UN VOL SUR LE FLEUVE
A iine heure, un vol est commis sous nos yeux au milieu lu fleuve. Depuis que nous avons quitté Kuei-cliou-fu nous •encontrons plusieurs fois par jour, en certaines places oîi es eaux sont assez tranquilles, de petites barques montées mr des bouchers qui vendent du bœuf et du mouton aux )ateaux qui descendent. Un de ces étaux flottants avait ic<!osté une grande barque pour y débiter sa marchandise, ît, pendant le règlement du compte, un des garçdîis enleva leux ballots de literie; les objets volés mis une fois en sûreté, e boucher, sans plus s'inquiéter de savoir si le compte des iapèques était juste, fait détacher sa barque et s'éloigne à brce de rames sur la rive opposée. L'équipage, dupé, crie m voleui-! et cherche à virer de bord; le courant l'entraîne. Nous arrivons sur le théâtre du délit au moment où les coquins allaient nous croiser; mais nos mariniers, à l'aide de leurs gaffes, les happent au passage. Notre apparition subite les frappe d'épouvante : d'un mouvement unanime, ils se jettent à Veau, plus soucieux d'échapper au châtiment que de sauver leurs marchandises ou les fruits de leurs rapines. Sur ces entrefaites, l'autre bateau, le volé, qui avait assisté à la scène, «approche de nous pour renti*er dans sa propriété; mais, non contents de reprendre leur bien, ces gens se mettent en devoir d'emporter celui d'autrui. A voleur voleur et demi. Au bruit ^^ nos menaces, ils consentent en maugréant à rester honnêtes. L»^ tateau du boucher, que nous avions lancé à la dérive, ^t bientôt rejoint par ses propriétaires qui étaient allés quérir ^^ secours auprès de leurs camarades.
Cet acte de justice accompli, la jonque reprend sa coursé ^t continue à lutter contre le courant jusqu'à cinq heures et demie. Il fait nuit quand elle s'arrête.
1"^ décembre, — Le beau temps est revenu; ni brouillard ni humidité. Au dire des bateliers, nous serons à Chungchoti de bonne heure et, comme ils ont aussi hâte d'arriver que nous, ils font diligence. Plus nous avançons, plus le pays est riche. Aux gorges et aux montagnes abruptes du bas Ssû-chuan succèdent des collines d'apparence fertile et des vallées en pleine culture; çà et là les montagnes se rapprochent, l'aspect général du pays est moins sévère et plus peuplé. A deux heures et demie, nous atteignons Chungchou (jS ^).
Séparée de Wan-hsien par ime distance de 270 lis, cette ville est bâtie en amphithéâtre sur la rive gauche du fleuve. Située au milieu d'un paysage channant, elle sert de résidence à de riches négociants retirés, ainsi qu'à des mandarins militaires qui, durant la rébellion des T'ai-p ing, ont accumulé d'énormes richesses.
Chung-chou est un centre très populeux ; mais son commerce est peu en rapport avec le nombre de ses habitants. Le riz, la plus importante de ses cultures, croît dans toute la province, sur les collines et dans les vallées arrosées par des cours d'eau qui descendent des montagnes. La végétation est partout luxuriante. L'intérieur produit du chanvre, de la soie et im peu d'opium. La douane de cette ville, selon le témoignage des fonctionnaires qui font route avec nous, prélève un droit sur toutes les marchandises de provenance étrangère importées par les indigènes pour être vendues dans l'intérieur. Nous naviguons jusqu'à six heures du soir.
2 décenibre. — Nous nous réveillons au milieu d'un épais brouillard ; tout au plus peut-on distinguer les bateaux qui sont devant nous; quant aux haleurs, ils deviennent in-
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visibles et nous n'entendons que leurs voix, A onze heures, le soleil paraît, et peu après une forte brise du nord-est vient soulager à propos nos bateliers. La navigation est toujours la même, ni moins ni plus difficile. Cette marche monotone entre des chaînes de montagnes commence à nous peser, puis notre voyage s'allonge tellement qu'une impatience bien naturelle nous gagne. Un bateau est une espèce de prison flottante. Afin d'échapper à l'ennui, nous saisissons toute occasion favorable de toucher ten'e : ainsi nous faisons à pied de longues marches, et quand le bateau s'avance lentement, nous hasardons une pointe dans l'intérieur à la recherclie d'un gibier quelconque; mais en vain battons-nous les buissons, nous ne faisons lever sous nos pas que des tourterelles, qui voltigent d'un village à l'autre, et ime foule de petits oiseaux an plumage varié, de la grosseur du moineau de campagne, et qui fréquentent les rochers ou les rives du fleuve. Un paysan nous assura pourtant qu'à quelques journées de marclie dans les terres le gibier ne manquait pas.
Nous mouillons à six heures du soir, après avoir parcouru 120 lis.
3 décembre. — Le brouillard de ce matin est plus intense et d'une humidité plus pénétrante que celui d'hier ; il persiste jusqu'à la même heure. Point de rapides à passer ; mais des bancs de cailloux rendent parfois le halage pénible. Après avoir atteint Fêng-tu-hsien (gjj ^ j|^) à une heure et demie, nous ne faisons halte qu'à chiq heures. Après le repas des bateliers, le clair de lune et une brise favorable les décident à remettre à la voile ; beaucoup de bateaux agissent de même. Nous mouillons à sept heures et demie, après avoir parcouru 100 lis.
Fêng-tu-hsien occupe la rive gauclie du fleuve. L'endroit, vu le chiffre élevé de sa population, n'a pas d'importance commerciale, à cause de la proximité de Fu-chou (Jf|p ^) et de la pauvreté de ses ressources agricoles, qui consistent en riz, opium, fèves, blé et en un peu de soie jaune et blanche. On nous a parlé cependant d'une mine de fer très productive. Le commerce local y déploie beaucoup d'activité et constitue en grande partie le gagne -pain quotidien de la population flottante. Le Chinois du Ssti-ciruan, éminemment pratique et trafiquant, ne recule devant aucune fatigue qui peut lui procurer un bénéfice ; il est d'avis que tous moyens sont bons pour atteindre le but et, si la fortmie lui échappe chez lui, il n'hésite pas à l'aller chercher ailleurs.
4 décembre. — Nous partons, comme d'habitude, à six heiu'es et quart; le ciel est couvert et, chose digne de remarque, il n'y a pas de brouillard. A dix heures, nous trouvons une grande jonque chavirée : assaUlie par im coup de vent, elle a été lancée contre une roche; la cargaison et l'équipage ont été sauvés. Dans certains endroits on remonte de forts courants, occasionnés par des barrages ou des bancB de sable. Nous dépassons plusieurs gros bourgs. A trois heures, nous sommes en vue de la ville de Fu-chou (f§ j^) où nous entrons à quatre heures.
Cette ville, située sur la rive droite du fleuve, à l'embouchure d'une rivière navigable qui arrose les confins du Hunan et du Kuei-chou, est considérée, par sa position géographique et par la grande variété des produits du pays, comme un centre d'affaires considérable. A part la richesse du sol plus ou moins commune à tout le bassin, ce district produit une qualité de thé pai-ticulicr, que les Chinois appellent
ARRIVEE A CH'UNG-CffING. 31
Kung-shan-cha (^ jjj ^), ou thé de la montagne Kungshan.
La rivière Fu-lîng-chiang (y^ |^ ;^), qui vient joindre le fleuve en cet endroit, donne lieu à un trafic important entre les villes de cette province et celles du Hu-nan et du Kueichou ; les articles étrangers prennent cette voie pour pénétrer jusqu'aux frontières des deux dernières provinces. Les barques qui la fréquentent sont d'une construction spéciale, qui leur permet de circuler librement à travers les nombreux et difficiles rapides échelonnés sur leur parcours.
Du 5 au 8 décembre. — Quatre jours de marche seulement nous séparent de Ch'ung-chmg-fu, où nous arrivons le 8, à six heures du soir.
En quittant Fu-chou, le fleuve devient plus monotone, les montagnes se rapprochent des rives. Nous franchissons en deux jours la distance qui sépare cette dernière ville de Chang-shou-hsien (^ ^ )p|). Chaque jour nous sommes enveloppés d'une brume, que le soleil dissipe assez tard dans la matinée.
Chang-shou est sur la rive gauche. Ses habitants, qui paraissent actifs et industrieux, travaillent le bambou qui croît en abondance dans les vallées voisines et fabriquent des nattes et des cordages avec le chanvre des plaines. L'opium de cette localité est, à ce qu'on rapporte, très estimé des consommateurs. La canne à sucre, cultivée en assez grande quantité, est le sujet d'un traitement dans les sucreries.
Entre cette ville et Ch'ung-chmg-fu une rangée de nombreux villages sont étages sur les collines qui bordent le fleuve. Les paysans apportent beaucoup de soins à la culture de la canne, dont le rendement est très lucratif et qui leur
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permet, en outre, d'utQiser certains terrains impropres à la eultnre d'autres plantes. |1
La canne qui croit sur les collines riveraines, diffère de celle du sud : elle est moins grosse et n'excède pas 1", 60 I ^ de haut, le bois en est très dur, mais, d'après les cultivateurs, |^ sa production est plus abondante: elle à aussi l'avantage d'être plus robuste et peut être cultivée sur les lieux élevés.
n ne nous fallut pas moins de quaraute-'iienf jours pour franchir le trajet de 750 milles en\iron qui sépare Ch'ungchi'ng-fu de Hankow. Cette première partie de la route accomplie dans de bonnes conditions, la seconde, quoique phft "^ pénible, nous semblait de beaucoup simplifiée, habitués que nous étions à toutes les tribulations du voyage ; il ne s'agissait plus que d'une question de temps.
Ce ne fut pas sans émotion que nous aperçûmes pour l*^ première fois les murs de cette grande cité; nous aUioii^^ trouver là les missionnaires, nos compatriotes, et des nouveller-^=^ d'Europe dont nous étions privés depuis plusieurs semainei^^
Chung-ching-fu est une grande ville située à l'angle qu^— *e fait le Chia-ling-ho (^ |^ f^) et le Yang-tzû-chiang. Cea^t une des cités les plus populeuses du Ssû-ch'uan. Bâtie si une colline dont le massif se prolonge au loin, sesrempj crénelés viennent presque baigner dans les eaux du fleu^v^ ^^ pour suivre ensuite les sinuosités de la colline. Sa situatio^^^^ sur la rive gauche du plus grand fleuve de Chine et à l'e: bouchure d'une rivière considérable qui descend des frontièr' du Shan-hsi (|^ W) ^^ feît Tentrepôt naturel des provinc du YUn-nan^ du Kuei-chou, du Shan-hsi, du Kan-su et du Thib^^^ Toutes les grandes maisons de commerce de ces provinc^^^^ y ont des succursales et des agents chargés de la vente ^""^"^^
SÉJOUR A CirUNG-CiriNG. 33
de l'achat des produits ; elles entretiennent, de plus, des correspondante dans tous les ports du Hu-peh et du Chiang-su et font réchange avec les articles de Foccident.
La quantité de bateaux qui trafiquent entre cette ville et Hankow ou I-ch'ang est considérable. C'est à peu près la seule cité en amont qui soit en relation directe avec les ports ouverts aux Européens. Le climat de cette partie du Ssûch uan est salubre et chaud. D'après le témoignage de personnes qui l'habitent depuis longtemps, la chaleur y est assez incommode ; le thermomètre monte jusqu'à 40® centigr. pendant les mois de juillet et d'août ; l'hiver n'est pas rigoureux, mais brumeux et humide.
Pendant la canicule, les affaires se ralentissent un peu; c'est alors, du reste, que le fleuve atteint sa limite la plus élevée. Le courant, à cette époque de l'année, est si violent et la quantité d'eau si volumineuse que peu de barques osent s'aventurer au milieu des tourbillons effroyables qui se. forment de tous côtés. Les gens assez téméraires pour affronter la fureur des éléments payent souvent de leur vie un accès d'impatience et leurs frêles embarcations sont broyées entre les rochers; chaque année le nombre des victimes est considérable ainsi que le chiffre des dégâts matériels. L'impétuosité du courant ne se manifeste d'ordinaire qu'au moment des crues excessives et dure une quinzaine au plus. Les armateurs profitent de ce chômage forcé pour réparer et charger leurs bateaux, et dès que l'eau commence à baisser, ils donnent le signal du départ.
Pour donner ime idée de la difficulté que présente la navigation d'été jusqu'à Ch'ung-ch mg-fu, nous dirons seulement qu'un mandarin de nos amis, ayant quitté Hankow le l'''^ juillet, n'arriva dans cette dernière ville que trois mois plus tard,
bien qu'il eût pris, en passant à I-cirang^, la précaution dt doubler son équipage.
Ici, nous devons changer de bateaux, parce que les patrons ont de la répugnance à remonter plus haut cette partie du fleuve et que, ne la connaissant pas, ils seraient obligés de recniter, avec plus de frais, un autre personnel. La barque que nous avons louée à Kuei-chou-fu, ayant navigué dans ces parages, consent à nous suivre jusqu'à Na-ciri-hsieu
(^ ^ JS)- Qiiaiit ^ '^ seconde qui nous est nécessaire, le hasard nous en fait trouver une descendue directement de Yung-ning (^^ S^) et qui ne demande pas mieux que d'y revenir. Les marchandises transbordées, nous sommes encore retenus quelques jours à cause de certaines affaires que M. Dupuis avait à régler avec des mandarins du Kuei-chou. Nous quittons le lieu du mouillage, appelé Tai-p'ing-ch iao {-^ ^ j^) et situé sous les miu-s de la ville, le 20 décembre, à dix heures du matin. Depuis notre arrivée le temps a été brumeux et humide ; à peine avons-nous vu le soleil une fois ou deux. Ce matin, sur le fleuve, le brouillard est si épais qu'il est difficile de distûiguer un bateau à dix pas; aussi nous ne marchons qu'avec les plus grandes précautions.