièrement amélioré : un grand nombre de maisons avaient été rebâties et le mouvement des affaires reprenait de l'activité.
29 novembre. — Nous quittons Wan-hsien par un temps froid et humide, et par un brouillard intense qui se dissipe aux rayons du soleil. Une foule de bateaux partent en même temps que nous. La navigation n'est pas précisément maor vaise, et malgré la force du courant nous remontons sans trop de difficulté. Une brise favorable nous pousse rapidement; les hommes qui liaient les cordes sont obligés de courir pour nous suivre. Halte dans un grand village, qu'on nous dit être à 90 lis de Wan-hsien. Il est cinq heures et demie.
30 novembre. — H pleut ce matin, de sorte que nos bâtes lîers se lèvent tard. Pourquoi les mariniers chinois ontpeur de la pluie, eux qui n'iiésitent jamais à se jeter, quan^ il le faut, dans la rivière? A sept heures et demie, no sommes en route. Vers onze heures, l'horizon s'éclaircit^ bientôt le soleil vient déchirer le voile d'ennui qui s'étendaL autour de nous. De même qu'hier, notre sécurité est complète et, quoiqu'il n'y ait pas de vent, le courant étant moins fort» nous marchons assez vite.